Comme Merlin

Toi qui te colles à mon tronc
Toi qui cherches ma parole
Tu l’as sûrement déjà espéré,
Subir la Grande Initiation.

Passer sous les grands arbres verts,
Les pins odorants, la résine cuite par le soleil.
Un sifflement venu de là-haut qui te traverserait l’échine.
Et te ferait grelotter de froid dans la canicule sylvestre.
Un sifflement comme le cri d’une harpie
Que tu aurais évitée toute ta vie
Et qui t’aurait retrouvé, là,
Au seuil de ta promenade dominicale.
Comme un fil, son cri, jeté depuis la cime
Pour te harponner dans ta candeur.

Ce serait l’heure enfin advenue de ta grande initiation.
Un merle piquerait soudain sur toi pour te crever les yeux.
Et aveugle tu commencerais la lente progression jusqu’à la cime
Où le cri se transformerait imperceptiblement en voix suave,
Qui te dépouillerait de tes os.

A chaque branche montée, des dieux inconnus te cracheraient sur les paupières
Pour les faire fondre
Afin qu’au sommet elles soient complètement dissoutes et que tu sois enfin voyant,
Grand voyant cosmique.

A chaque branche montée, des dieux de plus en plus archaïques te laisseraient contempler leurs visages d’argile et de racine, cornus pour la plupart,
Et parfois becqus ou crochus.
A chaque visage contemplé, une plume te pousserait entre les omoplates
Et parvenu au sommet, tu serais ailé mais néanmoins inapte au vol.

A chaque branche montée, une fine poudre d’or suinterait du tronc
Qui te maculerait les mains et le visage,
Tes sourcils s’épaissiraient et ta bouche se mettrait à grimacer des incantations
Que tu ne comprendrais pas.

Arrivé au sommet, tu serais laid et intense,
Chacune de tes cellules serait enfin consciente de ton unique particularité,
Un chant de victoire gonflerait ta poitrine d’épervier
Et tes pupilles seraient devenues bleues comme la terre vue de la lune.

Arrivé au sommet, tu aurais le temps d’une vie de papillon
Pour goûter tes dons de magicien transformiste, ventriloque et polyglotte,
Et ensuite Viviane déposerait sur ta tête une cloche en verre,
En souriant de son sourire d’harpie suave
Et tu serais transporté au pays des initiés
Dans le verger en fleurs qui borde les mondes connus.

Tu deviendrais gardien d’Eden,
Ta langue serait de feu
Et tes mains palmées.

Tu serais aux côtés de Merlin et des autres magiciens qui font tourner le monde
Grâce à un rouet de glace
Et avec eux tu attendrais ce jour dont parlent les prophéties :
Le matin des merles magiciens.

©CatherinePierloz 2016

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