Albert Camus / La chute

J’ai connu un homme qui a donné vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu’il ne l’avait jamais aimée. Il s’ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait comme la plupart des gens. Il s’était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l’explication de la plupart des engagements humains.

Il faut le reconnaître humblement, mon cher compatriote, j’ai toujours crevé de vanité. Moi, moi, moi, voilà le refrain de ma chère vie, et qui s’entendait dans tout ce que je disais. Je n’ai jamais pu parler qu’en me vantant, surtout si je le faisais avec cette fracassante discrétion dont j’avais le secret.

Pour le jugement, aujourd’hui, nous sommes toujours prêts, comme pour la fornication. Avec cette différence qu’il n’y a pas à craindre de défaillances. Si vous en doutez, prêtez l’oreille aux propos de table, pendant le mois d’août, dans ces hôtels de villégiature où nos charitables compatriotes viennent faire leur cure d’ennui. […] Ou bien observez votre propre famille, vous serez édifié.

Je vais vous dire un grand secret … . N’attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours.

Quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie.

Avez-vous remarqué que seule la mort réveille nos sentiments ? Comme nous aimons nos amis qui viennent de nous quitter, n’est ce pas ? Comme nous admirons nos maitres qui ne parlent plus, la bouche pleine de terre ! L’hommage vient alors tout naturellement, cet hommage que peut-être, ils avaient attendu de nous toute leur vie. Mais savez-vous pourquoi nous sommes toujours plus justes et plus généreux avec les morts ? La raison est simple, avec eux, il n’y a pas d’obligation.

On voit parfois plus clair dans celui qui ment que dans celui qui dit vrai. La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule, qui met chaque objet en valeur.

Nous nous confions rarement à ceux qui sont meilleurs que nous. Nous fuirions plutôt leur société. Le plus souvent, au contraire, nous nous confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses.

Je rêve parfois de ce que diront de nous les historiens futurs.Une phrase leur suffira pour l’homme moderne;il forniquait et lisait des journaux.

Dieu n’est pas nécessaire pour créer la culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes. Vous parliez du jugement dernier. permettez-moi d’en rire respectueusement. Je l’attends de pied ferme : j’ai connu ce qu’il y a de pire, qui est le jugement de l’hommes. Pour eux pas de circonstance atténuantes, même la bonne intention est imputée à crime.

C’est vrai vous ne connaissez pas cette cellule de basse-fosse qu’au Moyen-Age on appelait le « Malconfort ».En général, on vous y oubliait pour la vie. Cette cellule se distinguait des autres par d’ingénieuses dimensions. Elle n’était pas assez haute pour qu’on s’y tînt debout, mais pas assez large pour qu’on pût s’y coucher. Il fallait prendre le genre empêché, vivre en diagonale; le sommeil était une chute, la veille un accroupissement.

Mon cher, il y avait du génie, et je pèse mes mots, dans cette trouvaille si simple. Tous les jours, par l’immuable contrainte qui ankylosait son corps, le condamné apprenait qu’il était coupable et que l’innocence consiste à s’étirer joyeusement.

Oui, on peut faire la guerre en ce monde, singer l’amour, torturer son semblable, parader dans les journaux, ou simplement dire du mal de son voisin en tricotant. Mais, dans certains cas, continuer, seulement continuer, voilà ce qui est surhumain.

Les hommes ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité, et de la gravité de vos peines, que par votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est douteux, vous n’avez droit qu’à leur scepticisme.

Il s’ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait, comme la plupart des gens.

Sans doute, je faisais mine, parfois, de prendre la vie au sérieux. Mais, bien vite, la frivolité du sérieux lui-même m’apparaissait et je continuais seulement de jouer mon rôle, aussi bien que je pouvais. Je jouais à être efficace, intelligent, vertueux, civique, indigné, indulgent, solidaire, édifiant… Bref, je m’arrête, vous avez compris que j’étais comme ces hollandais qui sont là sans y être : j’étais absent au moment où je tenais le plus de place.

Parfois, je croyais souffrir véritablement, il est vrai. Pourtant, il suffisait que ma belle partît vraiment pour que je l’oubliasse sans effort, comme je l’oubliais près de moi quand elle avait decidé, au contraire, de revenir. Non, ce n’était pas l’amour, ni la générosité qui me réveillait lorsque j’étais en danger d’être abandonné, mais seulement le désir d’être aimé et de recevoir ce qui, selon moi, m’était dû. Aussitôt aimé, et ma partenaire à nouveau oubliée, je reluisais, j’étais au mieux, je devenais sympathique.

Ce n’est pas qu’on soit mauvais homme, mais on perd la lumière.

Car le châtiment sans jugement est supportable. Il a un nom d’ailleurs qui garantit notre innocence : le malheur.

Les martyrs doivent choisir d’être oubliés, raillés ou utilisés. Quant à être compris, jamais.

Il faut que quelque chose arrive, voilà l’explication de la plupart des engagements humains.

Voyez-vous, il ne suffit pas de s’accuser pour s’innocenter, ou sinon je serais un pur agneau.

Dans l’archipel grec, j’avais l’impression contraire. Sans cesse, de nouvelles îles apparaissaient sur le cercle de l’horizon. Leur échine sans arbres traçait la limite du ciel, leur rivage rocheux tranchait nettement sur la mer. Aucune confusion ; dans la lumière précise, tout était repère. Et d’une île à l’autre, sans trêve, sur notre petit bateau, qui se trainait pourtant, j’avais l’impression de bondir, nuit et jour, à la crête des courtes vagues fraiches, dans une course pleine d’écume et de rires. Depuis ce temps, la Grèce elle-même dérive quelque part en moi, au bord de ma mémoire, inlassablement…

Les uns crient: « Aime-moi! » Les autres: « Ne m’aime pas! » Mais une certaine race, la pire et la plus malheureuse: « Ne m’aime pas, et sois-moi fidèle!

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