La septième fonction du langage / Laurent Binet

 Philosophie Magazine, par Catherine Portevin

« Comment raconter des histoires avec le réel ? ». Cette question classique de l’art romanesque préoccupe Laurent Binet, en agrégé de lettres bien doué. Il en avait même fait le cœur de son remarquable premier roman, HHhH (Grasset, 2010) qui, avec une infinie précaution pour la vérité historique, approchait le personnage du dignitaire nazi Reinhard Heydrich (« Himmlers Hirn heisst Heydrich », le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich : l’acronyme de cette formule donne son titre au livre) et racontait son assassinat perpétré par deux résistants tchécoslovaques le 27 mai 1942.

Depuis, Laurent Binet semble vouloir expérimenter, comme un virtuose fait ses gammes, les diverses relations de la fiction à la vérité, du récit à l’interprétation, en subvertissant si possible les codes des genres, jusqu’à la parodie : le journalisme (il suit la campagne présidentielle de François Hollande pour Rien ne se passe comme prévu, paru en 2012, moins réussi que le précédent), à présent le polar et l’enquête criminelle avec La Septième Fonction du langage, le roman de cette rentrée littéraire qui fait déjà bruisser Saint-Germain-des-Prés. Car c’est bien de lui, le milieu intellectuel et littéraire parisien, qu’il s’agit.

Résumons l’action : le 25 février 1980, Roland Barthes, qui sort d’un déjeuner avec le futur candidat à la présidentielle François Mitterrand, est renversé par une camionnette devant le Collège de France et succombe à ses blessures. Voilà pour le fait vrai. Transformez l’accident en assassinat, et voilà le roman possible. Laurent Binet s’en donne à cœur joie, jusqu’au délire, à imaginer l’intrigue et construire l’enquête menée dans les milieux de la French Theory des années 1980 par un brave commissaire de police forcément giscardien et amateur de Lino Ventura et un jeune thésard en linguistique à l’université de Vincennes. Qui a tué Roland Barthes et surtout, pourquoi ? Comme dans Le Nom de la Rose, d’Umberto Eco (qui est d’ailleurs l’un des protagonistes du roman en tant que dernier des sémiologues vivants), la piste se concentre sur un écrit secret, aussi convoité que maudit puisque la vérité qu’il recèle donne les clefs du pouvoir… à condition de le posséder de façon exclusive et de le conserver unique. Certains sont donc prêts à tuer pour cela. Chez Eco, le manuscrit, interdit par l’Inquisition, est le second tome de la Poétique d’Aristote sur le rire ; chez Binet au pays de la toute-puissance structurale des linguistes, l’écrit convoité serait la formule d’une hypothétique « septième fonction du langage » qu’aurait découverte Roman Jakobson, le fameux théoricien des six autres. Cette septième fonction se rapprocherait  de la « fonction performative » du philosophe américain Austin, par laquelle « dire, c’est faire » ou quand le langage devient l’instrument presque magique du pouvoir. L’argument ne manque pas de profondeur philosophique mais l’intrigue, totalement farcesque, finit par en révéler la vanité. Tous les protagonistes de l’époque y sont : Foucault, Sollers et Kristeva, Sartre, Derrida, Cixous,Todorov, Althusser, BHL, Lacan, Deleuze et Guattari, Debray…

Tous brocardés comme des personnages de Comedia dell’Arte, un ramassis de bouffons prêts à s’entretuer pour un bon mot, fréquentant avec autant de frénésie les backrooms que de mystérieux Logos Club, cruels théâtres de sophistes, où ils peuvent laisser leurs doigts, leurs couilles, leurs vies. Laurent Binet sait très très bien raconter les histoires et tout son livre est lui-même une étourdissantes démonstration de la puissance du romanesque le plus échevelé. On rit beaucoup, on se laisse surprendre par l’énormité de son culot et de son mauvais goût assumé… mais, une fois qu’on a bien ri dans cet entre-soi germano-pratin, le fond de la doctrine reste obscur. Vanité des vanités…

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Citations

La cité athénienne reposait sur trois piliers : le gymnase, le théâtre et l’école de rhétorique. Nous avons la trace de cette tripartition encore aujourd’hui dans une société du spectacle qui promeut au rang de célébrités trois catégories d’individus : les sportifs, les acteurs ( ou les chanteurs, le théâtre antique ne faisait pas la distinction ) et les hommes politiques.

L’homme est une machine à interpréter et, pour peu qu’il ait un peu d’imagination, il voit des signes partout : dans la couleur du manteau de sa femme, dans la rayure sur la portière de sa voiture, dans les habitudes alimentaires de ses voisins de palier [..]

Avec Barthes, les signes n’ont plus besoin d’être des signaux : ils sont devenus des indices. Mutation décisive. Ils sont partout. Désormais, la sémiologie est prête à conquérir le vaste monde.

Il n’y a rien de plus inconfortable pour quelqu’un qui s’apprête à mentir que d’ignorer le niveau d’information de son interlocuteur.

Le monde change parce que les intellectuels et le pouvoir se font la guerre. Le pouvoir gagne presque à tous les coups, et les intellectuels payent de leur vie, ou de leur liberté, d’avoir voulu se dresser contre lui, et ils mordent la poussière, mais pas toujours, et quand un intellectuel triomphe du pouvoir, même à titre posthume, alors le monde change. Un homme mérite le nom d’intellectuel quand il se fait la voix des sans-voix.  

La sémiologie, ça permet de comprendre, d’analyser, de décoder, c’est défensif, c’est Borg. La rhétorique, c’est fait pour persuader, pour convaincre, pour vaincre, c’est offensif, c’est McEnroe.  

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