A l’enfant que je n’aurai pas / Linda Lê

Je suis pour elle l’exemple même de l’insuccès: désargentée, livresque, dépourvue de tout sens pratique, infichue de me dégoter un mari, nouant des liaisons peu durables, ayant des compagnons qui s’installent dans le provisoire, des amis insolvables, poursuivant des rêves irréalisables, ne possédant rien que je pourrais assigner à chacun de mes enfants (heureusement, j’ai quand même eu l’intelligence de ne pas en avoir), je suis une pauvrette aux prises avec les cruautés du sort, une perdante dans la course aux places, un bouche-trou voué à la figuration. (…) Et comment aurais-je subvenu à leurs prodigalités, moi qui suis une cigale, gaspillant mon avoir dans les librairies, moi qui tombe toujours amoureuse d’irresponsables sans fortune, moi qui n’ai pas un métier solide, mais qui ne suis qu’un écrivain dont les romans ne font pas un tabac?

Tu ne m’aurais pas pardonné de t’embringuer dans l’aléatoire, de te navrer en m’attelant à des tâches de longue haleine qui me tiendraient éloignée de toi, en abandonnant mon poste alors même que tu compterais sur mon secours, en trichant chaque fois que tu me sonderais sur la profondeur de mon attachement à toi, de ne pas avoir un atome de sagesse, un grain de débrouillardise, d’être moitié adolescente moitié sorcière, mais jamais assez adulte ni maîtresse de moi pour me désenvaser lorsque je serais sur un terrain bourbeux.

Dans un monde qui court au désastre,la procréation est un crime, occulter le non-sens de l’aventure terrestre en attribuant à sa postérité la vertu de pallier ses propres ratages, c’est faire preuve d’aveuglement.

Un individu qui se respecte ne se glorifie ni de son ascendance, ni de sa descendance.

Ces lignes sont une offrande,tu vogues toujours sur un esquif en papier, mais pour moi tu n’es pas une fantasmagorie,tu existes,tu es doué de vie.

Ni mère ni épouse, je m’échinais à être une trouveuse de la littérature sans adhérer à aucune chapelle. Ermite, je déjantais à force de faire le vide autour de moi. Indispensable à personne, j’avais contre les miens une suspicion pathogène. Asociale, je payais chèrement mon individualité. Anti-tout, je me momifiais. Monomane, j’étais d’une dinguerie pas piquée des hannetons. Absolue, j’excluais tout ce qui me handicapait, et avoir une famille aurait été une concession faite pour mettre aux oubliettes mes abdications.

Linda Lê, A l’enfant que je n’aurai pas

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