L’Instant ou La Créüside / Magda Szabó

LE MONDE DES LIVRES | 26.03.2009 à 10h47 • Mis à jour le 26.03.2009 à 10h47 | Par René de Ceccatty

 

L’étrange projet que Magda Szabó caressa une vie durant et mit à exécution dans sa maturité ressemble beaucoup à ceux de Marguerite Yourcenar, avec son Hadrien, et de Virginia Woolf avec son Orlando. La romancière hongroise, révélée en France grâce à La Porte (prix Femina étranger 2003) et disparue il y a deux ans, à 90 ans, juste après avoir obtenu le Prix européen des Cévennes pour Rue Kathalin, s’identifie en effet à un personnage de l’Antiquité et construit un nouveau mythe androgyne : elle imagine que ce n’est pas Enée qui a fondé Rome, mais Créüse, sa femme, travestie en homme. Elle procède donc à une reconstitution transfigurée de L’Enéide. Sa connaissance profonde de l’histoire antique, son empathie pour le monde des dieux, sa réinterprétation moderne et insolente de l’imaginaire occidental lui permettent d’écrire un long poème lyrique, érudit mais fluide.

La lecture du Vieux puits, qui paraît en même temps, renseignera le lecteur sur le monde intérieur de l’écrivain, à partir de ses souvenirs d’enfance, qui sont plutôt un hommage à sa famille : sa mère et son père étaient, en effet, des écrivains potentiels et frustrés, dont les oeuvres n’ont pas été publiées, mais qui ont communiqué à leur fille une grande capacité de fabulation. Elevée sous le stalinisme, habituée à contraindre longtemps sa liberté de penser, Magda Szabó est un écrivain concentré, incisif, insolent.

Dans ses Mémoires, elle analyse avec subtilité cette fonction fabulatrice : « Je lisais énormément, un peu de tout, et un jour je m’aperçus que j’étais amoureuse d’un héros de mes lectures. Je n’avais plus à chercher quel était ce sentiment. J’étais toujours aussi incapable d’exprimer ce que c’était, mais à présent je le vivais. Je me sentais liée à tel ou tel personnage de la littérature, fébrilement, avec jalousie, en tremblant et en haïssant celle que le héros épousait à ma place dans le roman ou la pièce de théâtre. » La lecture n’est pas un apprentissage intellectuel, mais une école d’introspection où la vie est expérimentée avant d’être vécue. Cette conviction orientera le futur écrivain dans son travail, en l’incitant à rivaliser, par l’écrit, avec la vie. Et c’est le paradoxe de son style précis, de sa narration concise et nette et de son lyrisme aux vastes dimensions, qui étonne dans sa « Créüside », épopée de forme contemporaine, qui rappelle également un autre livre singulier de femme, l’Artemisia de la romancière italienne Anna Banti.

Dans L’Instant, Magda Szabó s’interroge sur une incohérence de L’Enéide, qui est le remariage d’Enée, veuf de Créüse. Selon elle, c’est lui qui est mort et c’est elle qui, armé de la cuirasse de son mari tué lors de la prise de Troie, se substitue à lui et part sur les mers. Le ton qu’elle adopte pour son Enéide travestie est tour à tour prosaïque et direct, avec quelques modernismes volontaires (comme du reste y recourait Yourcenar dans Les Mémoires d’Hadrien, qui n’a rien d’un pastiche de littérature antique), et profondément inspiré et visionnaire (avec quelques fantaisies lexicales issues d’une langue phrygienne imaginaire). Le style est admirablement rendu par sa traductrice, Chantal Philippe.

Ce livre singulier, dans sa préface explicative, Magda Szabó le charge d’une fonction consolatrice. Le monde s’est dépeuplé dans sa vieillesse : sa solitude autorise alors l’écrivain à entrer sans réserve dans un univers de mots. « Lorsque tous ceux qui m’étaient chers eurent disparu, lorsque je compris que je devrais vivre jusqu’à la fin de mes jours dans un total désespoir, j’entrepris d’édifier l’histoire qui depuis des décennies occupait ma conscience aussi bien que mon inconscient. »

Il s’agit, bien entendu, d’un livre aussi politique que mythologique. Magda Szabó, à travers l’histoire d’Enée devenu femme, raconte un destin qui brasse non seulement des rapports individuels, mais aussi des guerres et des quêtes de pouvoir. Il y a, dans ces pages, une réflexion sur l’Ananké grecque, chère à Hugo. « Il faut aussi, dit Créüse-Enée, une divinité pour les mal-aimés, pour ceux qui dès leur naissance vivent une vie d’inutiles. » Ces « inutiles », précisément, figurent dans cette épopée, comme dans les autres romans de Magda Szabó.

Un des moments forts du livre est constitué par la rencontre de Lavinia à laquelle, quoique femme, Enée va devoir s’unir et se dérobe. Comprise sans l’être par celle à laquelle la conduit son destin, Créüse lui donne des leçons de pouvoir et de ruse, avant de disparaître et retourner à Troie. Quant à l’épisode carthaginois et à l’amour de Didon, ils ne seront évoqués que comme une réminiscence. Le livre IV de L’Enéide, qui connut une extraordinaire fortune dans l’imaginaire européen, apparaît dans les brumes d’un regret et n’en gagne pas moins de force.

René de Ceccatty


L’Instant – La Créüside, de Magda Szabó

À la lecture de ses six livres parus en France, difficile de ne pas éprouver un sentiment d’humilité : Magda Szabó est impressionnante.

 Auteur infatigable, romancière, dramaturge, poétesse, docteur en philologie, traductrice, résistante aux sirènes de la propagande communiste quel qu’en fût le prix, elle a signé sans doute les textes les plus marquants de la littérature hongroise du XXe siècle.

Sauf que la romancière magyare la plus traduite dans le monde aurait détesté surplomber son lecteur par son érudition, ériger sa propre statue de « Grand Écrivain » au sein de l’oeuvre. Bref, se laisser prendre à un mauvais sérieux. Car voilà : d’emblée, l’écriture fut pour elle débarrassée des pénibles oripeaux du sacré. « Chez nous, écrire était une occupation aussi naturelle que prendre un bain ou se coiffer », explique-t-elle dans Le Vieux Puits, recueil de souvenirs d’enfance et récit d’une extraordinaire initiation à la joie créative que publie Viviane Hamy. Et que l’on peut lire comme l’autoportrait d’une artiste en devenir. Celui d’une fille d’« écrivains amateurs et professionnels » : ses parents étaient eux-mêmes des « écrivains manqués ». Et non « ratés ». Son père composa notamment « de remarquables nouvelles », et le génie de sa mère se déploya tout particulièrement dans les contes. Sans que rien ne soit publié. « En fait, nous n’avions vraiment besoin de personne d’autre que nous », confie-t-elle à propos de cette famille où l’on pratiquait la musique, la danse, le chant ou la comédie dans le quotidien du foyer. Des parents qui offrirent à Madga « une enfance exceptionnelle » – et un large pan de ce qui permit à sa vocation d’écrivain d’éclore. Très vite, elle participe à l’élaboration des histoires racontées aux bambins avant extinction des feux ; tient des livres entre ses mains, « bien avant qu’elle [ait] su lire » ; découvre le plaisir de contempler activement photos et tableaux. Surtout elle découvre le goût de la scène et du jeu. « L’existence du théâtre, ce que c’est, ce qu’il apporte et comment, furent pratiquement les premières notions que mes parents me transmirent. […] Ils m’y emmenèrent très tôt, dès que j’eus 3 ans. […] j’ai vu Shakespeare aussi bien que des opérettes, et non seulement chacun de ces genres absorbait mon entière attention, mais il me procurait aussi une joie extrême. » La ville de Debrecen dans la Hongrie des années 1920, minutieusement décrite, préfigure non moins l’oeuvre future : dans un chapitre intitulé « Personnages », Madga Szabó évoque « le monde des petits artisans et commerçants » que l’on retrouvera protagonistes de nombre de ses romans, comme Le Faon – dont l’héroïne implacable sera, elle, une grande comédienne de théâtre. « Passionnée par les mots », Madga Szabó commence très tôt à écrire, munie du bien le plus précieux qui lui ait été légué : la liberté. Un jour que sa mère la voit contrariée par le dénouement d’un drame, elle prononce une phrase clé : « Récris-le, mon petit, tu n’es pas obligée de le prendre au sérieux. » Là gît sans aucun doute la genèse de L’Instant, conçu en 1990 sur ce postulat esthétique inchangé. Alors qu’elle dormait encore dans un « lit à barreaux », son père lui « raconta la guerre de Troie par le menu, comme un roman ». Ce fut d’abord la rencontre avec Homère qui, dit-elle, « m’ensorcela, me captiva, m’éleva, me brisa, si bien que mon père décida que le moment était venu pour moi de connaître la suite de l’histoire ; je savais assez de latin pour qu’il me confie Virgile, et j’entrepris de lire L’Énéide ».

Pendant des décennies, Madga Szabó mûrit ensuite un projet, pour faire enfin de Créüse, la première femme d’Énée, « personnage fugitif » du texte d’origine, le centre d’un roman magistral. Réalisant peu à peu combien elle était le symbole d’une injustice flagrante, car sacrifiée par l’auteur, au bout du compte, pour des raisons politiques liées à l’empereur Octave, elle décide de composer, avec L’Instant, sa propre « nécrologie en hexamètres », mais aussi « l’épitaphe d’une génération » d’écrivains qui payèrent d’un lourd tribut leur refus de collaborer avec Staline et ses suppôts hongrois. Ce livre constitue assurément une revanche – mais une revanche malicieuse, pied de nez à la fatalité et à l’horreur. Car « Créüse n’a pas un instant de répit, même en rêve, elle se bat contre des monstres ». Madga Szabó a bien conscience de sa hardiesse « Comment avais-je l’audace de trotter sur mon cheval boiteux derrière le char triomphal de Virgile ? », mais la liberté retrouvée l’emporte sur tout le reste. Ainsi naît La Créüside, oeuvre presque invraisemblable de richesse. L’auteur y mêle tous les genres : épique et mythologique bien sûr, mais aussi roman, forme dégradée de l’épopée, comme le souligne le critique György Lukács, ce qui permet à Madga Szabó « une présentation des événements non pas d’en haut, ni d’un légendaire labyrinthe souterrain, mais depuis le rez-de-chaussée » tout prosaïque ; ce qui lui permet aussi « un ton d’une extrême gravité et en même temps de dérision envers soi-même et le monde ».

Sur le fond comme sur la forme, l’obsession du théâtre reparaît également, qu’il soit comédie burlesque ou surgissement de l’instant fatidique inspirant terreur et pitié selon les lois ancestrales de la tragédie. Et puis il y a le mélange des niveaux de langue, le jeu – ce jeu jamais abandonné – avec le texte virgilien qu’elle connaît par coeur depuis l’enfance, qu’elle amende autant qu’elle lui rend ici un hommage quasi amoureux. Et, surtout, cette affirmation du libre-arbitre en butte à l’implacable destin qui « a tout anéanti », cette révolte toujours possible quand on sait que seule demeure intangible la joie puissante née d’un exercice absolument libre de l’imagination.

 

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