Journal de création – Nancy Huston

huston3p.32 : Toujours selon Ovide, quand Pygmalion assiste à la fête de Vénus et exprime le vœu de trouver une épouse « semblable à la vierge d’ivoire », la déesse de l’amour le comprend à demi-mot. Vient ensuite la scène inoubliable, miraculeuse, modèle de toutes les « Belles au bois dormant » à venir : « Pygmalion se rend auprès de sa statue de jeune fille, et se penchant sur le lit, il lui donne des baisers. Il lui semble que sa chair devenait tiède. Il approche de nouveau sa bouche; de ses mains il tâte aussi la poitrine : au toucher, l’ivoire s’amollit, et, perdant sa dureté, il s’enfonce sous les doigts et cède (…). C’était un corps vivant : les veines battent au contact du pouce. »

p. 39 : Or une femme qui « tue » symboliquement sa mère, à travers l’acte d’écriture ou autrement, se « tue » toujours elle-même aussi. Sylvia Plath a fini par le comprendre, et par décrire ses tentatives de suicide comme une « pulsion meurtrière transférée de ma mère sur moi-même ». Elle dit aussi : « ça me fait un bien fou d’exprimer mon hostilité à l’égard de ma mère; ça me libère de l’oiseau-panique sur mon cœur et sur ma machine à écrire. »

Flannery O’Connor, quant à elle, raconte que, petite fille, elle boxait son ange gardien : « J’éprouvais pour lui une haine totale. Je suis sûre de lui avoir décoché un coup de pied et d’avoir ensuite mordu la poussière. Impossible de blesser un ange, mais j’aurais été heureuse de savoir que je lui avais sali les plumes. « O’Connor n’a pu « tuer » sa mère comme Woolf, ni l' »abandonner » en s’exilant comme Plath; contrainte par une grave maladie de retourner vivre sous le toit maternel, elle a partagé le temps qu’il lui restait à vivre entre deux passions : la littérature et l’élevage de poules, de canards et de paons… c’est-à-dire d’oiseaux qui ont comme particularité de ne pas voler. « Je n’ai aucun talent, déclare le héros d’une de ses nouvelles dans une lettre posthume à sa mère. Je n’ai rien d’autre que le désir de ces choses. Pourquoi n’as-tu pas tué cela aussi? Femme, pourquoi m’as-tu brisé les ailes? »

L' »oiseau panique » de Plath, l' »Ange du foyer » de Woolf, l' »Apollon Phébus » de Barrett, l' »ange gardien » d’O’Connor… Qui sont ces créatures ailées qui coupent ou brisent ou attachent les ailes des femmes qui cherchent à quitter la terre, le terre-à-terre, et à prendre leur envol dans les airs libres de l’imagination artistique?

Sont-ce réellement les mères?

p. 72 : J’étais désormais inhumaine jusque sous les seins devant, et sous les omoplates derrière. Comme la Petite Sirène? Mais toujours c’est l’image de l’arbre qui revenait. Comme Daphné alors, qui se change elle-même en arbre pour se soustraire à la trop ardente poursuite d’Apollon? Non, je pensais plutôt à l’histoire de Philémon et Baucis, qui m’avait toujours frappée parce que leur état de relatif pour ne pas dire absolu bonheur (chose rare, dans la mythologie grecque comme partout) ressemblait quelque peu au mien. Ces deux vieux amoureux avaient demandé à Zeus de mourir ensemble, et il avait acquiescé à ce vœu, le moment venu, en les transformant en arbres : d’abord les pieds, ensuite les jambes, les hanches, le torse; puis leurs bras se sont ramifiés en branches, les feuillages se sont épaissis pour couvrir le visage; enfin les yeux, après s’être jeté un dernier regard tendre, ont disparu sous la verdure.

p. 78 : Dans Indiana, le premier roman que publie Sand (…), elle se montre en fait plus lucide à l’égard de l’éloquence masculine qu’elle ne le sera ensuite dans sa vraie vie. (…) : « Raymon exprimait la passion avec art, et il la ressentait avec chaleur. Seulement, ce n’était pas la passion qui le rendait éloquent, c’était l’éloquence qui le rendait passionné. Il se sentait du goût pour une femme, et devenait éloquent pour la séduire et amoureux d’elle en la séduisant. C’était du sentiment comme en font les avocats et les prédicateurs, qui pleurent à chaudes larmes dès qu’ils suent à grosses gouttes.« 

p. 102 : Martyriser le corps, accepter son dépérissement au profit de l’œuvre. Mépriser tous ceux qui ne vivent pas cette solitude ardente et exigeante, cette transubstanciation de la matière en langage. Transférer son existence dans la création : A la recherche du temps perdu est un(e) livre de chair. Proust a peint, pourrait-on dire, Le Portrait ovale de lui-même.

Une femme a-t-elle déjà donné la (sa) vie de cette manière? A l’œuvre, pour l’œuvre? Oui, les mystiques, à leur façon (…). Mais une mère? Une « grosse dame » – une femme qui a été grosse -, comment ferait-elle pour sacrifier sa chair au Livre? Ayant participé à la création charnelle, comment ferait-elle pour oublier à quel point celle-ci est précieuse et fragile? Constamment, entre la page blanche destinée à devenir immortelle, se dresse le spectre de la mortalité.

p. 131 : Mais on voit aussi ce qu’un mari comme Leonard, qui militait pour le triomphe de la raison sur l’émotion, pouvait avoir de rassurant pour quelqu’un comme Virginia qui, tout en se méfiant du rationalisme réducteur et arrogant, était terrorisée par ‘sa propre capacité illimitée de sentir’ :

Tout ceux que je vénère le plus sont silencieux (écrit-elle à une amie) (...), et je me suis donc entraînée au silence - y étant aussi contrainte par ma propre capacité illimitée de sentir (...). Est-ce à cause de ma peur perpétuelle de la force inconnue qui rôde juste au-dessous du sol? Je ne cesse jamais de sentir que je dois marcher tout doucement sur ce volcan.

L’écriture aide Virginia à contrôler cette terreur; mais en même temps, bien sûr, elle la suscite. Et Leonard, qui comprend au moins cela – qu’il y a un lien étroit entre le génie littéraire de son épouse et sa folie -, choisit en fait le meilleur rôle possible : pendant près de trente ans, il incarnera, pour cette femme si dangereusement versatile, le bon sens et la bonne santé.

p. 148 : C’est là l’indice de ce que j’appelle un complexe d’Electre… encore que ma définition de ce complexe ne rejoigne pas celles de Jung et des ses disciples, pour qui c’est un simple décalque, symétrique et inverse, de l’Oedipe. Selon moi, le complexe d’Electre n’a rien à voir avec le désir incestueux, pour la bonne raison que, dans la tête des filles comme dans celles des garçons (et aussi dans la société qui produit les uns et les autres), la mère est assimilée au corps,  et le père à l’esprit. Dès lors , le rapport au père dont rêve la jeune fille n’est pas l’union physique mais l’union intellectuelle : elle aspire à la rejoindre dans la répudiation dédaigneuse de tout ce qui est féminin, et surtout (mais c’est presque un pléonasme) du corps féminin.

p. 239 : En 1936, Georges Bataille et Colette Peignot, avec Michel Leiris, André Masson et quelque autres amis, fondent l' »Acéphale ». Parmi les projets les plus secrets de cette société secrète figurait, dit-on, l’idée d’un sacrifice humain; mais aucun des membres ne s’étant proposé pour jouer le rôle de la victime, on a dû se contenter de mettre à mort un mouton.

Le dessin de l’Acéphale exécuté par André Masson représente, cela n’a rien de surprenant, un homme sans tête. (…) Plus surprenant, peut-être, est le fait que l’homme en question soit un arbre. (…) Il a des branches à la place des mains et des racines à la place des pieds; son ventre béant laisse entrevoir un paysage escarpé. Une série de notes sur l’Acéphale, trouvées parmi les papiers de Laure, précisent que « le soufre est une matière qui provient de l’intérieur de la terre et n’en sort que par la bouche des volcans. Cela a évidemment un sens en rapport avec le caractère chtonien du mythe que nous poursuivons. Cela a aussi un sens que les racines d’un arbre s’enfoncent profondément dans la terre. »

p. 240 : Pourtant il y a un point commun crucial entre la théorie existentialiste et l’érotisme noir, à savoir que, dans les deux systèmes de pensée, « la mère », à force d’être métaphorisée, est totalement muette. Qu’elle soit innommable ou indicible, qu’on la fuie ou qu’on la fouille, qu’on la piétine ou qu’on la baise dans des spasmes de terreur, elle est et demeure le contraire de toute intelligence et de toute parole.

p. 242 : Elle commence à voir les pièges de l’érotisme tel que le pratique Bataille; à se rendre compte que, s’il peut servir de « gouffre au désespoir », il n’est « absolument pas compatible avec la vie agissante, forte ». Plus important encore, elle comprend que, pour une femme, « jouer aux pires jeux de la désagrégation de l’homme » n’est rien d’autre qu’une « forme de suicide ».

Elle a raison : là où eux viennent se pencher au bord du gouffre, elle est le gouffre. C’est le contraire du « jumeau », du « témoin », du miroir. Être le gouffre de quelqu’un suppose que vous lui soyez énigmatique, impénétrable. Le mystère projeté dans vos profondeurs, une fois épuisé, devra être projeté dans les profondeurs d’une autre, afin que soit préservé le sacré. Le propre d’une femme-gouffre est donc d’être remplacée.

p. 296 : Plusieurs femmes philosophes ont affirmé, depuis une quinzaine d’années, que les dichotomies sont le fait des hommes. Que, sans la « pensée patriarcale » – pensée spécialisée dans les séparations, les divisions, les découpages, les scissions et les fissions (…)-, il n’y aurait aucune distinction entre sujet et objet, homme et femme, jour et nuit, esprit et corps, convexe et concave, sec et mouillé. Que l’existence même de ces catégories oppositionnelles est un résultat du machisme. Le pas suivant consisterait à revendiquer le côté prétendument « négatif » de cette liste de dichotomies en revalorisant le féminin, l’irrationnel, le ténébreux, le corporel et le liquide (…).

Or cette façon de voir est indéfendable, au même titre que « le verbe engendre l’univers ». Ce n’est pas parce que l’homme le dit que la nuit se distingue du jour (…) c’est parce que la nuit st différente du jour. (…)

Ce qui est néfaste – et peut-être « machiste » ou « patriarcal »-, ce ne sont pas les dichotomies en tant que telles, mais la superposition mécanique des dichotomies. La plus néfaste de toutes est celle qui est revenue avec insistance dans toutes les histoires de couples que j’ai auscultées ici : l’homme/esprit, la femme/corps. (…)

Il est sûrement urgent de faire voler en éclats les équations de ce genre, mais pas du tout les distinctions elles-mêmes. Même s’il n’y a pas de frontière absolument nette entre corps et esprit, même si chaque homme contient « du féminin » et chaque femme « du masculin », les distinctions continuent d’être utiles, voire indispensables : renoncer à faire la différence entre sujet et objet serait renoncer à parler.

(Note personnelle : mais on peut faire bouger les frontières de ces dichotomies. Sans doute, tout comme les précédentes elles ne seraient qu’une interprétation de la réalité, si l’on considère que l’élaboration de ces dichotomies mettent le focus sur un aspect de la réalité en renvoyant une multitude regards possibles dans les ténèbres.)

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