Elle jouit des os

La réincarnation de Karen Blixen en crustacé était un sujet dont aimaient débattre certains spécialistes, dans le plus grand secret et avec les mines compassées de ceux qui sont au courant d’une rareté dont l’impact n’atteint pas la sensibilité du commun des mortels.

Pourtant, ils furent peu nombreux à en chercher les preuves tangibles tant ils étaient persuadés que le savoir dépasse l’initiation.

Une carte circulait bien sous le manteau, principalement entre les catatombistes randonnant de nuit dans les souterrains des métropoles. Mais elle était rapidement échangée contre des itinéraires moins douteux, moins exigeants.

J’aimais Karen Blixen et j’estimais qu’à force de ne se nourrir que d’huîtres, la réincarnation en crustacé semblait logique bien que fort prosaïque.

La carte qui m’est un jour passée par les mains ne représentait qu’une grande étendue blanche, et un nom écrit au crayon dans le coin droit : Vatnajökull. Un petit point bleu au centre de la carte comportait pour toute légende ces initiales : KB.

J’ai gardé la carte.

J’ai aimé l’Islande dès mon premier pas.

J’ai trouvé l’emplacement du point bleu. C’était une conviction intime d’une pureté diamantine précise comme un ciel d’hiver sec.

Je me suis assise là et j’ai attendu.

Quand on parvient à mettre d’accord toutes les parts éparses qu’on identifie vite-fait sous le pronom fourre-tout Je. Quand cet accord porte sur un minuscule point, au centre d’une vaste étendue glaciaire et sans relief, on connaît d’abord un instant d’intense mais peu spectaculaire extase et surtout, on sait que le reste se fera de lui-même.

J’ai attendu trois jours.

Mes veines avaient gelé et j’entendais les craquements de la glace résonner dans mes tempes.

Le paysage lui-même s’est mis à ramper. Il errait sur lui-même tiraillé entre les contorsions contraires qui agitaient ses tentacules nombreux. Elle est apparue, révélée par le paysage qui a glissé sur elle comme un drap.

Elle était crabe.

Cyclopéenne.

Corps autrefois humain, couchée sur le ventre, bras et jambes étirés vers les quatre points cardinaux, arcboutés sur eux-mêmes, tête à bec pointue et sans yeux.

Moulée de glace, alourdie et épaisse.

Transparente et lente.

S’étirant.

Je regardais.

Je savais que c’était voluptueux avant d’entendre ce souffle comme une flûte très aiguë.

Elle jouit des os, ai-je pensé.

Elle le mérite bien.

©CatherinePierloz-2014

2 réflexions sur “Elle jouit des os

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