Novalis / Sur le langage

Source : http://novalis.moncelon.com/monologue.htm

« Il y a quelque chose de drôle, à vrai dire, dans le fait de parler et d’écrire ; une juste conversation est un pur jeu de mots. L’erreur risible et toujours étonnante, c’est que les gens s’imaginent et croient parler en fonction des choses. Mais le propre du langage, à savoir qu’il est tout uniment occupé que de soi-même, tous l’ignorent. C’est pourquoi le langage est un si merveilleux et fécond mystère : que quelqu’un parle tout simplement pour parler, c’est justement alors qu’il exprime les plus originales et les plus magnifiques vérités. Mais qu’il veuille parler de quelque chose de précis, voilà alors le langage et son jeu qui lui font dire les pires absurdités, et les plus ridicules. C’est bien aussi ce qui nourrit la haine que tant de gens sérieux ont du langage. Ils remarquent sa pétulante espièglerie ; mais ce qu’ils ne remarquent pas, c’est que le bavardage négligé est justement le côté infiniment sérieux de la langue. Si seulement on pouvait faire comprendre aux gens qu’il en va, du langage, comme des formules mathématiques : elles constituent un monde en soi, pour elles seules ; elles jouent entre elles exclusivement, n’expriment rien si ce n’est leur propre nature merveilleuse, ce qui justement fait qu’elles sont si expressives, que justement en elles se reflète le jeu étrange des rapports entre les choses. Membres de la nature, c’est par leur liberté qu’elles sont, et c’est seulement par leurs libres mouvements que s’exprime l’âme du monde, en en faisant tout ensemble une mesure délicate et le plan architecturale des choses. De même en va-t-il également du langage : seul celui qui a le sentiment profond de la langue, qui la sent dans son application, son délié, son rythme, son esprit musical; – seul celui qui l’entend dans sa nature intérieure et saisit en soi son mouvement intime et subtil pour, d’après lui, commander à sa plume ou à sa langue et les laisser aller : oui, celui-là seul est prophète. Tandis que celui qui en possède bien la science savante, mais manque par contre et de l’oreille et du sentiment requis pour écrire des vérités comme celles-ci, la langue se moquera de lui et il sera la risée des hommes tout comme Cassandre pour les Troyens.

Mais si je pense avoir, par ceci, précisé de la façon la plus claire l’essence même et la fonction de la poésie, je sais aussi que pas un homme ne le saurait comprendre et que, l’ayant voulu dire, j’ai dit quelque chose de tout à fait stupide, d’où toute poésie est exclue. Pourtant s’il a fallu que je parle ? si, pressé de parler par la parole même, j’avais en moi ce signe de l’intervention et de l’action du langage ? et si ma volonté n’avait aucunement voulu ce qu’il a fallu que je dise? Alors il se pourrait bien que ce fût là, à mon insu, de la poésie, et qu’un mystère de la langue eût été rendu intelligible… Et aussi, donc, que je fusse un écrivain de vocation, puisqu’il n’est d’écrivain qu’habité par la langue, puisque l’écrivain né n’est seulement qu’un inspiré du verbe! »

 

  1. Le véritable acte philosophique est le meurtre de soi (Selbsttötung) ; c’est là le commencement réel de toute philosophie, ce qui comble tous les besoins du disciple en philosophie; et seul cet acte est conforme à tout ce que requiert et à ce qui caractérise une action transcendantale.

De plus amples développements à tirer de cette pensée d’un suprême intérêt.

  1. Tout ce qui est insigne mérite l’ostracisme. Quand lui-même s’y condamne, c’est une bonne chose : tout absolu est obligé de sortir de ce monde, de s’en bannir. Dans le monde, on doit vivre avec le monde. Vivre ne se fait que si l’on vit dans le sens des humains avec lesquels on vit. Tout le bien en ce monde vient du dedans (et lui arrive donc, à lui, de l’extérieur) mais c’est seulement un éclair qui le traverse. L’insigne valeur, la supériorité exceptionnelle porte le monde au progrès, le pousse en avant, mais aussi faut-il qu’elle s’en aille vite.
  2. Ce que j’ai pour Sophie, c’est de la religion, – pas de l’amour. L’amour absolu, indépendant du cœur, fondé sur la foi, est religion.
  3. L’amour peut, par le vouloir absolu, se muer en religion. C’est par la mort seulement qu’on devient digne de l’Être suprême. (Mort de réconciliation.)
  4. Il y a, pour tout enchantement, identification partielle avec l’enchanté – que je puis ainsi obliger à voir, à croire, à sentir une chose comme je le veux.

Études philosophiques de 1797, traduction Armel Guerne

  1. On est seul avec tout ce qu’on aime.
  2. Le besoin d’amour trahit déjà l’existence en nous d’un dédoublement antérieur, d’une séparation en deux.
  3. Le mariage est le mystère suprême. Le mariage est chez nous un mystère popularisé. Dommage que nous n’ayons le choix qu’entre mariage et solitude, chez nous. Ce sont les deux extrêmes; – mais combien peu de gens sont capables d’un mariage authentique – et combien peu sont capables aussi de supporter la solitude. Il y a des liaisons de toutes sortes. Une liaison éternelle, voilà le mariage. L’homme a-t-il la femme comme but? – et la femme est-elle sans but?
  4. De tout temps, l’amour a donné des romans, autrement dit l’art d’aimer a toujours été romantique.

Dernier recueil, traduction Armel Guerne

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