Le Sanglier de Bronze

Au pays des heures insoutenables, il y a celles-ci, où Nina lisait aux côtés de sa mère mourante, la mère coincée dans son fauteuil, assise parce que l’eau qui lui emplissait les poumons l’aurait étouffée trop rapidement en position couchée. La mère n’avait plus d’autre activité que se concentrer sur sa respiration. Elle continuait d’espérer qu’à force d’attention, de volonté et de persévérance, elle parviendrait à rester en vie avec cette tâche unique : guider les filets d’air jusqu’à ses poumons. A chaque inspiration, l’eau gargouillait dans ses poumons, l’eau engloutissait le corps de l’intérieur, raz de marée, haute mer dans le corps même. Les eaux calmes du corps, les eaux civilisées, intérieures, se libéraient, l’eau du corps de la mère avait senti l’appel du large, l’eau du corps de la mère aspirait à nouveau aux espaces sans limites. Et la tête de la mère retombait sur sa poitrine, elle écoutait la vie qui bougeait à l’intérieur d’elle, la vie qui allait lui prendre la sienne.

Dans sa solitude, la mère ne vivait plus qu’avec ces deux sons : le souffle rauque, l’air douloureux, et les clapotis doux, les vaguelettes menaçantes. Souffle et eau. La mère ne supportait plus la musique. Qu’étaient-ils, les bruits de la musique, tellement futiles, les plus beaux soient-ils, en regard de cela : derniers souffles et eau meurtrière ? Vent contre océan, dans le corps même. Ne plus entendre que cela, l’air acheminé, l’air encore une fois victorieux. Bientôt, elle n’aura plus la force de ce simple mouvement, cette capture de l’air, cette préhension subtile, cette ouverture, cette création d’un espace pour accueillir l’air. Bientôt, il n’y aura plus d’espace en elle, l’air devra rester dehors, tenu en respect, hôte indésirable, l’eau aura tout envahi, tout pris.

A tout cela, Nina ne voulait, ne pouvait, penser. Elle lisait comme si c’était un dimanche normal. Elle lisait comme si c’était normal, aux dernières heures de sa mère, d’être ailleurs, tout en donnant l’illusion d’être là. Nina dans la chambre. Nina dans l’histoire lue. Nina encore plus loin, Nina disparue dans un lieu où cette réalité n’existait pas. Cette réalité qui lui demandait d’assister à la noyade de sa mère. Regarder, impuissante, sa mère envahie par des vagues invisibles.

Pour ne rien voir, elle s’était enfuie, Nina ! Elle faisait semblant d’être là, elle était assise à côté de sa mère et elle lisait. Elle croyait qu’elle savait regarder la réalité en face mais elle s’est rendu compte avec effroi, quand sa mère, difficilement redressée, lui avait demandé, dans un filet de voix : « Dis-moi quelque chose, Nina. », qu’elle ne parvenait pas à rassembler deux mots, non qu’elle ait perdu la capacité de parler, mais bien la faculté de retrouver son esprit. Il s’était envolé, il s’était caché où c’était moins angoissant. Il attendait, le lâche, le retour des beaux jours. Il reviendrait, quand exister demanderait moins d’efforts. Pourtant, il fallait dire quelque chose. La mère l’avait demandé. Dans ses yeux, il y avait une attente, une sorte d’espoir. Alors, Nina, vite vite, à la hâte, précipitamment, d’un ton assuré, s’est mis à raconter le livre. Elle racontait avec ferveur d’autres vies, avec des problèmes très prenants, très touchants. Elle s’emballait, expliquait, s’autorisait presque une larme dans les moments poignants…

Et le regard de la mère, lentement, se détournait, choisissait de ne pas regarder l’histoire créée par les mots de sa fille, le regard, lentement, cherchait ailleurs, plus loin, cette dernière compagnie qui aurait eu un goût de réconfort. Une compagnie qui aurait su dire les mots essentiels. Des mots qui ne racontent pas une histoire pour mettre un écran entre les cœurs et la réalité.

La mère est partie, son âme a quitté la terre avant la mort du corps, avant le dernier souffle, son âme a quitté la terre quand elle a compris qu’il n’existe pas, ici-bas, d’âme sœur, pas pour elle, pas de dialogue dans le silence. Ici-bas, il n’y a que musique savante et littérature, toutes sortes de beautés pour masquer cette vérité, que l’union des âmes n’est que très rarement possible. L’âme de la mère a pris le vent, pendant que sa fille disait des mots. L’âme de la mère est redevenue sauvage, elle file comme un éclair dans les sous-bois où les oiseaux nichent dans la mousse. Elle file à travers les branchages secs et morts, au ras du sol. C’est une âme blessée, une âme en colère, qui errera ainsi, à toute vitesse, quelques temps, avant de pardonner, avant de se calmer, avant d’accepter que tout ce qui est, absolument tout, est bien, puisque tout est partie d’une histoire.

Quelques jours plus tard, à l’heure de la mort de la mère, un bruit de pneu qui explose a résonné dans le rêve de Nina et l’a réveillée. Elle a su tout de suite. Avant que le téléphone ne sonne, avant les sanglots à l’autre bout du fil, avant les cris. Elle n’a pas pleuré, elle n’a pas crié. Elle a pris son manteau et elle est sortie dans la nuit. Elle a marché dans la nuit silencieuse sans avoir conscience de la direction qu’elle prenait. Par moment, elle s’arrêtait et levait la tête vers le ciel. Sa mère était là quelque part, elle le savait. La mère hésitait entre s’élever, tourner la page définitivement, et rester encore quelques temps, surveiller, observer ce qui lui avait échappé de son vivant, galoper comme un cheval de vent dans cette nature tant aimée qui l’avait retenue à la limite de ses frontières, se fondre enfin en elle, s’unifier à ce qu’elle avait le plus aimé, les arbres, les bourgeois, les feuilles tremblantes, à chaque saison. Nina savait cela, que la mère en avait terminé de se préoccuper d’elle, de son enfant, qu’elle ne se préoccuperait désormais plus que de sauver son âme, lui donner ce qui lui avait manqué. Et Nina ne pouvait, comme dernier cadeau, que lui offrir que cela : la libérer d’elle-même. La libérer de la tâche ingrate de la maternité, la rendre à elle-même, à ses rêves de jeune fille avant qu’elle ne choisisse sa vie, la seule qu’elle ait eue, irrémédiablement. C’est ainsi que Nina s’est séparée de sa mère.

Et Nina a continué à marcher dans une ville de carton. Des lumières artificielles sur des sols bétonnés, des néons clignotants sur un tarmac défoncé, les bruits des accélérations des voitures seules dans les longues rues toutes droites, les grésillements des feux rouges changeant pour aucun piéton, les longues alarmes anti-vol, hululements stridents, déclenchées toutes seules, cris de solitude des objets, voix éméchées, trop fortes, invisibles, quelques rues plus loin, sirènes de police en route vers nulle part, vers un lieu où personne ne dort. Ville de carton, mais parfois, miaulement furieux d’un chat, parfois, frémissement des feuilles d’arbre entrechoquées de vent, parfois murmures chantés d’un homme affalé sur un banc, loque humaine peut-être, mais capable de sons vivants.

Hébétée, Nina a marché, encore, plus loin, incapable de s’arrêter. Un moment, elle est entrée dans le tunnel d’un métro, elle a marché sur les rails, elle les a suivi très profondément à l’intérieur, comme on prend un pari avec le destin, mort ou vie, à vous de choisir, moi ça m’est égal à partir de maintenant. A intervalles réguliers, par petits sursauts, des néons éclairaient le couloir sombre et les rails brillaient dans la pénombre comme deux yeux étirés à l’infini. Progressivement pourtant, ils ne reflétaient plus la froide lumière blanche, mais scintillaient sous l’éclat chaud et vacillant de milliers de petites flammes. Dans les parois poreuses, en briques crayeuses, suintantes, étaient coincées des petites bougies dans des godets de plastique rouge. Le tunnel du métro ressemblait soudain à une église, à une crypte, à une grotte mortuaire. Nina marchait hypnotisée, incapable de ressentir autre chose qu’un étonnement figé qui ne l’empêchait pourtant pas d’avancer. Les bruits du dehors, perçants et agressifs, sirènes et alarmes, passaient encore mais s’estompaient rapidement et ne restaient de leurs hurlements que leur fantôme, lointain et assourdi. Par contre, de l’intérieur, un bourdonnement venait à l’encontre de Nina. Et cela effraya Nina. Des bourdonnements de voix graves. Il y avait des hommes là-bas. Nina avait peur de croiser des hommes, à ces heures anonymes de la nuit, seule dans un souterrain. S’ils étaient mauvais, elle devait s’attendre à souffrir. S’ils ne l’étaient pas, elle devrait expliquer. Et cela lui semblait presque pire. Elle était en train de s’enfoncer dans cette nuit comme dans un rêve, elle était en train de transformer sa réalité en une réalité improbable et insoupçonnée. Ouvrir la bouche et parler tuerait tout cela. La renverrait abruptement au froid, à la nuit, à la mort de la mère. Mais elle ne voulait pas non plus reculer. Rentrer sans avoir été jusqu’au bout serait comme tourner le dos à la porte qui délivre d’une vie et en propose une nouvelle. Nina s’est donc accroupie, et a continué sa progression à quatre pattes, tâtonnant dans le noir, à la rencontre des voix graves, polyphonie parlée sans silence.

Dans une salle annexe du souterrain du métro, salle où les ouvriers entreposaient leurs outils, des hommes s’étaient rassemblés, emmitouflés dans leurs couvertures, réunis autour d’un brasero et entourés de milliers de bougies. Ils buvaient du thé à la menthe ou du vin et discutaient en rigolant beaucoup. Mais ils essayaient de chuchoter, de dominer leurs éclats de voix. Les visages de ces hommes étaient rougis pas les flammes, leurs traits énergiques étaient ceux d’hommes habitués à vivre dehors, des visages sculptés par le vent et l’air. Des visages secs et expressifs. Ils se passaient la parole à tour de rôle, chacun écouté par les autres avec beaucoup d’attention, et chaque discours ponctué par des rires ou par des mines entendues. Nina ne comprenait rien à ce qu’ils disaient, c’était comme des phrases lancées en l’air sans lien les unes avec les autres. Les hommes faisaient des phrases pour le plaisir des mots. Les images créées par les mots qu’ils associaient résonnaient en eux comme des paroles d’amour dites directement du cœur. Elles les réjouissaient et ils en jouissaient ensemble.
– Ma grand-mère comptait les étoiles sur les doigts d’une main, et sa main devenait immense, elle grandissait tellement qu’elle en faisait une tente au-dessus de mon lit et je pouvais m’endormir sans peur parce que sa main grande comme le ciel veillait sur moi.

– Ma grand-père avait un dentier qui sautait tout seul de sa bouche et ça la faisait tellement rire que le dentier en rajoutait, il faisait des bonds dans toute la chambre et se battait avec le chat. Un jour, le chat a mangé le dentier, et ma grand-mère en a été tellement peinée qu’elle est morte quelques jours plus tard.

– Un été, je suis resté seul très longtemps dans un jardin à la campagne, et je m’ennuyais tellement que je me suis mis à écouter très attentivement tous les bruits. Et bien, j’ai découvert que le vent essaye d’imiter le bruit des voitures dans les feuilles des arbres. En écoutant très longtemps, en fermant les yeux, on entend que le vent décrit la ville aux arbres.

– Dans mon village, il y avait une femme qui cuisinait, c’est impossible à décrire, elle cuisinait comme si c’était de la nourriture pour les dieux. On lui avait interdit de préparer les repas, parce que manger ce qu’elle préparait était tellement bon, qu’une tristesse immense, comme un plaisir si grand que nos pauvres corps ne pouvaient le supporter, nous envahissait et nous nous mettions tous à pleurer les uns après les autres. Je vous jure que j’ai entendu les aliments pleurer dans mon ventre, ils rendaient grâce d’avoir connu les honneurs d’être préparés d’une si divine manière.

– J’ai grandi dans des montagnes très sauvages, aucun villageois n’avait jamais quitté la montagne. Un homme, quand j’étais très petit, a décidé un jour d’aller voir ce qu’il y avait quand il n’y a plus de montagne. Quand il est revenu, il nous a raconté que des hommes vivaient dans des pays si plats que personne ne pouvait jamais arriver à l’improviste, tout voyageur était repéré des kilomètres à l’avance. Cela faisait que ces gens n’exprimaient jamais la surprise réjouie spontanément. Il nous a dit que cela lui avait tellement manqué, quelqu’un qui l’accueille en s’écriant de surprise avec joie.

Nina était cachée derrière un recoin, recroquevillée et frigorifiée. Pourtant, elle ne pouvait quitter les lieux. Ces hommes la fascinaient. Ils étaient là et ailleurs, mais ensemble, unis. On avait l’impression qu’ils se nourrissaient de leurs histoires. Ils mentaient, c’était certain. Mais curieusement, cela ne sonnait pas comme des mensonges. Ils étaient avides des mensonges les uns des autres parce qu’ils avaient décidé, d’avance, une fois pour toute, de croire tout ce qui serait dit, et de croire à plusieurs à ces histoires fantastiques les rendaient réelles, plus réelles que tout ce que Nina avait jamais entendu.

Puis, soudain, le bruit fracassant d’une rame de métro remise en action terrorisa Nina. Elle eut juste le temps de se jeter plus profondément dans l’encoignure de porte où elle était cachée, avant que le monstre métallique ne la frôle en cliquetant de toute sa mécanique. Mais un branle bas de combat se fit aussitôt chez les hommes. D’un même geste, ils se sont tous débarrassés de leur couverture, d’un même geste ils ont posé dans un coin tasses, verres et bouteilles, d’un même geste ils ont couru vers la rame et les premiers arrivés se sont jetés sur le dernier wagon. Nina les voyait disparaître, fermement accrochés aux portières, dans le tunnel sombre. Ils criaient « A demain » à leurs compagnons qui attendaient la prochaine rame. Les uns après les autres, ils sont partis, agrippés au dragon des souterrains, partis pour des aventures inconnues, et Nina s’est retrouvée seule, comme on se réveille seul après un rêve enchanteur.

Elle a repris le chemin de la sortie. Il n’y avait plus de bougies. Il n’y avait que deux rails mornes et des murs sombres, malodorants. Il y avait l’air froid engouffré dans le tunnel. Il y avait la lumière de la nuit qui devient jour. C’étaient les heures blafardes. Nina rentra chez elle. Elle répondit au téléphone. Elle prépara l’enterrement. Elle s’isola pour pleurer les mois qui suivirent. Et sa vie continua. Elle devint critique littéraire. Elle pensa que cela correspondait parfaitement à ses goûts et à ses capacités.

On lui envoyait toutes les semaines des dizaines de livres, elle en sélectionnait deux selon son humeur et les signes du destin qu’elle aimait y déceler. Elle les lisait dans le tram, dans son lit, affalée dans un fauteuil, au concert, chez les gens. Elle en lisait toujours plus que deux parce qu’elle essayait de reculer le moment où il faudrait se mettre à écrire. Mais ce moment venait irrémédiablement. Nina sentait alors toutes ses forces l’abandonner, elle passait une journée au lit, se sentant tout à coup malade, si malade, que m’arrive-t-il ? Puis elle passait une matinée à planifier de chercher un autre travail, celui-ci ne convenait décidément pas, ce n’était pas exactement cela qu’il lui fallait. Passé cette remise en question pressante, il ne lui restait plus qu’une journée et demi pour terminer ses deux articles attendus d’urgence par son magazine. Elle s’asseyait alors devant son ordinateur comme si on la poussait sous la guillotine et elle écrivait ses deux pages en pleurant toutes les larmes de son corps. Elle se sentait malheureuse, absolument malheureuse. Finalement les articles étaient publiés. Le dimanche, elle ne faisait rien et lundi un nouvel arrivage de livres était déposé devant sa porte. Elle choisissait ceux qui parlaient de gens qui refaisaient leur vie, ou qui abandonnaient tout pour vivre leur grand rêve, ou les livres de voyage. Elle sentait que c’était ce qui devait lui arriver : un bouleversement qui lui permettrait enfin de faire ce qu’elle aimait. Puis elle tombait en dépression parce qu’elle ne savait pas vraiment ce qu’elle aimait, et elle devait gérer cette dépression parallèlement à son traditionnel manque d’inspiration du vendredi après-midi. Ses amis la rassuraient en lui disant qu’elle avait tort de se faire du mauvais sang, elle s’en sortait parfaitement avec son travail, et avoir un travail n’était-ce pas ce qui comptait ? Elle acquiesçait et elle gardait pour elle sa douleur véritable.

Elle n’aimait plus les mots. Elle les vomissait. Les mots lui rappelaient qu’ils avaient été un écran entre elle et sa mère. Les histoires lui rappelaient la lâche fuite de son esprit dans leurs territoires imaginaires quand la mort rôdait autour de sa mère. Les livres étaient le temple des histoires et des mots. Et on lui demandait journellement de se prosterner devant ces temples, de défendre leur intégrité, de juger de leur valeur, de promouvoir leurs nouveaux modes d’expression. On lui demandait d’utiliser des mots de seconde main pour parler d’histoires écrites par d’autres. Elle était commentatrice, professionnellement de ce côté de la vie qui rassemble les parleurs de, les analyseurs, les observateurs. Ceux qui applaudissent et se rengorgent de savoir le faire à bon escient. Ceux qui imitent toute leur vie l’attitude de l’instituteur et se sentent entourés de petits élèves gambadant vers eux avec les yeux de l’espoir mendiant la reconnaissance, la bonne note, le sourire approbateur. Importance factice de leur rôle puisqu’il leur permet à peine de dissimuler la peine immense qu’ils ont à ne pouvoir être ces petits êtres délicieux, créateurs de leur propre univers, fabricant d’étoiles du quotidien. Nina était devenue institutrice pour adulte : chaque semaine elle désignait à la grande classe les deux meilleurs livres de la semaine, et tous les autres, un peu envieux ou admiratifs, les lisaient. Le travail de Nina, ses textes écrits dans la douleur étaient écrasés entre les écrivains et les lecteurs. Mais ça la chagrinait moins, ce gâchis des heures de son dur labeur, que l’absolu vide qui se dégageait de ses textes. Elle n’osait plus se relire, elle se sentait attirée par le vide abyssal qui s’ouvrait derrière chaque phrase creuse et consensuelle, elle ressentait le vertige provoqué par l’effet miroir entre le vide du texte et ce qu’elle pensait être le vide de son esprit.

Nina repensait souvent aux mots des hommes du souterrain du métro, comme ils avaient déchiré la toile de la réalité, comme ils avaient révélé l’existence des mondes parallèles, mondes où on ne s’enfuit pas mais où on se retrouve, où les âmes se rencontrent. Nina avait connu les mots magiques, et ses mots à elle étaient des mots fonctionnaires. Petits et gris, grammaticalement et sémantiquement corrects, étriqués, épuisés, vidés de leur sens à force d’être utilisés à sens unique.

Un jour, elle dût rencontrer un écrivain connu et éminemment respecté pour une interview. Elle se rendit chez lui, assez intimidée mais espérant qu’il lui livrerait certains de ses secrets. Une femme lui ouvrit la porte, la regarda étonnée, et comme elle se présentait, la tira à l’intérieur et claqua la porte derrière elle. Elles se retrouvèrent dans la pénombre typique des appartements décorés à l’ancienne, la luminosité tombant des grandes fenêtres, happée par la lourdeur des meubles en bois sombres, la poussière des tapisseries, le harcèlement visuel des objets innombrables et antiques. La femme se pencha vers elle et les ombres lui dessinaient un visage de sorcière cruelle. Elle chuchota avec contentement dans le visage de Nina : « Vous arrivez trop tard. Il est devenu fou. Venez voir ! Et écrivez cela, écrivez ce que cela donne une vie recluse dans les livres. Parlez-en aux inconditionnels de la culture. Ça fera un bon article. ». Elle la poussa dans une pièce encombrée d’étagères, encombrées de livres, jusqu’au plafond. Sur une escabelle, un petit homme en robe de chambre roulait des yeux de dément, sa bave lui coulant sur le menton. Il tenait dans sa main la bombe de peinture qui lui avait servi à écrire en travers des dos des livres : « Supprimons toutes les traces digérées du Paradis ! ».

– Qu’est ce que cela signifie ?, demanda Nina, sous le choc, à la femme à ses côtés.
– Demandez-lui ma belle, vous êtes ici pour cela, non ? Questionnez-le, soutirez-lui les secrets de sa vie, creusez à la recherche du moment qui a fait claudiquer cette vie faite de succès et de clairvoyance. Faites votre travail, belle enfant.

Et elle a quitté la pièce, laissant Nina désemparée face au vieillard qui semblait émerger d’un cauchemar terrifiant. Son regard traversait Nina, elle était inexistante pour lui. Il fixait les rayons, les livres et les livres. « Qui eut cru », murmura-t-il, après un long temps de silence, « qui eut cru qu’un jour je ne verrais en eux plus que des petits cercueils, des barbelés autour de la vie ? Qui eut cru qu’un jour je perdrais la foi en eux ? Que me reste-t-il si les livres disparaissent ? ».

Nina a tressailli, Nina l’a regardé autrement. Nina a reconnu dans les murmures du vieil homme sa propre douleur. Une tendresse l’a envahie pour ce petit homme tassé, devenu malheureux subitement, ayant perdu sa colonne vertébrale, son assise. Et face à cette douleur solitaire qui ne lui demandait rien, des gestes lui sont venus, droit du cœur. Elle a pris l’écrivain respecté dans ses bras, il s’est laissé faire comme une poupée de chiffon, elle l’a serré, balancé doucement. L’étreinte a été longue, absolument silencieuse. Nina avait fermé les yeux, elle sentait le corps sans énergie, abattu, appuyé contre elle sans retenue, sans défense, quasiment sans conscience. L’imperceptible frottement des vêtements était comme un sourire d’une incroyable douceur. Des grains de poussières voltigeaient dans la lumière comme un ballet indifférent aux drames intimes de deux êtres abandonnés par leur passion. Les livres, défigurés par des lacérations de peinture, supportaient le blasphème dont ils venaient d’être l’objet avec un stoïcisme proche du désintérêt. Finalement, presque au ralenti, le vieil homme s’est détaché de Nina, et la tenant encore par les bras, devant lui, il la regardait comme si la vue était un don qu’il venait à l’instant de recevoir. Nina pleurait, calmement, sans bruit, en même temps qu’elle souriait. L’écrivain a accroché son regard à celui de Nina. Elle réveillait quelque chose en lui. Il lui dit :

Venez, sortons, d’ici. Il est difficile de devoir rejeter ce en quoi on a le plus cru, ce qui a donné à toute sa vie une raison d’être. Il est difficile de passer à autre chose, qui ne soit pas une continuité mais une rupture nette ,tranchante. Il est difficile alors de ne pas renier tout son passé et surtout tout ce qu’on est. Mais peut-être, peut-être,…

Et il a souri pauvrement

Peut-être est-ce à ce genre d’épreuves qu’on doit de vivre plusieurs fois ? Venez, sortons.

Et recroquevillés l’un à l’autre, effrayés de leur propre audace, ils sont partis marcher dans les rues.

©Catherine Pierloz – 2005

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