Guerre et Guerre / Lazslo Krasznahorkai

Enrouler le monde dans une longue phrase où les mots se ramassent toujours plus sur eux-mêmes, usant de plus en plus de précision et de moins en moins d’ellipse, pour trouver une voie de sortie. Que la phrase nous recrache hors du livre.

Extraits de l’analyse de Juan Asensio : Au-delà de l’effondrement

« Guerre et Guerre, s’il reprend et bien sûr développe les principales thématiques de La venue d’Isaïe que je n’exposerai donc pas de nouveau (2), creuse la réflexion sur le langage propre au témoignage inouï : comment un élu ou, bien sûr, un homme qui s’estime avoir été, bien malgré lui, choisi, mais par quelles puissances mystérieuses ?, pour révéler au monde entier la vérité, peut-il sans passer pour un fou témoigner de sa mission et, ainsi, communiquer à d’autres hommes ce qu’il a reçu et qui l’a changé à tout jamais, l’a bouleversé en lui commandant de partir au centre du monde, New York bien sûr, bien qu’il ne parle pas un traître mot d’anglais ? »

« … car la pauvre langue de Korim est chargée de dire ce qui ne peut s’exprimer, la limité du monde «et par conséquent, des certitudes, des thèses démontrables, de l’ordre et de la clarté, autrement dit : les limites de la réalité, la frontière entre d’un côté la réalité et de l’autre côté l’incertitude, l’irrésistible pouvoir de séduction des thèses non démontrables, l’insatiable soif d’obscurité, d’opacité, la quête d’impossible, d’irrationnel, bref, c’était ici que le monde des humains avait tracé sa ligne de démarcation avec tout ce qui s’étendait derrière le monde existant» (p. 199), comme si la langue, qu’il s’agisse de celle, pauvre et humble, maladroite, de Korim ou bien de celle, supérieure mais également labile, du manuscrit, était confrontée, par la thématique du pouvoir des mots, à ce qui échappe à toute prise, l’horreur, ce qui n’a justement pas de nom, Guerre et Guerre pouvant dès lors à bon droit être considéré comme la tentative chimérique et pas moins éblouissante, de par sa grandeur, d’ériger une borne, une digue, une muraille, une sorte de limes face au «morcellement», «la sécurité face à la vulnérabilité, la protection face à l’agression, le raffinement face à la brutalité, la liberté sans entraves face à l’asservissement» (p. 202), murs, murailles, édifices, fortifications, villes, grands ouvrages de l’esprit avant que des mains des hommes chargés d’offrir «la sécurité, la sérénité, et la paix, tout ce qui représentait la victoire véritable, une victoire sur tout ce qui existait au-delà du Vallum, une victoire sur les forces obscures de la barbarie, sur la jouissance brutale, sur la passion assassine, sur la cupidité, une victoire, triumph, sur tout ce que Kaser et ses compagnons avaient pu lire, un jour, dans le regard sauvage d’un rebelle picte caché dans un fourré derrière les bastions du fort de Vercovicium, une victoire sur l’état de danger permanent, une victoire sur l’éternelle bestialité» (pp. 206-7). »

« Parler encore et encore, parler encore, lisant «une phrase interminable [qui] se démenait pour être la plus précise et la plus suggestive possible, recourant à tout ce que la langue permettait et à ce qu’elle ne permettait pas, les mots affluaient dans les phrases et s’enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d’un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme dans un puzzle, dont la résolution était vitale, se retrouvaient accolés dans une promiscuité dense, concentrée, fermée, étouffante» (pp. 225-6), lisant «une seule et même phrase, une phrase monstrueuse et infernale qui engloutissait tout, elle commençait avec quelque chose, puis arrivait une deuxième, une troisième chose, et puis la phrase revenait sur la première, et ainsi de suite» (p. 230), cette phrase immense et peut-être même infinie n’en finissant pas de dire le monde, les magnifiques constructions humaines (cf. p. 231), l’horreur et la ruine qui attendent pour bondir. »

« Parler et parler encore, encore parler, alors même que cette phrase interminable et peut-être bien infinie doit pourtant déboucher sur quelque chose, conduire nos quatre personnages, mais aussi celui qui relate leurs aventures, Korim, vers un «Chemin de Sortie», plutôt que d’aller de guerre en guerre, l’homme ayant écrit le manuscrit (un certain Wlassich, puisque c’est dans les archives classées à ce nom que Korim a fait son étrange découverte ?) ayant mis en scène «les quatre hommes dans le monde réel, dans l’Histoire, c’est-à-dire dans l’état de guerre permanent, et tenté de les installer dans divers endroits prometteurs de paix, une promesse jamais tenue» (p. 233), puisque l’homme a construit, par son incroyable intelligence, bien des édifices pouvant, comme la tour de Babel, être considérés comme le «triomphe de la grandeur sans Dieu» (p. 252), «le chemin sans Dieu» conduisant «à un être merveilleux, brillant, éblouissant, capable de tout sauf d’une seule chose, de dominer sa propre création», puisque «ce qui est trop grand est trop grand pour nous» (p. 253, l’auteur souligne), chemin de sortie illusoire qu’il faudra chercher hors du livre, comme Korim l’a compris, peut-être en se tirant une balle dans la main, un fait relaté dans La venue d’Isaïe et discrètement rappelé (cf. p. 234) dans notre livre, ou bien par le biais d’un bateau dont les mouvements sur l’eau mimeraient une écriture géante et invisible (cf. p. 274), «le chemin de la sortie», «the way that goes out», «the way out», ou bien en disparaissant (sans doute a-t-il fini par réussir à se suicider) dans un musée suisse où il a découvert un igloo, œuvre d’un artiste du nom de Mario Merz dans lequel il a peut-être cru pouvoir mettre à l’abri des forces obscures qui les ont poursuivis de siècle en siècle, les quatre personnages du manuscrit auxquels il a fini par s’attacher comme s’il s’agissait de personnes réelles et vivantes, et peut-être le sont-elles en fin de compte, tout comme est réelle l’inscription qui figure sur une plaque du musée suisse de Schaffhausen, et qui reprend la dernière phrase du roman Háború és háború, Guerre et Guerre, un titre qui décrit, dans son extrême concision, ce qui a été notre passé, ce qui reste notre présent et, si nous ne faisons rien pour sauvegarder les dernières traces de beauté et de bonté dans le monde et, ainsi, écouter à notre tour la confession de Korim puis la transmettre à d’autres femmes et hommes de bonne volonté, ce qui sera sans aucun foute notre futur. »

(Texte de Juan Asension)

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Et une fois qu’on sort du livre, on arrive…. ICI (et ICI).

Mario Mertz

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Citations

La nuit tomba, les étoiles apparurent, mais les quatre hommes ne rentrèrent pas à Kommos, restèrent, après s’être maintes fois assurés de la sécurité des lieux, là où le crépuscule les avait surpris, dans le bois d’oliviers surplombant le village, au nord, assis, adossés à un vieux tronc d’arbre, et ils gardèrent un long moment le silence tandis que le jour déclinait, jusqu’au moment où Bengazza prit la parole et déclara de sa voix bougonne qu’il fallait peut-être dire quelque chose aux villageois, il ignorait ce qu’en pensaient les autres mais, selon lui, il serait peut-être préférable de trouver une formule rassurante pour justifier leur présence ici, mais sa proposition ne reçut pour toute réponse qu’un long silence, que personne ne voulait visiblement rompre, et quand il fut enfin rompu ce fut pour parler d’un tout autre sujet, car Kasser fit remarquer qu’il n’existait rien de plus beau qu’un coucher de soleil sur les montagnes et la mer, le coucher de soleil, ce merveilleux jeu de lumières dans le ciel s’assombrissant, cette somptueuse incarnation de la transition et de la permanence, la sublime tragédie, poursuivit Falke, de toute transition et de toute permanence, un spectacle grandiose, une merveilleuse fresque représentant quelque chose qui n’existait pas mais illustrait à sa façon l’évanescence, la finitude, la disparition, l’extinction, et l’entrée en scène solennelle des couleurs, intervint Kasser, cette époustouflante célébration du rouge, du lilas, du jaune, du brun, du bleu, du blanc, l’aspect démoniaque de ce ciel peint, c’était tout cela, tout cela, et bien d’autres choses, reprit Falke, car il fallait aussi évoquer les milliers de frissons que le spectacle du crépuscule provoquait chez celui qui le contemplait, l’émotion intense qui le saisissait immanquablement, un crépuscule, dit Kasser, incarnait la beauté emplie d’espoirs des adieux, l’image éblouissante du départ, de l’éloignement, de l’entrée dans l’obscurité, mais aussi la promesse assurée du calme, du repos, et du sommeil imminent, c’était tout cela à la fois, et combien d’autres choses encore, remarqua Falke, oui, combien d’autres choses encore, renchérit Kasser, mais à cet instant l’air commença à se rafraichir et comme leurs vêtements, des pagnes en toile de lin que les villageois leur avait donnés, ne les protégeaient guère du froid, ils reprirent le chemin du village, descendirent l’étroit sentier qui serpentait entre les petites maisons de pierres, et entrèrent dans l’une d’elles, une maison inoccupée que leurs braves sauveteurs, les pêcheurs de poulpes de Kommos, leur avaient provisoirement attribuée, le temps qui leur serait nécessaire, avaient-ils dit ; ils entrèrent et s’allongèrent sur leurs couches, dans cette nuit douce et agréable maintenant qu’ils étaient à l’abri, dormirent quelques heures, comme toujours d’un sommeil agité, et puis ce fut l’aube, une nouvelle journée, avant l’apparition des premières lueurs du jour, ils étaient déjà tous les quatre dehors, devant la maison, accroupis près d’un figuier sur l’herbe perlée de rosée, guettant les prémices de l’aube, regardant le soleil se lever à l’est de la baie, car tous les quatre s’accordaient à penser qu’il n’existait rien de plus beau sur terre qu’un lever de soleil, l’aube, dit Kasser, cette miraculeuse ascension, le spectacle époustouflant de la renaissance de la lumière, le retour de la vision des choses, et de la netteté de leurs contours, la célébration du retour de tout, et de la plénitude elle-même, poursuivit Falke, et celui de l’ordre, de la régularité, et avec eux du sentiment de sécurité, l’aube incarnait la naissance, le sacre de cette naissance, non, assurément, remarqua Kasser, il n’existait rien de plus beau, et il fallait y ajouter toutes les émotions ressenties par celui qui voyait cela, assistait en silence à cette magnificence, oui, dit Falke, et même si elle annonçait un mouvement contraire, celui du crépuscule, l’aube, avec sa clarté bienfaisante, représentait la source du nouveau départ, du commencement, de l’énergie positive, et aussi de la confiance, observa Kasser, car il y avait dans chaque matin une forme de confiance absolue, et tant de choses encore, ajouta Falke, mais le jour était désormais complètement levé et avait fait son entrée majestueuse dans le village de Kommos, c’est pourquoi, lentement, l’un après l’autre, ils se levèrent et regagnèrent la maison, car tous avaient approuvé Toot lorsque celui-ci avait remarqué que tout cela était bien beau mais qu’il était peut-être temps de goûter enfin aux denrées, poissons, dattes, figues, raisins, que les villageois leur avaient offertes la veille.

Laszlo Krasznahorkai, Guerre & Guerre, Cambourakis, pp. 110-112

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« […] il avait réalisé , tout en observant l’extraordinaire complexité des choses, que si le monde n’existait pas, toute la pensée humaine s’y référant était, elle, bien existante, et qu’il n’existait qu’ainsi, dans des milliers de variantes : dans les milliers de projections de l’esprit humain le décrivant, lui, le monde, et puisque, dit-il, il existait en tant que mot, en tant que Verbe flottant au-dessus des eaux, il était évident qu’exprimer telle opinion, émettre une hypothèse ou un choix n’avaient aucun sens, il ne fallait pas choisir mais accepter, il ne fallait pas faire le bon ou le mauvais choix mais admettre que rien ne dépendait de nous, accepter que la justesse d’un raisonnement, aussi remarquable fût-il, ne dépendait pas de son exactitude ou de son inexactitude, puisqu’il n’y avait aucun modèle de référence auquel le mesurer, mais de sa beauté, laquelle nous incitait à croire en sa véracité, voilà ce qui s’était passé entre le soir de son anniversaire et la centième étape de sa réflexion, voilà, fit Korim, ce qui lui était arrivé, il avait compris la force incommensurable de la foi, et donné une nouvelle interprétation à ce que les anciens savaient, à savoir que le monde était et subsistait par la foi en son existence et qu’il périrait avec la perte de cette foi »

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Les phrases étaient structurées, les mots, les signes de ponctuation, points, virgules, étaient bien en place, et pourtant, dit Korim en recommençant à effectuer des mouvements de rotation de la tête, tout ce qui se passait dans la dernière partie pouvait se résumer en un seul mot : effondrement, effondrement, effondrement, collapse, collapse, collapse, car les phrases semblaient être devenues folles, une fois lancées, elles passaient à la vitesse supérieure, s’emballaient, et se mettaient à courir à une vitesse effrénée, crazy rush, il n’était pas un puriste de la langue académique hongroise, dit-il en se désignant, loin s’en fallait, il s’exprimait lui aussi en comprimant, en écrasant les mots comme un rouleau compresseur afin de tout condenser en une seule phrase, et en une seule longue et profonde respiration, il en était parfaitement conscient, mais ce qui se passait dans le sixième chapitre, the sixth chapter, était tout à fait différent, car, ici, la langue se rebellait, cessait de remplir sa fonction originelle, une phrase débutait, et ne voulait plus s’arrêter, non pas…disons, parce qu’elle tombait en chute libre dans un abîme, autrement dit, par impuissance, non, c’était le produit d’une forme de rigueur insensée, comme si des forces démoniaques s’étaient libérées en elle, pour l’entraîner, un fait plutôt inhabituel et contraire à leur nature, vers la discipline, the discipline, ici, dans le manuscrit, en fait, dit Korim à la femme, une phrase interminable se présentait, et elle se démenait pour être la plus précise et la plus suggestive possible, recourant à tout ce que la langue permettait et ne permettait pas, les mots affluaient dans les phrases et s’enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d’un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme dans un puzzle, dont la résolution était vitale, se retrouvaient accolés dans une promiscuité dense, concentrée, fermée, étouffante, oui, c’était bien cela, fit Korim en hochant la tête, c’était comme si chaque phrase, all the sentences, était d’une importance capitale, une question de vie ou de mort, life and death, et suivait un rythme vertigineux, et ce qui était décrit, construit, développé, exposé, était si complexe, so complicated, qu’on n’y comprenait rien, oui, déclara Korim, et il avait vraiment bien fait de lui révéler l’essentiel, car la Rome du sixième chapitre était d’une complexité atroce, et c’était cela l’essentiel, et le fait que le manuscrit, une fois cette complexité atroce installée, devenait vraiment illisible, illisible et dans le même temps d’une beauté incroyable, il l’avait déjà ressenti au tout début, quand, dans le lointain centre des archives de la lointaine Hongrie, en des temps qui lui semblaient antédiluviens, il était – comme il le lui avait déjà raconté – arrivé pour la première fois à la fin du manuscrit, et il avait eu beau le lire et le relire, Dieu sait combien de fois, cette sensation n’avait pas changé et aujourd’hui encore, il le trouvait à la fois incompréhensible et magnifique, inapprehensible and beautiful, quant au contenu du texte, la seule chose qu’il avait réussi à déchiffrer lors de sa première tentative était qu’ils se tenaient devant l’une des portes fortifiées d’Aurelianus, la porte Appia, pour être précis, à une centaine de mètres à l’extérieur des fortifications, autour d’un petit sanctuaire en pierre, et qu’ils regardaient la route, la Via Appia, qui traçait une ligne droite depuis le Sud, et devant cette porte Appia, il ne se passait rien, c’était l’automne, ou le début du printemps, difficile à dire, la porte était abaissée, on ne distinguait des gardes que leurs deux visages à travers les meurtrières de la salle des manoeuvres, autour d’eux s’étendait la plaine, envahie de mauvaises herbes, près de la porte se trouvait la fontaine, avec quelques cisarii, voilà, c’était à peu près tout ce qu’il avait réussi à extrapoler du dernier chapitre, cela et puis, fit Korim en avançant les lèvres, que tout, tout était atrocement compliqué.

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La civilisation minoenne, dit Korim, le Minautore, Thésée, Ariane et le labyrinthe, mille cinq cent ans de paix unique, tant de beauté, d’énergie, de sensibilité, la hache à double tranchant, et les céramiques de Kamarès, les déesses de l’opium, et les grottes sacrées, le berceau de la civilisation européenne, comme on dit, l’âge d’or, le quinzième siècle et ensuite Théra, dit-il d’une voix amère, les Mycéniens et les hordes d’Achéens, la destruction totale, aussi incompréhensible que douloureuse, voilà tout ce que nous savons Mademoiselle, et puis il se tut, souleva les jambes pour lui permettre de passer son balai sous la table, et la femme, juste avant de continuer vers la porte et sans doute pour le remercier d’avoir gentiment soulevé les pieds, lui dit d’une toute petite voix, avec un accent prononcé : »jó », c’est-à-dire, « bien », en hongrois, après quoi elle se dirigea vers la porte, balaya soigneusement tous les coins et recoins, rassembla les détritus, qu’elle poussa avec son balai sur la pelle, puis elle alla ouvrir la lucarne de ventilation, et jeta le tout, qui se dispersa dans le vent, dans le ciel, entre les misérables toits et les cheminées décrépites, et, lorsqu’il referma la lucarne, on entendit une boîte de conserve vide heurter le mur dans sa chute, et puis le bruit s’évanouit progressivement, dans le vent, dans le ciel, entre les toits et les cheminées.

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