Michael Wolf - Tokyo Compression

Le mur invisible / Marlen Haushofer

Il est très difficile d’être objective envers son propre passé. Dans cette réalité déjà lointaine, Noël avait été une belle fête mystérieuse aussi longtemps que j’étais restée une petite fille qui croyait aux miracles. Plus tard, Noël était devenue une fête joyeuse à l’occasion de laquelle je recevais des cadeaux de toutes parts et où je m’imaginais être le centre du monde. Je ne songeais pas alors à me demander ce que cette fête pouvait représenter pour mes parents ou pour mes grands-parents. Mais quelque chose de son ancien enchantement s’était dissipé et perdait chaque fois un peu de son éclat. Plus tard, quand mes filles étaient encore petites, la fête parut renaître, mais pas pour longtemps car mes enfants n’étaient pas aussi sensibles que moi au mystère et à l’enchantement. Pourtant Noël redevint une fête joyeuse où mes filles recevaient des cadeaux de toutes parts et s’imaginaient que tout n’était fait que pour elles. Et d’ailleurs il en était bien ainsi. Puis, très vite, Noël ne fut plus une fête mais le jour où par habitude nous nous offrions mutuellement des cadeaux que de toute façon il aurait fallut s’acheter. A ce moment, Noël était déjà mort pour moi. (p. 154 – Babel)

Comme il faisait clair plus longtemps que dans la vallée, je passais les belles soirées assise sur un banc, enveloppée dans mon vieux loden, à contempler le ciel qui se teintait de rouge à l’ouest. Plus tard je voyais la lune s’élever et les étoiles s’allumer dans le ciel. Lynx était couché à côté de moi sur le banc. Tigre poursuivait les papillons de nuit, petite ombre grise qui bondissait de touffe et touffe; puis fatigué, il s’enroulait sur mes genoux et se mettait à ronronner à l’abri de mon manteau. Je ne pensais à rien, je n’avais plus ni souvenir ni peur. J’étais seulement assise, appuyée contre le mur de bois, en même temps lasse et éveillée, et je regardais le ciel. J’appris à connaître toutes les étoiles, même si je continuais à ignorer leurs noms; elles me devinrent très vite familières. Je n’identifiai que Vénus et la Grande Ourse, toutes les autres restèrent anonymes, les rouges, les vertes, celles qui avaient des reflets bleus et les jaunes. Quand je fermais à demi les yeux, je voyais s’ouvrir les abîmes infinis entre des amas d’étoiles. De gigantesques cavernes noires derrière d’épais brouillards lumineux. Il m’arrivait d’utiliser les jumelles, mais je préfèrerais contempler le ciel à l’œil nu. Je pouvais ainsi l’embrasser tout entier. La vue à travers les jumelles était plus confuse. La nuit dont j’avais toujours eu peur et que je combattais jadis en allumant toutes les lumières ne m’inspirait sur l’alpage plus aucune terreur. En fait, enfermée dans des maisons de pierre, derrière des persiennes et des rideaux, je ne l’avais jamais réellement connue. La nuit n’était pas du tout ténébreuse. Elle était belle et je commençais à l’aimer. Même quand il pleuvait et que le ciel restait caché par les nuages, je savais que les étoiles étaient là, les rouges, les vertes, les jaunes et les bleues. Elles étaient toujours là, et aussi pendant le jour quand je ne les voyais plus.

Lorsqu’il commençait à faire froid et que la rosée tombait, je rentrais dans la cabane. Lynx me suivait, à moitié endormi, et Tigre regagnait fièrement sa couche dans l’armoire. Je tournais mon dos contre le mur et je m’endormais. Pour la première fois de ma vie je me sentais apaisée, non pas contente ou heureuse, mais apaisée. Cela avait un rapport avec les étoiles et c’était en définitive parce que je savais qu’elles existaient vraiment. Pourquoi il en était ainsi, je n’en savais rien rien. Mais c’était ainsi. (p. 221-222 – Babel)

Après, je m’asseyais sur le banc et attendais. La prairie s’endormait lentement. Les étoiles apparaissaient et plus tard la lune se levait et inondait de lumière froide le pré. Toute la journée, je languissais après ces heures. C’étaient les seules où j’étais capable de penser sans me faire d’illusions et en pleine lucidité. Je ne cherchais plus un sens capable de me rendre la vie plus supportable. Une telle exigence me paraissait démesurée. Les hommes avaient joué leurs propres jeux qui s’étaient presque toujours mal terminés. De quoi aurais-je pu me plaindre; j’étais une des leurs et il m’était impossible de les condamner, je les comprenais trop bien. Mieux valait ne plus penser aux hommes. Le grand jeu du soleil, de la lune et des étoiles, lui , semblait avoir réussi; il est vrai qu’il n’avait pas été inventé par les hommes. Cependant il n’avait pas fini d’être joué et pouvait bien porter en lui le germe de son échec. Je n’étais qu’une spectatrice attentive et enthousiaste, mais ma vie tout entière n’aurait pas été assez longue pour comprendre la plus courte des phases de ce jeu. J’avais passé presque toute mon existence à me débattre au milieu d’humbles soucis quotidiens. Maintenant que presque plus rien ne m’appartenait, j’avais le droit d’être assise en paix sur le banc et de regarder les étoiles qui dansaient dans la noirceur du firmament. Je m’étais éloignée de moi-même aussi loin qu’il était possible à un homme de le faire et je me rendais compte que cet état ne devait pas durer si je voulais rester envie. A ce moment-là je savais déjà que plus tard je ne comprendrais pas ce qui m’était arrivé sur l’alpage. Je prenais conscience que tout ce que j’avais pensé ou fait dans le passé n’avait été qu’une imitation sans valeur. D’autres hommes avaient pensé et agi, avant moi et pour moi. Je n’avais eu qu’à suivre leur trace. Les heures passées sur la banc devant la cabane était la réalité, une expérience que je faisais en personne et pourtant pas jusqu’au bout. Presque toujours les pensées étaient plus rapides que les yeux et falsifiaient l’image véritable. (p. 244-245 – Babel)

A la date du dix décembre j’ai noté curieusement : « Le temps passe si vite. » Je ne me rappelle pas l’avoir écrit. Je ne sais pas ce qui a dû se passer ce dix décembre-là pour me faire ajouter au-dessous de : « Bella avec Taureau », « Neige », « Allée chercher du foin », ces mots : « Le temps passe si vite. » Est-ce que le temps a réellement passé si vite à cette époque? Je ne m’en souviens pas et je ne peux rien dire sur ce sujet. Et d’ailleurs cela n’est même pas vrai. Le temps avait seulement dû me paraître passer plus vite. Je crois que le temps est immobile et que je me meus en lui parfois lentement, parfois à une vitesse foudroyante.

Depuis que Lynx est mort, je ressens cela très nettement. Je suis assise à ma table et le temps s’arrête. Je ne puis le voir ni le sentir ni l’entendre, pourtant il m’entoure de tous côtés. Son immobilité et son silence sont effrayants. Je me dresse d’un bond, je sors de la maison en courant et cherche à lui échapper. Je m’occupe, les choses prennent le devant et j’oublie le temps. Et puis brusquement, il est à nouveau autour de moi. Je suis devant la maison en train de regarder les corneilles, et le voilà encore, immatériel et immobile, nous maintenant ferme, les prés, les corneilles et moi. Je serai obligée de m’habituer à lui, à son indifférence, à son omniprésence. Il s’étend à l’infini comme une toile d’araignée géante. Des milliards de petits cocons sont pris dans ses fils, un lézard couché au soleil, une maison en flammes, un soldat mourant, tout ce qui est mort et vit. Le temps est grand et il y a toujours place en lui pour de nouveaux cocons. Un filet gris et sans pitié dans lequel chaque seconde de ma vie est accrochée. Peut-être me paraît-il si terrible parce qu’il conserve tout et ne laisse rien vraiment finir. (p. 276-277 – Babel)

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