Sale temps pour les braves/Don Carpenter

Ilcarpenter rêva même que Denny portait plainte contre lui et qu’on le jugeait pour avoir trahi son ami, et Denny disait : « Oui, bien sûr que oui, tu m’as trahi, tu es mon ami et tu as refusé mon offre », mais Jack rétorquait : « Non, tu n’as aucun droit de prendre possession de mon corps, d’accaparer une part de ma personne pour la faire tienne », mais Denny insistait : « Si, bien sûr que si, j’ai tout à fait le droit, tu es mon ami et j’ai un droit sur ton corps et ton esprit, sur toute ta personne parce que je t’aime et que j’ai besoin de toi, et tout le monde possède ce droit, de reprendre son amour à l’autre et d’habiter son âme », mais Jack se récriait : « Non, non, je suis mon propre corps et ma propre âme et tu ne fais pas partie de moi, tu n’as aucun droit sur moi », mais Denny ripostait : « Tu ne comprends pas, nous avons tous un droit les uns sur les autres, et aucun homme n’a droit à l’intimité parce que ton intimité est mon meurtre, tu ne le vois pas encore, mais ne comprends-tu pas que par le simple fait d’être en vie, tu t’offres à moi, et moi à toi? Tu n’as toujours pas compris ça? ».  (Don Carpenter, Sale temps pour les braves, p.174)

Plus tard, quand tout fut terminé et qu’il eut cessé de se débattre contre la perte de sa femme et de son fils, quand le temps eut dilué l’amertume qui lui empoisonnait le sang, il s’étonnerait d’avoir été si naïf pendant tant d’années, grossissant ses malheurs pour se prouver qu’ils existaient, comme un gamin. A ce moment-là, le passé serait à moitié enterré dans son imagination et l’avenir se dresserait devant lui, aussi implacable, anonyme et incontrôlable que jamais, à la différence près que désormais, il en était conscient et l’acceptait. Il s’apercevrait que la liberté qu’il avait toujours désirée sans jamais la comprendre était hors de portée, pour lui autant que pour tous, et que l’ensemble de l’humanité la désirait tout autant que lui; être libéré de la société humaine sans que celle-ci disparaisse; être libéré de tout lien, de la peur, des problèmes et surtout de la solitude d’être en vie. Alors il comprendrait que la réussite n’était que temporaire, et que le désir était l’ennemi de la mort. (Don Carpenter, Sale temps pour les braves,p.408)

 

Critique dans lquelle je me reconnais (Babelio/Petch)

Hard rain falling en version originale: premier roman choc de Don Carpenter, sorti en 1966 et prenant un chemin tout opposé de celui du trip baba psyché de Kerouac. Proche de Richard Brautigan, l’auteur fait partie des écrivains se situant entre la mouvance de la Beat generation et celle de la contre-culture des années 60. Il a fallu 45 ans d’attente pour que ce roman soit traduit en français.
On suit les tribulations de Jack Levitt, jeune voyou de Portland, qui fait les quatre-cents coups avec sa bande de gamins des rues. Sa route croisera celle de Billy Lancing, petite frappe championne de billard, avec qui il noue une relation intime et forte qui l’aidera à sortir la tête du bourbier dans lequel il se démène. En guise de réinsertion, un mariage tumultueux et un aperçu d’un monde inaccessible, celui des riches jeunes oisifs californiens, finiront de forger l’homme qu’il deviendra par la suite : solitaire, misanthrope et profondément désabusé.
Livre d’initiation, essai sur la jeunesse américaine perdue des années d’après-guerre, roman de prison, dénonciation sans fard des problèmes raciaux aux États-Unis, ce roman est tout cela à la fois. C’est aussi une histoire d’amour digne d’une tragédie grecque entre deux êtres enfermés dans leur solitude. L’écriture maîtrisée et précise de Don Carpenter porte ce récit haletant de bout en bout. Seule réserve : on peut vite se lasser de certaines descriptions assez longues du monde nocturne des joueurs de billard et des ambiances poisseuses associées. Reste quand même au final une belle découverte.

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