Conte ridicule mais thérapeutique

plan-rapproche-de-statue-detail-enfant-fille-pierre-texture_121-62768

Moi trois ans, j’ai reçu un coup de massue sur la tête.

La déesse vache m’a bousculée dans l’herbe tendre, m’a menacée de hautes larmes, m’a regardé d’un œil sombre et m’a déclaré son amour.

Je me suis pétrifiée de panique, mais dans le centre, mon cœur entrait en fusion comme le tendre du chocolat dans le moelleux.

Puis la vache s’est assise, et s’est mise à sangloter de façon pitoyable en m’implorant de la prendre dans ses bras, elle avait besoin de ma consolation.

Mes petits bras de pierre ont enlacé la grosse vache qui meuglait à tout rompre et en mon cœur de lave poussaient des irruptions trop faibles pour faire exploser la croûte minérale qu’était devenu mon corps.

La vache s’est laissée choir sur moi, et j’ai étouffé sous son poids de bonne grâce en lui tapotant les omoplates.

Depuis je traîne avec ce corps raide et ce cœur colérique. Et je trompe mon entourage en affichant un visage avenant et en consolant à tour de bras.

A présent, sur la croûte minérale des failles percent. La lave affleure. Le cœur reprend ses dimensions. Je crains l’ultime explosion qui fera disparaître ce corps et moi avec.

Je croise une fée. Elle me dit : je vais résoudre ton problème.

Je dis : ok, parce que j’en souffre.

Bon, me répond-elle, que dois-je supprimer pour résoudre ton problème? Je lui réponds : le cœur de lave, le corps de pierre, le visage souriant.

Elle me rétorque que c’est impossible, parce qu’alors il ne resterait rien, le problème éradiqué par éradication de la personne, cela n’est pas dans ses méthodes.

Je réfléchis et m’imagine alors sans visage souriant.

Je serais un monstre de pierre secouée de convulsions sismiques. Les gens me fuiraient et je marcherais seule et isolée, satisfaite de ne plus tromper personne sur ma véritable nature. Mais détachée ainsi de tous, sans l’irritabilité de sentir mon imposture, et sans la nécessité intérieure de consoler, mon cœur s’adoucirait, ne serait plus que tendre palpitation souffrant de ce corps de pierre qui ne disposerait plus personne à l’amitié.

Je me suis dit alors qu’il fallait supprimer le corps de pierre, c’était lui le véritable problème.

Sans corps de pierre pour le soutenir, mon cœur de lave tomberait par terre, il se mettrait à ramper comme un insecte, en bondissant de fureur d’être sans cesse menacé par des pieds prêts à l’écraser. A la verticale, bien plus haut mon visage sourirait, accroché au vide. Le sourire engagerait les gens, qui se trouveraient attaqués par en-dessous par la colère du cœur menacé par leur proximité sans barrière. les gens me quitteraient scandalisés, insultant ma duplicité. La rage sous la grâce, jugeraient-ils.

Je pris le parti de m’imaginer sans ce cœur instable et explosif. Je ne serais plus que corps de pierre et visage souriant. Je me transformerais en statue, immobilisée pour toujours dans un parc urbain, de temps en temps prise en photo pour l’ineffabilité de mon sourire. J’ai très peu de choses à dire de cet état, j’y étais délivré de tout ressenti.

C’est ainsi que tu souffres le moins, m’a demandé la fée.

J’ai répondu oui avec hésitation car il m’était pénible d’envisager la suppression de mon cœur. Je m’identifiais à lui plus qu’à mon corps ou à mon sourire.

Mais la fée n’a pas pris garde à mes hésitations, elle m’a enlevé le cœur de feu. Et immédiatement, quelque chose en moi s’est apaisé.

En moi ne battait plus cet hôte bruyant et tyrannique.

Une forme de vie m’a quittée, celle qui met en mouvement.

Je suis devenue immobile. Et j’ai laissé passer le temps autour de moi.

C’est alors que j’ai constaté que mon visage se modifiait. Lui que j’avais toujours considéré comme une imposture s’est laissé aller à sa douceur. Il attirait les gens qui semblaient trouver un réconfort à le contempler.

Le corps s’est également modifié, érodé par le vent et la pluie, il s’est affiné sans perdre de sa force. Verdi par les mousses il semblait naître directement de la terre.

L’immobilité est une merveille pour un corps de pierre. Il y trouve sa lumière, alors que le mouvement le renvoie sans cesse à sa gaucherie.

Qu’a fait la fée de mon cœur?

Elle l’a jeté dans l’océan. Ce sont des cœurs dangereux, ils doivent exploser, ils ne peuvent s’en empêcher.

Au fond des mers, les dégâts occasionnés sont moindres. Et puis leurs éruptions créent des îles.

Ainsi suis-je à présent vivante deux fois sous forme minérale : une statue souriante réconfort des humains, et une île née de la lave perdue au cœur des océans prête à accueillir d’improbables naufragés qui me peupleront et se nourriront des fruits nés de mon sol.

©CatherinePierloz-mars2016

 

 

 

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s