Ma mère rit / Chantal Akerman

ma_mere_ritQuand elle se fâche, elle se fâche tout de suite dès que quelque chose la fâche. Elle n’attend pas des années comme moi. Moi j’attends des années avant de dire que quelque chose m’a fâchée et m’a même fait horriblement souffrir. Et en plus j’ai besoin d’un prétexte. D’un prétexte qui n’a rien à voir. Alors je me fâche. Quand je me fâche j’ai l’impression que c’est terrible, que je crie que je hurle même et que le monde va éclater autour de moi. Quelqu’un va mourir à cause de ma colère. Oui ma colère est immense quand elle s’y met. Elle me fait mal et la plupart du temps elle me reste en travers de la gorge. Et quand je dis tu vois comme je suis fâchée, tu vois comme j’ai crié fort, alors L. rit. Tu appelles ça crier? Oui. Alors L. rit encore plus fort et j’aime la voir rire. Elle a un humour fou sauf parfois quand je veux la faire rire. Alors ça ne réussit pas du tout. Parfois même ça la fâche et je comprends pourquoi. Je déteste quand ça la fâche et je ne sais plus quoi faire de moi alors je ne fais rien sinon je m’enfonce. Je n’ai jamais crié sur L. sauf deux fois et encore j’étais sous influence. Je ne m’en rendais pas compte mais j’étais sous influence alors que je croyais justement que j’étais en train de me libérer. Mais on ne se libère pas quand on est sous influence, on le croit seulement et pendant quelques minutes, quelques heures, quelques jours parfois, on a un sentiment étrange de liberté. Et puis ça s’en va et on se pose des questions et on se demande si on avait vraiment besoin de briser le cœur de quelqu’un pour jouir quelques secondes d’un sentiment de liberté que j’appelle maintenant liberté illusoire. Quand ça n’a pas d’importance alors je peux crier un peu même si au fond ça n’a pas d’importance, et je suis très fière d’avoir pu crier. Mais quand ça a de l’importance alors la colère reste en moi et m’épuise. Elle se retourne contre moi et m’épuise tellement que je reste au lit parfois plusieurs jours en me demandant pourquoi je suis si fatiguée alors je prends des vitamines. Je me dis ça doit venir de mon anémie. Il m’arrive même d’aller chez le médecin et il me prescrit des analyses de sang et rien ne va plus dans mon sang mais c’est comme d’habitude mais le médecin veut quand même me faire quelques piqûres. Je lui demande parfois si je ne devrais pas changer de sang en général. Il dit non. Parfois il dit je dois réfléchir, on ne change pas de sang comme ça et puis même si on vous changeait de sang le vôtre reviendrait, et tout d’un coup je suis soulagée. Je n’aimerais pas au fond qu’on me change de sang. Je ne sais pas pourquoi je tiens à mon sang. C’est un sentiment obscur et je n’aimerais pas le mettre en lumière. Je suis certaine que si je le mettais en lumière je mettrais quelque chose en lumière que je ne n’aime pas chez moi, alors laissons tout ça dans l’obscurité. Vaut mieux et pour des tas d’autres choses aussi vaut mieux laisser dans l’obscurité. Pourtant parfois je me dis il faut rechercher la vérité mais laquelle. C’est très important. On le sent dans les livres ou les films quand il y a de la vérité. Même quand elle reste obscure, surtout quand elle reste obscure. Quand elle reste obscure et qu’on sent qu’il y a de la vérité, il  y a quelque chose qui se passe souterrainement et lentement, parfois très lentement quand vous n’y pensez même plus, tout d’un coup cette vérité apparaît et c’est un moment extraordinaire et qui n’arrive pas tous les jours et c’est bon, c’est tellement bon que soudain vous vous sentez légère et calme. (p.35-37)

L’enfant était né vieil enfant et du coup, l’enfant n’était jamais devenu adulte. Il évoluait dans le monde des adultes comme un vieil enfant, et y arrivait mal. Le vieil enfant se disait que si sa mère disparaissait, il n’aurait nulle part où revenir. L’enfant à l’adolescence avait fait les quatre cents coups, puis à l’âge adulte n’importe quoi mais savait qu’il pouvait toujours revenir. Et depuis que son père était mort, chez sa mère. Dès que l’enfant arrivait, toujours exténué par la vie d’adulte qu’il n’arrivait pas à vivre, il se couchait sur le divan et dormait quelques heures. Après, un peu moins exténué, il mangeait. L’enfant, c’est elle, c’est moi. Et maintenant je suis vieille, je vais avoir soixante ans. Et même plus. Et j’en suis toujours là. Je n’ai pas d’enfant. Un vieil enfant ne fait pas d’enfant. Qu’est-ce qui va me revenir à la vie après. Pourrai-je vivre pour dormir me lever manger me coucher. J’oubliais écouter la radio. J’écoute la radio. Ce n’est plus le moment de faire les quatre cents coups. Et je suis contente quand le soleil se couche pour me coucher aussi. (p. 25)

J’aime aussi écrire ce qui arrive même s’il n’arrive rien. Oui là aussi je me sens une personne qui a quelque chose à faire même s’il n’arrive rien. Mais il arrive quand même quelque chose, des petits riens. Il y a le téléphone qui sonne. Il y a les mots dits ou échangés. Le silence. les soupirs parfois. Le bruit des voisins. L’ascenseur qui se bloque. Les poubelles à descendre et encore les mots dits et à peine échangés. (p. 32-33)

Aujourd’hui ma mère s’est réveillée en sanglotant. Des sanglots à rendre l’âme. Presque des cris. Je me suis dit si un cheval hennissait, ça devrait être comme ça. Mais je connaissais mal les chevaux. Je ne connaissais presque rien à la nature. Pourtant, je savais qu’on respirait mieux dans la nature et je me disais je devrais y aller. Mais je ne savais pas où. Je savais bien que c’était de ma faute ces sanglots. D’ailleurs j’avais l’impression que tout était toujours de ma faute même si ce n’était pas vrai. Mais cette fois c’était vrai. Je ne supportais plus d’être là, je me cachais, je la fuyais et elle le sentait. Alors j’ai fait un effort d’amabilité et de tendresse et elle s’est presque calmée. (p.45)

Ma mère m’a dit un jour, en sortant de là-bas mon cœur était mort. Peut-être qu’il était encore un peu mort quand j’étais petite, ou bien pour toujours, mais je ne crois pas. Enfin je ne sais pas. Et à quoi ça sert de le savoir. Ça sert sans doute à se défendre devant tant de mots d’amour qui sonnent parfois faux, un peu en tous cas et même souvent. Mais parfois pas. A part ça elle ne disait rien sur là-bas même quand je lui demandais, sauf des choses comme, une amie m’a sauvée en allant voler des pommes de terre. Elle me disait que des choses formidables. Sinon elle ne pouvait rien dire. (p.107)

C. avec son intelligence était presque parvenue à me convaincre que quand je téléphonais à quelqu’un d’avant, d’avant elle, j’avais tort. Que quand je fermais mon ordinateur quand elle arrivait c’était pour cacher ce que j’écrivais, mais ce n’était pas vrai. Et je n’écrivais pas. Je lui expliquais que c’était machinal mais elle ne me croyait pas. Alors j’essayais de réfléchir et je me demandais si c’était vraiment machinal. Et je me disais, oui ça l’est. J’essayais parfois de lui prouver que c’était machinal, c’était encore pire alors je me taisais. Je parlais de moins en moins pour ne pas lui donner l’occasion de me faire des reproches terribles et que je ne comprenais pas vraiment. Alors elle me reprochait de me taire. J’essayais de dire quelque chose, je cherchais, je ne trouvais pas. Je laissais planer le silence. En plus il faisait sombre dans l’appartement alors le silence était encore plus fort. (p. 98)

J’aurais dû sentir qu’il fallait que j’arrête là, après la première dispute, que jamais je ne supporterais les suivantes. Je détestais les disputes et je n’étais pas bonne en dispute et surtout pas avec C. qui était si persuasive. Oui, elle était si persuasive que je pensais elle doit avoir raison et je me rendais. Jamais je n’avais vécu ça avant. Jamais je n’avais vécu dans la peur d’une prochaine dispute. Souvent il me semblait manquer d’air. Mais jamais je ne m’étais sentie surveillée. Même mon rire je devais le surveiller. Pas toujours mais un certain rire avec des gens que je connaissais ou pas, comme avec un garçon de café par exemple ou quelqu’un d’autre, un rire léger sans importance, à part le plaisir du moment et qui n’allait pas plus loin. (…) Maintenant je me tourne et me retourne dans mon lit à Harlem et je me dis les bras de la pieuvre m’enserrent, ils sont toujours là. (…) Oui, il y avait des moments où l’on était bien. Oui, bien. Tout simplement bien. Parfois après des disputes terribles. On était épuisées toutes les deux, alors on se sentait mieux et on laissait la dispute se terminer bien. Jusqu’à la prochaine. (p.128-130)

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