Nouveaux contes d’hiver – Karen Blixen

 – Madame, dit-il, je vous ai raconté une histoire. On a raconté des histoires depuis que le langage existe et sans histoires, l’espèce humaine aurait péri comme elle aurait péri sans eau. On voit les personnages d’une histoire comme s’ils étaient lumineux et situés sur un plan supérieur, en même temps ils peuvent ne plus paraître tout à fait humains et vous pouvez à bon droit en être un peu effrayée. C’est exactement dans l’ordre des choses. Mais je vois, madame, continua-t-il, je vois aujourd’hui apparaître un nouvel art du récit, une nouvelle littérature, une nouvelle catégorie des belles-lettres. Ils nous sont, certes, déjà familiers et ont acquis une grande faveur auprès des lecteurs de notre temps. Et ce nouvel art, cette nouvelle littérature, pour sauvegarder l’individualité des personnages dans le récit, pour les conserver proches de nous et pour que nous n’en soyons pas effrayés, sont prêts à sacrifier l’histoire elle-même. Les personnages des nouveaux livres et des nouveaux récits, pris un à un, sont si proches du lecteur qu’il sent rayonner d’eux une chaleur humaine, les prend sur son cœur et en fait, dans tous les événements de sa vie, des compagnons, des amis, des conseillers. Et tandis que se poursuit cet échange de sympathies, l’histoire elle-même perd son épaisseur et son poids et s’évapore finalement comme le bouquet d’un grand vin dont la bouteille est restée ouverte.

 – Oh, Votre Éminence, dit la dame, ne dites pas de mal de ce nouvel art de conter – enchanteur – dont je suis moi-même férue. Ces nouveaux personnages vivants et sympathiques des nouveaux récits, comptent plus pour moi que mes amis de chair et de sang. En vérité, j’ai l’impression qu’ils m’entourent et quand, à la lumière d’une bougie, j’ai mouillé mon oreiller avec les larmes d’Ellénore, il me semble que c’est ma propre sœur, frêle et coupable comme moi-même, qui a versé mes propres larmes.

 – Comprenez-moi bien, dit le cardinal, la littérature dont nous parlons, la littérature de grands personnages – si on peut l’appeler ainsi – est un grand art, une entreprise humaine noble, sérieuse et ambitieuse. Mais c’est une entreprise humaine. L’art divin, c’est l’histoire. Au commencement était l’histoire. A la fin, nous aurons le privilège d’en voir et d’en revoir le déroulement, et c’est ce qu’on appelle le Jour du Jugement.

(…)

 » Une histoire, madame, possède une héroïne, une jeune femme qui, par la seule vertu d’exister, devient la récompense du héros et le prix de chacun de ses exploits et de chacune des vicissitudes qu’il a traversées. Mais, quand vous n’aurez plus d’histoires, vos jeunes femmes ne seront plus la récompense ou le prix de personne ni de rien. A la vérité, en pareil cas, je crains que vous n’ayez plus de jeunes femmes du tout. Car vous ne verrez plus la forêt à cause des arbres. Ou bien, ajouta-t-il comme plongé dans ses propres pensées, ce sera, au mieux, une pauvre époque, une triste époque pour une fière jeune fille qui n’aura personne pour lui tenir l’étrier et devra descendre de son blanc destrier pour se traîner dans la boue des chemins. Et, hélas! ce sera un pauvre et triste amant qui se tiendra auprès de sa dame pour la voir dépouillée de son histoire ou de son épopée et toute nue, muée en individu.

(…)

L’histoire ne ralentit pas son cours pour s’occuper elle-même de l’aspect ou du comportement de ses personnages – elle continue. Elle oblige le seul partisan fidèle du vieux héros fou à s’écrier terrifié : « est-ce cela la fin promise? » – continue – et, un instant plus tard, nous avertit calmement : « C’est cela la fin promise. »

 – Seigneur, dit la dame, ce que vous appelez l’art divin me paraît à) moi un jeu dur et cruel qui maltraite et raille ses créatures humaines.

 – Il peur paraître dur et cruel, dit le cardinal. Cependant, nous qui remplissons notre haut office de gardiens vigilants de l’histoire, nous pouvons vous dire, en toute vérité, que pour ses personnages humains il n’y a au monde aucune autre voie de salut. Si vous leur dites – vous, lecteurs compatissants et accommodants – qu’ils peuvent soumettre leur désespoir et leur angoisse à un autre tribunal, vous allez les décevoir et les moquer cruellement. Car, dans tout notre univers, l’histoire a seule autorité pour répondre à ce cri du cœur de ses personnages, à ce seul cri du cœur de chacun d’entre eux : « Qui suis-je? ».

(…)

 – Êtes-vous sûr, demanda-t-elle, que c’est Dieu que vous servez?

Le cardinal leva les yeux, rencontra les siens et sourit de bonne grâce.

 – Cela, dit-il, cela, madame, c’est un risque que les artistes et les prêtres de ce monde doivent courir.

pp. 31-35, Le premier conte du Cardinal, dans Contes tirés du roman « Albondocani »


 

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