L’ombre et le mal dans les contées de fée / Marie-Louise von Franz

 

Extraits : sourceINTRODUCTION

… contes de fées dans lesquels un personnage incarne l’ombre du héros…

La psychologie junguienne définit généralement « l’ombre » comme étant
la personnification de certains aspects de l’individualité inconsciente
qui pourraient être rattachés au complexe du moi, mais qui, pour des
raisons variant selon les individus, ne le sont pas. On pourrait donc
dire que 1’ombre est le côté obscur, non vécu ou refoulé du complexe du
moi ; cependant cette définition ne serait que partiellement exacte.
Jung, lança un jour : «.. l’ombre, c’est tout simplement l’inconscient
dans son entier. » p.9

Il insista sur la nécessité de toujours garder présente à l’esprit la situation actuelle du sujet.(*1)

Dans la première phase d’approche de l’inconscient, l’ombre est
simplement le nom « mythique » de tout ce qui se passe d’obscur en moi
et qui échappe à ma connaissance immédiate. C’est seulement lorsque l’on
commence à creuser cette sphère obscure de la personnalité et à en
explorer les différents aspects qu’apparaissent, dans les rêves, des
personnifications de l’ombre, de même sexe que le sujet. Par la suite,
et au fur et à mesure que la personne pénètrera davantage dans cette
zone inconnue d’elle- même, elle s’apercevra que celle-ci recèle
d’autres domaines psychiques auxquels Jung a donné les noms d’animus
chez la femme et d’anima chez l’homme.

Ces termes désignent un ensemble de sentiments, d’humeurs, d’idées
relativement autonomes qui, lorsqu’ils apparaissent dans les rêves sous
forme humaine, se présentent sous l’aspect de figures du sexe opposé à
celui du rêveur. Par la suite, on y rencontre aussi des
personnifications du Soi, d’une totalité intérieure qui va au-delà des
domaines précédents et qui a souvent des aspects surnaturels, une sorte
d’image de Dieu dans l’âme… il existe encore d’autres personnifications
intérieures, au-delà de celles-ci. (*2)

L’intégration de l’anima ou de l’animus est une œuvre de maître que personne ne peut se vanter d’avoir mené à son terme.

Lors donc que nous parlons d’ombre, il nous faut garder à l’esprit non
seulement la situation personnelle, mais encore le degré de conscience
et de perception intérieure de la personne concernée.

Au stade initial, l’ombre est, inconnue de nous-mêmes… Lorsque nous
nous mettons à explorer cet inconnu, nous découvrons qu’il est formé
d’une part d’éléments personnels et d’autre part d’éléments communs à
tous ; mais lorsque nous la rencontrons pour la première fois, l‘ombre
se présente comme un véritable conglomérat dans lequel il est impossible
de discerner ce qui est personnel de ce qui est collectif.

Il existe souvent, chez un enfant, des qualités incompatibles entre
elles. Au cours de son développement, il se fait habituellement un
choix, si bien que certains aspects deviennent plus ou moins
prédominants. A cela contribuent l’éducation, puis l’habitude : le fait
de toujours encourager les mêmes qualités et de donner la préférence à
la même attitude les change en une « seconde nature » , tandis que les
qualités opposées, bien que continuant à exister, sont mises sous le
boisseau. C’est à partir de ces qualités réprimées, qui ne sont ni
admises ni acceptées, parce que considérées comme incompatibles avec
celles qui ont été privilégiées, que l’ombre se construit.

Selon une loi générale, en effet, ce que nous refusons de connaître de
nous-mêmes et de vivre consciemment devient une sorte de seconde
personnalité plus ou moins dissociée et autonome. p.11 (*3)

C’est relativement aisé de reconnaître l’existence de ces éléments ; c’
est ce que nous entendons par « rendre l’ombre consciente ». Bien
souvent, l’analyse s’arrête là. Ce n’est pourtant pas un terme
définitif, car c’est alors que s’amorce un problème bien plus difficile
auquel se heurtent la plupart des individus : étant enfin entrés en
contact avec leur ombre, ils ne savent ni comment l’exprimer ni comment
l’intégrer dans leur vie. Cela est rendu plus difficile encore du fait
que les personnes de l’entourage immédiat du sujet se refusent souvent à
ce que celui-ci se transforme, car cela signifie qu’elles devront,
elles aussi, évoluer. ..pour peu que le moi de cette personne n’apprécie
pas non plus cette transformation, l’intégration de 1’ombre risque de
tourner court, auquel cas la situation toute entière cesse d’évoluer…
mais si l’on refuse une partie de soi-même, celle-ci fonctionnera à
notre insu. Connaître et admettre l’existence de son ombre est une
chose, décider de l’exprimer et de la vivre consciemment en est une
autre. Là commence le véritable problème éthique. Il y faut beaucoup de
soin et de réflexion afin d’éviter que cela n’ait des conséquences
négatives. (*4)

Au stade initial, l’ombre est donc l’inconscient dans son ensemble –
une irruption d’humeurs, d’émotions, d’opinions irrationnelles, etc.

Ex. d’une femme fonction sentiment : explosion de pensée indifférenciée
(la pensée étant sa fonction inférieure), d’émotion brutale (due à
l’ombre) et de certaines opinions destructrices (échafaudées par
l’animus).(*5) En observant ce genre d’affect chez une femme, on y
distinguera d’une part les effets de son ombre (féminine) et, d’autre
part, ceux de sa faculté de jugement, de son animus ( masculin).

…on reconnaît l’existence de ces qualités négatives en soi-même, mais
on réussit à les exprimer dans sa vie. Cela entraîne la renonciation à
certains idéaux et à certaines normes de savoir-vivre , et oblige à
beaucoup de pondération et de réflexion si l’on veut éviter des
conséquences néfastes.

Du fait que nous découvrons, dans nos rêves, des éléments que nous ne
pouvons associer à rien de personnel, nous en concluons que l’ombre est
constituée pour une part d’éléments personnels et, pour une autre part,
d’éléments impersonnels et collectifs. Toute civilisation…a sa propre
ombre …p.13

Si l’on vivait tout à fait seul, il serait pratiquement impossible de voir sa propre ombre..

L’ombre collective est particulièrement pernicieuse du fait que l’on
s’encourage l’un l’autre dans le même aveuglement.(*6) Cette ombre se
révèle pourtant, et avec quelle violence, dans les guerres, l’avidité,
la haine à l’égard d’autres nations, la course à la consommation, la
destruction irrémédiable des richesses naturelles, etc. L‘Européen
possède donc certaines qualités mauvaises ou incompatibles avec les
normes de sa civilisation qui, ayant été réprimées, s’exercent à son
insu. Comme chacun partage les qualités mauvaises ou inférieures du
groupe dont il fait partie, et les approuve, il en est généralement
inconscient.

Ex. introverti – extraverti en groupe.

Si quelqu’un ne se laisse séduire par 1’ambition qu’en groupe, on peut conclure à l’action sur lui d’une ombre collective.

Cette ombre collective est, de nos jours encore, personnifiée dans les
systèmes religieux par les figures du diable ou d’esprits malfaisants.
Satan est la personnification exemplaire de 1’ombre collective ; il faut
cependant souligner que si de tels démons collectifs nous possèdent,
c’est que nous avons en nous quelque chose de leur nature, sinon ils
n’auraient pas prise sur nous …Lorsque des parties de notre ombre
personnelle ne sont pas suffisamment intégrées, elles ouvrent comme une
faille par laquelle 1’ombre collective peut se faufiler.

Il est bon de savoir que 1’ombre présente ce double aspect.. si nous ne
tenons pas compte de l’existence d’une ombre collective de groupe, ou
même de l’humanité, nous risquons d’en charger trop lourdement
l’individu.(cf. culpabilité). C’est ici que le problème de 1’ombre
collective rejoint celui du mal..

Il existe une sorte de mesure secrète et intérieure qui détermine la
quantité d’ombre qu’un être est capable de supporter à un moment donné.
S’il est malsain de ne pas reconnaître son ombre, il est tout aussi
malsain d’en supporter un trop grand poids, car, dans ce dernier cas,
l’élan vital est inhibé. Tant que l’on a mauvaise conscience, c’est
généralement signe que l’on devrait assumer d’avantage d’ombre, sauf si
l’on a tendance au scrupule ; mais, bien souvent, on ne sait pas où se
trouve la juste mesure.

Lorsque nous parlons d‘ombre, nous entendons par là aussi bien un
aspect individuel, personnel, que collectif : 1’ombre du groupe. Cette
dernière est, en quelque sorte, la somme des ombres individuelles ; elle
ne dérange pas le groupe concerné et n’est apparente que pour les
autres groupes. P.16

Il existe des rituels religieux ou magiques destinés à rendre le groupe
conscient de son ombre. Exemple : messe noire ; bouffon..

Il y a probablement, à l’arrière-plan de ces coutumes, le sentiment
vague que « l’autre côté » doit également être mené au jour.

…le bouc émissaire est généralement un homme qui a un complexe du moi
faible et qui, par induction, traduit en actes l’ombre collective.

Petit séminaire :

*1 Et pas toujours l’enfance…

*2 Cf. les thèmes mandaliques ; l’image divine est une image centrale ;
représentation psychologique de l’image de Dieu = dieu intérieur.

*3 Fréquemment l’ombre positive arrive en premier pour la reconstruction du moi.

*4 Par rapport à la question : « Est-ce négociable ? » Oui, au prix
d’une régression importante ; c’est parce que le moi est déprimé que les
symboles viennent. Le moi = barrage. Importance du transfert. D’abord
construction du moi puis démolition dans les analyses plus profondes.

*5 Quand l’animus est mélangé à l’ombre et à l’inconscient.

*6 En analysant et intégrant sa propre ombre on décharge l’ombre collective de notre part.

PREMIÈRE PARTIE : L’ OMBRE DANS LES CONTES DE FÉES

CHAPITRE I : LES DEUX COMPAGNONS

Les contes de fées…sont une sorte de savoir commun à tous. Les théories
sur l’origine .. diffèrent ..restes de mythes et de doctrines
religieuses .. A mon avis .. noyau dû à une expérience parapsychologique
ou à un rêve. Si ce noyau contient un thème déjà constellé dans
l’entourage, il aura tendance à s’amplifier… on ne retiens de l’anecdote
que ce qui est archétypique et valable pour tous .. je me souviens
beaucoup mieux de matériaux archétypiques .. impression forte qui
s’imprime dans la mémoire. ..

… des contes de fées et des mythes peuvent prendre naissance à partir d’expérience vécue…

.. relégué .. dans la chambre d’enfants .. nous jugeons les matériaux
archétypiques comme infantiles. Les contes de fées reflètent les
structures psychiques les plus fondamentales de l’être humain, et ceci
d’une manière plus pure que les mythes et les oeuvres littéraires, car
le mythe est en général bien davantage tributaire de la civilisation
dont il est issu.(*1) …

Les recherches sur le comportement animal .. les rituels animaux se
composent .. d’éléments structuraux de base. … croisements entre
différentes espèces de canards ..p.23 … certains des éléments
structuraux de la danse du mâle étaient toujours présents, tandisque
d’autres variaient.

Si nous transposons ces conclusions aux .. humains, nous dirons que les
structures fondamentales, archétypiques, de comportement psychique
appartiennent à l’espèce humaine dans son ensemble, mais elles sont plus
développées ou au contraire plus atténuées dans certains groupes
ethniques et culturels que dans d’autres.

… l’étude des contes de fées et des récits mythiques, en nous révélant
les complexes fondamentaux, nous rend plus aptes à distinguer ce qui est
individuel de ce qui ne l’est pas et à entrevoir des solutions
possibles.

Exemple le complexe mère du garçon .. : il tendra à se développer selon
l’image du héros, ou selon celle du jeune homme efféminé du type
d’Attis, d’Adonis ou de Baldour, de l’adolescent qui meurt jeune ou
manifeste un refus de la vie, en particulier sous son côté obscur.
D’après le mythe, le jeune héros amoureux de sa mère est tué par un être
mâle sombre et brutal, de caractère chthonien -comme le sanglier -, ce
qui signifie que, pour un jeune homme dans cette situation, s’il refuse
d’accepter son ombre, le moment crucial arrive où il est
psychologiquement tué par elle, c’est-à-dire que, de nos jours, il
deviendra peut-être pilote et s’écrasera au sol, s’adonnera à
l’alpinisme et fera une chute mortelle, sera impuissant, ou demeurera un
éternel adolescent.

Même dans le cas où le mythe n’apparaît pas clairement et où les rêves
semblent rester au niveau personneI, on y découvrira .., cependant,
certains traits mythologiques : le jeune homme verra en rêve un
sanglier, un homme sauvage, ou encore un ami à lui ayant l’apparence de
Mars. En ce cas, le personnage portera un nom individuel, mais
l’agencement fondamental, le développement et la solution susceptibles
d’en émerger apparaîtront néanmoins dans le songe – à condition que l’on
connaisse le mythe. Il ne s’agit pas d’en imposer l’idée au rêveur,
mais d’avoir une meilleure compréhension du problème constellé, à la
lumière de la pensée mythologique. Quand on est confronté avec la figure
ténébreuse, l’ombre masculine du patient, on pourra discerner le mythe
sous le déguisement du rêve.. cela révélera l’ensemble de la situation,
et la réveillera, en quelque sorte. Le sujet sent dès lors que son
problème n’est pas unique et insoluble… Cela réduira également son
accablement ou, au contraire, sa tendance à l’inflation… Le mythe a, en
outre, un impact quasi magique sur des couches que les arguments
rationnels n’arrivent pas à atteindre ; il procure le sentiment du déjà
entendu, tout en restant toujours neuf et révélateur.

L’examen de l’ombre dans les contes de fées ne peut pas viser par
conséquent, l’ombre personnelle, mais l’ombre collective, celle du
groupe ou de l’espèce. .. vues généraIes de la façon dont l’ombre se
comporte, .. , p.27

Ainsi on pense spontanément à son propre moi sans réaliser que le « moi
» est également une structure générale commune à tous .. Il est un
archétype dans la mesure où il est fondé sur une disposition innée de
l’être humain à développer un moi et où il produit certains types de
réactions et de représentations. .. dans toute civilisation et partout,
existe à des degrés différents cette tendance à développer un complexe
du moi. Ce qui m’est familier en tant que « moi » est donc une structure
humaine générale innée . Au cours des premières phases de l’enfance,
beaucoup d’énergie est investie dans la construction du complexe du moi.
S’il y a des facteurs perturbateurs dans le milieu, le processus en est
affecté ; la pression subie peut, entre autres choses, susciter un
égotisme exagéré, le repli sur soi ou des dissociations. Cette tendance
innée est l’aspect non personnel du complexe. Mais il existe une autre
tendance innée, moins forte toutefois, à séparer certains facteurs
d’avec le moi. C’est cette tendance qui constitue le noyau archétypique
de l’ombre.

Seules ces structures générales se reflètent dans les contes de fées …

Les deux compagnons de route.

..une interprétation superficielle serait de prétendre que le gentil et
optimiste petit tailleur représente le côté conscient, et le cordonnier
le côté inconscient et compensateur de la psyché. Le récit est alors
pris comme une représentation typique du moi et de l’ombre. …pareille
hypothèse conduit dans une impasse ..contradictions …distorsions, à
mesure que l’on s’efforce de presser les personnages pour les faire
entrer dans un moule prédéterminé.

.. la règle qui consiste à ne pas interpréter une figure archétypique
avant de l’avoir située dans le contexte où elle apparaît…

Le tailleur dans les contes .. est souvent gai et enjoué, petit, ..
dépourvu de force physique ; il remporte néanmoins la victoire sur un
géant et .. sur une licorne en fureur qui l’attaque .. (dans « Hardi
Petit Tailleur »)

Cette amplification du thème du tailleur nous permet d‘affirmer qu’il a
quelque chose à voir avec l’archétype du fripon, du joueur de tours
(trickster) qui l’emporte sur ses ennemis en usant de son intelligence
et de la vivacité de son esprit inventif.

.. en rapport avec des planètes. … le tailleur appartient à Hermès –
Mercure, au dieu espiègle, avec toutes ses qualités, son intelligence
versatile, ses traits d’esprit et sa faculté de changements chatoyants.
Jadis, la profession de tailleur constituait un excellent choix pour des
hommes petits, plutôt efféminés, qui pouvaient compenser leur faiblesse
physique par de la volubilité et du savoir-faire.

Le tailleur est, par ailleurs, celui qui confectionne des vêtements
pour autrui. .. les habits .. se rapportant à la persona, au personnage
public que nous jouons, .. nous en recouvrons la vérité nue de notre
personnalité pour offrir à notre entourage un aspect plus décent que ce
que nous sommes en réalité.

L’idée des vêtements symbolisant la persona est très bien illustrée par
le conte de Hans Andersen : « Les habits neufs de l’empereur. » … P.39 …
le tailleur est le fripon qui révèle la prétention stupide et démesurée
de la persona de l’empereur.

.. les cultes à mystères .., les cérémonies d’initiation, et les
rituels .. l’on revêtait certains habits afin d’exprimer une attitude
intérieure. … vêtements blancs et neufs symbolisant leur attitude faite
d’innocence et de candeur (candidus : blanc) (*2) … Une parabole
alchimique décrit l’esprit de Mercure comme étant le tailleur des êtres
humains : aidé de ciseaux, il taille les hommes jusqu’à ce qu’ils
trouvent leur forme juste. Il façonne les hommes eux-mêmes et non plus
seulement leurs vêtements ; il est leur transformateur, une espèce de
psychothérapeute qui donne aux individus leur forme authentique, celle
qui leur est adaptée.

.. la figure du tailleur se rapporte à un pouvoir archétypique capable
de transformer les êtres et de leur insuffler une attitude nouvelle,
pouvoir qui a affaire avec l’intelligence, avec la faculté de surpasser
autrui en finesse d’esprit et de déjouer ses mauvais desseins. Quant aux
géants que le tailleur réussit à berner, ils sont connus pour leurs
dimensions et leur stupidité exceptionnelles ; ils représentent
généralement des émotions inadaptées, parce que trop intenses. Dès qu’un
affect (*3) s’empare de nous, il nous laisse en effet tout stupide;
dans la mythologie, les géants sont liés aux orages et aux trenblement
de terre. La licorne, dotée da sa corne affûtée, représente une attitude
agressive, mais

le tailleur sait de quelle façon il faut les affronter les uns et les
autres. Il incarne manifestement les qualités psychiques typiquement
humaines que sont l’imagination et l’intelligence à l’aide desquelles il
est possible de vaincre les émotions primitives et d’atteindre un
niveau de conscience plus élevé.

Le tailleur des « Deux compagnons de route » est, .. très pieux … la
façon humaine de vaincre l’affect par l’esprit et l’intelligence se
combine ici avec l’attitude religieuse…

Le cordonnier a également affaire avec l‘usage humain de se vêtir, mais
son art ne concerne que les pieds. .. différence symbolique .. Si les
habits représentent des attitudes morales, leur interprétation devra
varier en fonction de la partie du corps qu’ils recouvrent. Ainsi les
pantalons ont un rapport avec l’attitude sexuelle, et le soutien-gorge
avec l’attitude maternelle et affective. « La chemise est plus proche
que la veste », c’est-à-dire qu’elle se trouve plus près de la peau et
représente, par conséquent, une attitude intime. Aigremont d‘un point de
vue freudien.. affirme que le pied est un symbole phallique – .. que la
chaussure représente l’organe féminin qui enveloppe le pied. L’aspect
sexuel est implicitement contenu dans le symbolisme du pied et de la
chaussure (.. « il trouve chaussure à son pied » etc.), mais il n’en est
pas la seule signification. Partant du fait qu’elle est simplement ce
qui habille le pied, et que nous la posons par terre en station debout,
la chaussure représente d’abord la position adoptée, l’attitude envers
la réalité (stand point). .. p.41

… L’image de la chaussure a, par ailleurs un rapport avec le complexe
du pouvoir.. « poser le pied », dans le sens de se montrer ferme. .. on «
se pose » .. on « écrase du talon» son ennemi .. « héros en pantoufles »
(pantouflard), appliquée à un homme casanier et dominé par son épouse :
elle pose son pied sur lui ; .. Notre position par rapport à la réalité
concrète a toujours affaire avec l’exercice du pouvoir, puisque nous ne
pouvons adopter une position envers la réalité sans nous affirmer
jusqu’à un certain point et être acculés à effectuer des choix décisifs.
Tout est question de mesure.

Le cordonnier, .. personnage archétypique, apparenté à celui du
tailleur, concerne plus particulièrement la position prise par rapport à
la réalité (et donc aussi à la sexualité). Le commerce du cordonnier
est vu comme une profession plus humble, plus modeste que celle du
tailleur, quoique ni l’un ni l’autre ne se situent à un niveau social
très élevé dans l’évaluation bourgeoise …

dans la légende de saint Antoine : ayant vu un ange de Dieu, il en
conçut l’idée qu’il était parvenu à une réalisation intérieure et se
crut devenu un grand saint. Mais l’ange lui dit un jour qu’il existait à
Alexandrie un homme plus pieux encore que lui. Saint Antoine, pris de
jalousie, voulut voir cet homme, et l’ange le conduisit dans un taudis
misérable où un vieux cordonnier, aidé de sa pauvre petite femme,
confectionnait des chaussures. Stupéfait, Antoine, désirant découvrir en
quoi le cordonnier était plus dévot que lui, lui demanda quelles
étaient sa vision du monde et son attitude religieuse. Le cordonnier se
contenta de le regarder tout en travaillant, et répondit enfin qu’il ne
faisait rien d’autre que des chaussures pour gagner le pain quotidien de
sa femme et de ses enfants. …

Cette anecdote illustre bien l’opposition entre le cordonnier et le
monde concret d’une part, et d’autre part saint Antoine s’efforçant
seulement d’acquérir toujours plus de sainteté. Le cordonnier restait en
contact humain et humble avec la réalité quotidienne, ce qui faisait
tellement défaut au saint .. « contente-toi de ce que tu es et de ce que
tu as à faire » ; .. « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure. »
S’il quitte ses outils, les choses iront mal et sa relation à la réalité
s’en trouvera perturbée. Nous devons, en effet, être le plus possible
réalistes et demeurer à l’intérieur de nos limites. Si bien des contes
donnent raison au cordonnier, ici, il est négatif parce qu’il tombe dans
une attitude unilatérale, matérialiste et intéressée qui le rend cruel
et criminel. Cela correspond bien à l’ombre collective de l’occidental.
…p.43

Dans les contes de fées, chaque personnage est l’ombre de tous les
autres et chacun est mis en relief par rapport à eux, donc comparé à eux
; tous ont une fonction compensatrice. C’est pourquoi il faut user du
terme d’ombre, ou de tout autre terme, cum grano salis.

.. le symbolisme du roi … la santé, la puissance physique et
spirituelle du roi sont les garants de la puissance de la tribu. Aussi
doit-il être mis à mort lorsqu’il tombe malade ou devient impuissant.
Après un certain temps, on le sacrifie ou on le destitue, parce que le
détenteur du pouvoir, en tant qu’il est une incarnation divine de la
force vitale de la tribu, doit toujours rester jeune. …

Si le roi incarne le principe de vie, il est le centre de
l’organisation physique et spirituelle de son peuple et donc son image
de Dieu et le support de sa projection du Soi, mais il n’est pas le Soi.
En effet, selon notre expérience, l’archétype du Soi n’est pas soumis à
la dimension temporelle ; l’image du roi vieillissant ou mourant qui
doit être remplacé n’est pas conforme à l’idée du Soi, centre régulateur
de la psyché qui, lui, n’a pas besoin d’être destitué ou renouvelé.

… le roi n’est pas le Soi, mais seulement le symbole manifesté et donc
temporel de cet archétype. Ainsi le Christ fut le roi de notre
civilisation ; il fut un aspect du Soi .. le roi des rois, le contenu
dominant. De même le Bouddha … C’est pourquoi le roi n’est pas
l’archétype du Soi, mais un symbole du Soi devenu une représentation
centrale dominante dans une civilisation donnée. (*4)

.. il existe une loi archétypique de valeur universelle selon laquelle
tout symbole qui a pris forme et contours dans la conscience collective
humaine finit, P.45 après un certain temps, par s’user et opposer de la
résistance au renouvellement, en raison d’une certaine inertie de la
conscience. De même que Ia pIupart des expériences intérieures
individuelles tendent à perdre une partie de leur impact après quelques
années, les symboles religieux collectifs ont tendance à se détériorer …
le symbole du Christ … a perdu ses qualités numineuses et sa valeur
culturelle …

..La conscience humaine a tendance à rester unilatérale et à demeurer
comme sur des rails, ne s’adaptant pas, à chaque instant, aux processus
intérieurs. Il en résulte que certaines vérités, une fois formulées, se
figent et, bien que dépassées, sont trop longtemps maintenues et
défendues en dépit du cours toujours fluide de la vie.

La même chose se produit dans l’évolution intérieure de l’individu : la
personne qui a eu une expérience intérieure en vit pendant un certain
temps, puis les circonstances changent, ainsi qu’elle-même ; son
attitude consciente devrait se modifier en conséquence, mai elle ne s’en
rend pas compte jusqu’à ce qu’un rêve vienne Iui indiquer qu’une
réadaptation s’impose. Au milieu de la vie, la conscience risque
également de devenir prisonnière des attitudes acquises et de ne plus
saisir assez vite que les choses ont changé à l’intérieur …

Le roi vieillissant qui doit être remplacé par le nouveau roi exprime
cette loi psychique universelle qui veut que toute chose qui a obtenu la
reconnaissance générale s’en trouve, d’une certaine façon, déjà mise en
cause et prépare un revirement. La sagesse connaît cet état de fait et
incite à rester toujours prêt pour un changement d’attitude. Mais tout
comme l’individu tient généralement à son ancienne position, la
collectivité en fait autant, et avec beaucoup plus d’insistance encore.
Il faut par conséquent affronter une inertie qui peut se révéler
dangereuse pour le contenu qu’elle prétend protéger. C’est à cela que se
réfère le mystère du renouvellement du roi.

Le roi mythique n’incarne pas seulement l’espoir vital profond d’une
civilisation, il en est aussi le représentant religieux. Des efforts
pour détourner l’inévitabIe tragédie de la mise à mort récurrente du roi
furent entrepris au moyen du dédoublement des pouvoirs : on instaura un
homme-médecine aux côtés du roi. L’homme-médecine est moins concerné
que le roi ou le chef par les activités concrètes du gouvernement, sa
tâche consiste à s’occuper de l’impact de l’expérience religieuse
immédiate. Il en résulte, .. une tension entre le roi et
l’homme-médecine qui tient le rôle de « l’éminence grise » cachée
derrière le chef ou qui est au contraire maintenu dans les limites
étroites que lui concède le règne absolu de celui-ci. Ce conflit s’est
également manifesté dans notre histoire lorsque l’Eglise latine tenta
d’exercer un pouvoir situé au-dessus de celui des rois, ou lorsqu’au
contraire les rois déposèrent certains papes ou tentèrent P.47 de les
dominer pour imposer leur propre point de vue à la vie religieuse de
l’Eglise. La séparation des pouvoirs visait à ce que l’aspect religieux
puisse rester ouvert au renouvellement d’une part, et à ce que
l’organisation politique s’en tienne à ses propres devoirs d’autre part.
De la sorte on comptait maintenir les opposés en équilibre, en
garantissant à la fois la continuité de la conscience et la nécessité
d’un renouvellement intérieur incessant. L’inconvénient de cet
agencement réside dans le danger de conflits et de clivages entre les
deux facteurs qui, dans la psyché, vont de pair. (Problème de notre
société qui est incapable de renouveler ses valeurs économiques,
politiques et sociales mais aussi du religieux bloqué dans ce qui est
acquis, dans sa toute puissance, plus proche de l’attitude figée du
conscient et de l’aquis que du spirituel et de l’inconscient.)

… Si c’est le prince qui devient roi, il l’est par droit d’héritage
légitime : il y a dans ce cas, renouvellement au sein même de la
dominante du conscient. Cf. saint François d’Assise … un mouvemnet de
renouveau spirituel qui conservait la même empreinte dominante. Il y a
là une analogie avec la situation archétypique du prince succédant au
vieux roi.

Si au contraire, le conte de fées fait d’un personnage anonyme et
inattendu le nouveau roi, le renouvellement de la dominante de la
conscience collective surgit d’un angle tout à fait imprévu, aussi bien
sur le plan sociologique que sur le plan archétypique. Par exemple le
dogme de l’Assomption de la Vierge Marie… d’un lieu aussi inattendu que
l’inconscient du pape et la foi populaire qu’aurait jaillit au grand
jour un apport de cette importance, qui accorde une place céleste à la
Femme.

.. lorsque le conte .. raconte qu’un homme d’origine modeste est devenu
roi, nous en concluons qu’il s’agit d’un processus de renouveau de la
conscience collective issu d’une partie inattendue et officiellement
méprisée de l’âme et des gens simples…ces derniers ressentent davantage,
quoique confusément, les courants souterrains du développement
archétypique en formation. Si, dans les universités et les milieux
éduqués, on discute sur l’excès de technique et le manque de liens avec
la nature dans la vie de l’homme moderne, .. il n’en va pas de même pour
le simple fils de paysan qui quitte son village pour aller travailler à
l’usine. Or c’est Iui qui en souffre de façon immédiate ; il se peut
qu’il succombe à un désespoir inexprimé ou en vienne à haïr ses
compagnons, sans se douter qu’il souffre de la maladie de son temps. Ou
bien il peut se faire qu’en lui se constelle une aspiration vers un
changement d’attitude P.49 pour lequel il trouvera une expression
symbolique. II tentera alors de vaincre son inquiétude en participant à
des réunions qui lui promettent un progrès uniquement matériel,
conformément à sa vue des choses située à un niveau peu différencié.

Ces souffrances confuses peuvent se résoudre sous la forme de
manifestations symboliques, ou, au contraire, l’amener à se détruire
parla boisson, vaincu par le sentiment du manque de sens de la vie. ..
les humeurs et les aspirations cachées des gens simples de nos sociétés
expriment de façon tout à fait claire les besoins de notre temps. …

… ces personnes subissent la pression de l’époque de façon immédiate,
sans disposer des remèdes que les cIasses aisées peuvent mettre en
œuvre, comme la construction d’un refuge de vacances ou d’autres
compensations au manque ressenti.

Les gens fortunés et cultivés perçoivent leur situation, peuvent la
comprendre et l’exprimer, et essayer de la redresser en ce qui les
concerne, ce qui fait qu’ils n’en sont pas écrasés de la même façon
inéluctable. Au niveau de la réalité concrète, ils ne sont pas obligés
de vivre pauvrement dans une rue bruyante ou d’accepter un travail
pénible et inintéressant sans pouvoir aller ailleurs. Les personnes de
situation modeste étant directement aux prises avec la difficulté, leurs
réactions instinctives de défense s’en trouvent renforcées. ..

Vision onorique d’une maîtresse d’école :

La rêveuse s’était rendue à la ville voisine de Bâle pour y participer à
une réunion d’anthroposophes tenue dans la cathédrale. Sortant du lieu
où un pasteur avait donné un sermon, elle vit des nuages noirs et
assista à un tremblement de terre de fin du monde. ,Au sommet de la tour
de la cathédrale, tout en haut, elle aperçut une statue de bronze
figurant la Mort à cheval, et elle entendit une voix dire : « La Mort va
descendre et elle se mettra à chevaucher à travers le monde. » La tour
commença à trembler comme une femme en couches et la statue de la Mort à
tressaillir. La femme revint en coûrant à la réunion et s’écria : «
Venez voir, la Mort est lâchée. » Il était précisé qu’il allait y avoir
beaucoup de morts causées par la maladie et la guerre. Mais quand celle
qui avait la vision se retourna pour regarder une nouvelle fois derrière
elle, elle vit que la tour était restaurée après que la Mort l’avait
quittée pour sauter à terre, et qu’à présent elle était surmontée d’une
statue de pierre d’une très belle femme qui rendit confiance à celle qui
la vit.

D’un point de vue personnel, le rêve s’explique du fait que cette
personne avait une attitude chrétienne basée tout entière sur des idées
de mortification. Elle ne se permettait jamais rien et nourrissait le
désir secret de mourir. Pensant que sa personne n’avait aucune
importance, elle avait décidé d’aider autrui en renonçant à toute vie
propre, fondant par conséquent son existence sur le principe de mort. Ce
faisant, elle se détruisait psychologiquement et physiquement. L’aspect
personnel de la vision révèle que son principe dominant (l’attitude
chrétienne vécue de cette façon) était bien plus au service de la mort
que de la vie. L’imitation du Christ signifiait pour elle la mort autour
de trente ans, aussi la vivait-elle avec toutes les conséquences amères
que cela pouvait comporter. Elle était en outre possédée par l’animus,
c’est-à-dire par son côté masculin, ayant P.51 complètement écarté toute
féminité, ce en quoi elle avait fait sien un manque qui existe
également dans le principe chrétien. (pas dans le message initial de
Jésus) Un pareil cas exige le remplacement du principe de mort par une
déesse-mère ; c’est ce que la vision proposait comme réponse à ses
problèmes personnels, puisqu’elle pensait également à cette époque qu’un
cancer commençait à la ronger.

D’autre part, cette vision révèle le problème de notre temps dans tout
ce qu’il englobe, compris le dogme de l’Assomption de la Vierge. Cette
femme était liée au destin collectif, et l’inconscient collectif se
manifestait à nu dans son inconscient. Cette même personne rêva encore
ceci :

Assise sur le pas de sa porte, elle entendit un bourdonnement, et elle
aperçut un énorme disque volant dans le ciel – une araignée de métal
remplie d’êtres humains. A l’intérieur de l’araignée résonnait un hymne
ou une prière qui disait : « Maintiens-nous en bas sur la terre,
guide-nous en haut vers les cieux », sur un mode d’incantation
répétitive. Et la « chose» vint planer au-dessus d’un bâtiment
parlementaire. L’objet était une sorte d’OVNI.. les politiciens dans le
bâtiment en furent si terrifiés qu’ils s’empressèrent de signer un
traité de paix. La rêveuse se rendit alors compte qu’elle n’était pas
vêtue.

Indépendamment du fait que la rêveuse avait une disposition schizoïde,
cette image de rêve n’en est pas moins une illustration frappante de
l’angoisse de l’époque actuelle.

Une autre analysée, qui gagnait sa vie comme femme de ménage et était
quelque peu suicidaire, était absolument convaincue que ses visions
étaient des révélations spirituelles à l’adresse de notre temps. Elle
décida donc d’en faire un scénario qu’elle enverrait à Walt Disney. Les
dessins qu’elle exécuta s’avérèrent pleins d’intérêt. L’idée n’était
donc pas si absurde qu’elle pouvait sembIer. Les difficultés de
réalisation du projet résidaient davantage dans le fait que cette femme
manquait d’une formation qui lui aurait permis d’exprimer ce qu’elle
avait à dire sous une forme adaptée. Elle s’enlisa par conséquent et en
tomba malade. Ce genre de personne à besoin d’être aidée de facon
concrète, mais la grande question toutefois reste de savoir si elle
dispose d’une vitalité suffisante pour mener à bien la tâche proposée.
Si cette analysée avait eu une personnalité vigoureuse, .. je lui aurais
conseillé de suivre des cours du soir afin de pouvoir ensuite se
consacrer sérieusement à l’expression de ses visions. Elle aurait ainsi
trouvé une occupation créatrice et un but dans l’existence.
Malheureusement les personnes de type schizoïde manquent fréquemment de
vitalité, de sorte, qu’on ne peut les aider qu’au moyen de sa propre
énergie ou de quelqu’un qui les prenne en charge. A cela s’ajoute que
Ieur état physique est souvent si précaire qu’il ne leur est pas
possible de donner une forme concrète à ce qui les habite. L’histoire
connaît cependant des exemples réussis : ce fut le cas par exemple du
cordonnier Jacob Böhme … son expérience intérieure était porteuse de
sens pour ses contemporains. …

Lorsque de semblables constellations sont assez forte pour percer au
grand jour dans une société donnée, il se produit des événements tels
que la naissance de la religion chrétienne, qui, presque du jour au
lendemain, partant des couches sociales inférieures, engendra une
attitude religieuse entièrement nouvelle. A ses débuts, P.53 le
christianisme .. prit son essor parmi les esclaves. .. les
laissés-pour-compte eurent des visions du Christ, ils vécurent une
relation très personnelle avec lui et cette expérience fit rapidement
tache d’huile parmi les gens simples, dans la mesure même où le Christ
exprimait leur besoin d’être sauvés de l’esclavage et apportait un
nouveau sens à la vie. C’est l’exemple même du renouveau par la base :
le symbole du roi fut remplacé par un artisan ou un esclave qui devint
le symbole dominant. Cette idée trouve son expression littérale dans la
description du Christ à la fois comme roi des rois et comme serviteur de
l’homme.

Pour en revenir à notre conte, le roi n’y est pas déposé et le tailleur
ne devient pas son héritier ; il s’allie simplement par mariage à la
famille royale, après que le tailleur et le cordonnier ont été tous deux
serviteurs à la cour pendant un temps. Si nous envisageons la strucure
d’ensemble du conte, nous voyons un roi qui n’est ni bon ni mauvais,
mais plutôt en déclin, (et influençable) puisqu’il lui faut de l’aide
pour obtenir un fils et aussi pour retrouver la couronne perdue. Ce
souverain approche par conséquent de l’état du roi vieillissant tout en
disposant encore d’une vigueur suffisante pour lui permettre de
conserver sa position et de régner. Cependant, dans le domaine de la
conscience collective et des représentations dominantes, deux facteurs
opposés se font jour et ils utilisent la faveur du roi dans leur jeu
d’opposition l’un contre l’autre. Au début, le cordonnier obtient la
confiance du roi, puis c’est le tour du tailleur. Le premier joue un
rôle diabolique ou luciférien…

… on peut conclure de la situation décrite dans ce conte que le roi y
représente l’attitude chrétienne dominante qui, sans avoir encore
atteint le stade où elle devra être destituée ou renouvelée, a déjà
perdu une partie de sa force. Deux facteurs archétypiques se manifestent
ici, à la ressemblance des dieux Mercure et Saturne. Ils se sont
constellés à la cour, et la question est de savoir lequel des deux
l’emportera.

Dans les contes de fées qui ne contiennent pas à proprement parler de
figure incarnant l’ombre, il y a dédoublement d’une figure archétypique,
chaque moitié de celle-ci constituant l’ombre de l’autre. Dans
l’individu, l’ombre se forme de la même façon, seulement elle n’est pas
toujours constellée d’une manière aussi personnalisée. Tout complexe,
toute structure générale, ou tout archétype étant un système polarisé,
possède un côté lumineux et ténébreux. Ainsi l’archétype de la Grande
mère contient d’une part la sorcière et la mère diabolique, la Mort, et
d’autre part la vieille femme sage et la déesse de la fécondité. Dans
l’archétype de l’esprit, il y a le vieux P.55 sage, mais aussi le
sorcier destructeur ou démoniaque… L‘archétype du roi peut signifier la
fécondité et la puissance d’une ethnie ou d’une nation ou, au contraire,
le vieux monarque tyrannique qui étouffe toute vie nouvelle et qui, par
conséquent, devra être déposé. Le héros, peut incarner le
renouvellement de la vie ou, à l’opposé, être le grand destructeur, ou
encore les deux à la fois.

Chaque figure archétypique porte en elle-même sa propre ombre. Cette
ombre est-elle un phénomène originel ou le résultat d’un effet d’optique
? Nous n’en savons rien de ce à quoi peut ressembler un archétype dans
l’inconscient ; par contre, lorsqu’il entre dans cette sorte de frange
qu’est le seuil de la conscience (comme .. dans les rêves et dans les
visions) apparaît sous ce double aspect ; seul un objet exposé à la
lumière peut projeter une ombre. C’est pourquoi il est probable que,
dans l’inconscient, les complexes sont neutres -ils y sont une complexio
oppositorum, une conjonction d’opposés – et qu’ils tendent seulement à
se scinder en oui et non, en plus et moins, lorsque la clarté de la
conscience les atteint. (d’où association prise de conscience et faute
ou mal, et incarnation comme associée au mal, à la punition etc. ?)

Dans la mythologie, le thème des jumeaux éclaire ce phénomène de
dédoublement de la paire, dont l’un des termes est extraverti, l’autre
introverti, ou l’un mâle, l’autre femelle, l’un du côté de l’esprit,
l’autre du côté de l’animal -sans que l’un ou l’autre soit moralement
supérieur. D’autres mythes soulignent au contraire la bonté de l’un et
la méchanceté de l’autre. .. l’existence d’une attitude éthique dans la
conscience détermine la différenciation morale de l’attitude de l’un et
l’autre des jumeaux. (*5) Si l’éthique consciente fait défaut, il n’y
aura pas non plus d’évaluation des jumeaux mythiques à ce niveau.

… L’attitude judéo-chrétienne, .. a aiguisé le conflit éthique dans
l’être humain, aussi notre civilisation a-t-elle tendance à porter des
jugements moraux sur les êtres et sur les événements plutôt que de les
laisser dans une certaine imprécision. Dans ce contexte, quand une
figure archétypique se dédouble, elle se scinde aussi moralement et
apparaît comme bonne et mauvaise, lumineuse et sombre.

Le contraste entre l’attitude extravertie du tailleur et l’attitude
introvertie du cordonnier illustre également cette opposition. … L’une
incarne une extrversion bien imprévoyante, l’autre une introversion
égoïste, mélancolique et cruelle. Ces deux caractères sont extrêmes et
pèchent donc avant tout par leur unilatéralité. … Penser que, parce que
l’on fait confiance à Dieu, il nous aplanira toutes les difficultés, est
infantile, et l’on voit que le tailleur devra subir bien des épreuves
pour l’apprendre. Quant au caractère grincheux, cynique et rancunier du
cordonnier, il est tellement unilatéral qu’il aboutit à une totale
déshumanisation ; aussi, .. devra-t-il disparaître, déchiré par les
mêmes instincts cruels qu’il a montrés vis-à-vis du tailleur. Il est
l’image de l’ombre introvertie du tailleur, c’est-à-dire de la partie de
lui-même qui, n’étant pas vécue ni par conséquent rattachée à sa
conscience, reste sous-développée et agit négativement à son égard.
C’est pourquoi P.57 le cordonnier doit lui fabriquer des souliers pour
son mariage : il doit intégrer un peu des qualités du cordonnier pour
avoir davantage « les pieds sur terre ».

Si .. le roi représente la dominante du conscient collectif de
l’époque, et en particulier le symbole religieux, on peut se demander si
le christianisme a présenté une problématique de cet ordre. .. le
christianisme .. affiche une vision du monde résolument optimiste et une
confiance en un Dieu uniquement bon, le mal n’étant qu’une absence de
bien (privatio boni). Il en résulte une tendance à ignorer, ou tout au
moins à minimiser la réalité du mal, aussi bien en soi-même que chez
autrui.. Cette attitude est dangereuse, car refuser de voir l’ombre et
le mal nous rend, comme le tailleur du conte, vulnérable et incapables
de leur résister : une menace reconnue est moins dangereuse qu’une
menace que l’on ignore et qui nous prend par surprise. De plus, on sait
que l’on prête aux autres le mal qu’on ne reconnaît pas pour sien.

L’attitude opposée a trouvé son expression dans le calvinisme etc …et
mettent l’accent sur un Dieu sévère, une tendance à l’ascèse et une
morale rigide. Cela peut aboutir .. à une absence de toute joie de
vivre… qui donne des êtres fermés, sceptiques, « réalistes » et
méfiants.

Les caractères opposés de nos deux héros sont donc typiques de la
civilisation chrétienne mais, de façon plus générale, on peut y
reconnaître des tendances largement humaines qui ont toujours et partout
existé.

Petit séminaire

*1 Cf. l’ombre projetée d’une génération à l’autre ou sur le conjoint
que les enfants ramassent. Cf.suicide de David, porteur de l’ombre des
contenus familiaux destructeurs.

*2 Pôle évolutif de la pulsion. Le blanc = manifestation de l’archétype.

*3 Dans l’affect il n’y a pas de sentiment, pas de valeur, pas de différenciation.

*4 Le roi, principe conscient, peut introduire des problématiques de
changement très importants. Cf. « Qui est le père ? » Conséquences que
de vivre avec une identité qui n’est pas la sienne ; constituer son
origine.

*5 Si on n’a pas renforcer l’appartenance on ne peut aborder la différenciation.

CHAPITRE II : LES DEUX COMPAGNONS (suite)

L‘image archétypique du roi, dominante du conscient collectif .. symbole concret du Soi…

Tout symbole puissant du soi unit en lui-même les opposés; mais s’il
perd de sa force, il ne remplit plus sa fonction et les opposés
recommencent à se séparer. … le roi .. à l’apogée de sa puissance
saurait réconcilier le cordonnier et le tailleur… P.59

A mesure que le pouvoir du roi diminue, la tension s’accentue entre les
pôles contraires qui s’éloignent l’un de l’autre. Le souverain oscille
entre ces pôles… il a perdu sa valeur de représentant de la totalité (sa
couronne). Une situation analogue peut s’observer chez l’individu :
tant qu’une foi, un enthousiasme, une tâche à accomplir ou l’émergence
d’un symbole puissant galvanisent les différentes énergies, et tant que
l’attitude qui en résulte est puissamment enracinée dans la vie et se
trouve en harmonie avec les instincts, une certaine unité se fait entre
les forces opposées. Ce sont les périodes où l’on se sent plein
d’énergie et où les conflits s’estompent ; on a vaguement conscience de
l’existence de son ombre (de ses défauts, de ses limites), on passe par
des hauts et des bas, mais enfin, dans l’ensemble, on parvient à
s’arranger pour que cela ne soit pas trop dérangeant. … puis un beau
jour.. le moi perd tout son dynamisme et ses facultés, les opposés se
heurtent… Le moi, comme le roi du conte, .. balance entre des attitudes
contraires, s’efforçant de s’identifier à l’une ou à l’autre terme du
conflit. Incapable de se maintenir dans la voie du milieu jusqu’à ce
qu’une solution se présente, il s’agite, discute avec lui-même, prête
l’oreille à toutes les insinuations négatives, tous les doutes, et
cherche, coûte que coûte, à prendre une décision.

.. phase typique du processus analytique … une telle crise fait
partie d’une évolution normale et se rencontre tout aussi bien dans la
vie courante. Elle a lieu chaque fois que le moi n’est plus en harmonie
avec les instincts et la vie profonde, ce qui produit un déchirement
intérieur. Celui-ci dure jusqu’à ce qu’un autre symbole unificateur (un
symbole du Soi) surgisse, capable de relier à nouveau le conscient aux
couches profondes de la psyché… C’est ainsi que la conscience progresse
et intègre les circonstances extérieures nouvelles et les poussées
intérieures de croissance : l’unité du moi s’écroule, il se produit un
chaos et les diverses tendances entrent en lutte, jusqu’à ce que
l’inconscient propose (le plus souvent au moyen du rêve) un symbole qui
corresponde mieux au stade actuel, de sorte que le moi se trouve à
nouveau porté par le flot de la vie et oeuvre à son service. Un conflit
n’est jamais vraiment résolu ; peu à peu l’émotion qui était investie en
lui s’apaise, et l’on se trouve avoir dépassé le conflit en le
souffrant jusqu’à ce qu’il soit absorbé par une nouvelle forme de vie
qui permette de le considérer sans passion et sous un angle différent.
(*1)…

De l’opposition entre leurs tempéraments respectifs – tailleur et cordonnier- résultera la tragédie…

Le cordonnier a des qualités saturniennes, comme Prométhée, mais,
différent en cela du héros mythique, s’il est prévoyant, c’est jusqu’à
l’avarice ; il est égoïste, cruel et intrigant, si bien qu’il sera
éliminé lorsqu’il aura joué son rôle… p. 61

Le tailleur, pareil à Epiméthée, est confiant, généreux et de bonne
humeur, mais aussi imprévoyant jusqu’à l’imprudence et aura besoin du
cordonnier, .. de celui qui chausse les pieds ; cette figure d’ombre
trop terre à terre se fera son cruel mais nécessaire instructeur.

Ces personnages illustrent deux attitudes psychologiques opposées, mais
portées toutes deux à leur extrême jusqu’à devenir unilatérales et à
tomber dans leur propre ombre. .. le tailleur incarne l’ombre de
l’extraverti et le cordonnier celle de l’introverti. En effet, le risque
que court l’introverti est de rester tourné vers lui-même et de passer
sa vie à se faire du souci pour l’avenir, à craindre le monde extérieur
et, en conséquence, de devenir méfiant et amer. L’extraverti, lui, vit
le moment présent et se perd quelque peu dans le monde extérieur. Il
saute à pieds joints dans les situations, sans réfléchir, quitte à
s’étonner après coup s’il est tombé dans un trou !

… toute attitude, bonne en elle-même, peut devenir destructrice si elle
est unilatérale et n’est pas tempérée par son contraire… Le conte
privilégie l’attitude (du tailleur) :confiante et généreuse, moyennant
qu’il accepte les coups de son ombre, et qu’il intègre un peu de
celle-ci à travers les épreuves…

… La tendance compensatrice de l’inconscient impose au trop confiant
tailleur l’autre face de l’existence dont il ne tient pas suffisamment
compte. Cette confrontation brutale avec l’ombre aveugle momentanément
sa vision : devant la cruauté de la vie, devant le mal, et devant ses
propres états intérieurs négatifs, il est troublé, perdu et ne sait ni
comment réagir ni comment se défendre, … C’est pourquoi l’humeur
mélancolique … qui l’assaille dans la difficulté le surprend, le trouve
vulnérable et l’aveugle. Ainsi, par exemple, un chef d’entreprise qui a
réussi grâce à une forte tendance extravertie pourra, vers le milieu de
la vie, s’il a complètement négligé son côté introverti et s’ignore
lui-même, se voir submergé par une vague de dépression, de méfiance et
d’avidité dont il n’avait pas su détecter à temps les prémices. S’il ne
tient pas compte de ces signaux d’alarme et ne se tourne pas vers sa vie
intérieure pour essayer de comprendre d’où lui viennent ces humeurs
noires et ce vers quoi elles tendent, il en sera aveuglé et commettra
erreur sur erreur : il connaîtra des défaillances dans son activité
professionnelle, perdra de l’argent, ses liens avec proches se déferont,
il succombera à une aventure stupide, ou encore il tombera malade. Il
n’aura pas compris que, vers le milieu de la vie, quelque chose P.63 «
d’autre» demande à être vécu : un approfondissement intérieur que sa vie
active ne lui laissait pas le loisir de découvrir. Son ombre s’imposera
à lui, de gré ou de force.

.. un avocat, de type très extraverti, qui, grace à cela, avait bien
réussi dans sa carrière. Toutefois, vers la cinquantaine, il commença à
éprouver un sentiment de malaise et des accès d’humeur. Un jour qu’il
s’en plaignait à moi et me demandait mon avis, je lui suggeral de
prendre quelques jours de vacances, seul, dans un endroit tranquille,
pour laisser monter en lui cet autre côté. Il refusa ma suggestion,
alléguant que, dès qu’il était seul, il devenait sujet à la dépression ;
et pourtant, laisser monter en lui ces états d’âme et essayer de
comprendre le message qu’ils lui transmettaient, pour pénible que cela
fût, eût été la seule attitude utile. Au lieu de cela, il eut un
accident entraînant une fracture de la hanche et il fut bien obligé de
prendre des vacances solitaires… à l’hôpital. Il était victime du même
jeu de bascuIe entre les opposés qui fait que le tailleur est persécuté
par le cordonnier. Bien des accidents, des « actes manqués» et des
maladies n’ont pas d’autre origine profonde que l’aspiration non
reconnue de l’être vers une introversion devenue indispensable.

.. un gibet.. époque .. archaïque. A l’origine, c’était une pratique
sacrée; ainsi, chez les Germains, les criminels et les prisonniers
capturés dans les combats étaient offerts en sacrifice par pendaison ;
le vainqueur déclarait à sa victime : « Je te consacre à Wotan ». Wotan
lui-même, resta pendu pendant neuf jours et neuf nuits au frêne
Yggdrasil ; c’est pendant ce temps qu’il découvrit les caractères de
l’écriture sacrée appelés runes, la sagesse et les sciences secrètes. Le
corps d’Attis avait été pendu à un pin.. De même, il existe des images
médiévales du Christ crucifié à un arbre vivant.

Que peut signifier le fait d’exécuter un condamné ou un ennemi, non par
punition ou par vengeance, mais par offrande aux dieux ? L’idée
archaïque du sacrifice du coupable ou de l’ennemi a des racines
psychologiques beaucoup plus profondes que celle de la simple justice
sociale. Le sentiment primitif est que celui qui se montre capable de
commettre un crime horrible, contre nature, échappe à la communauté
humaine : il est habité, possédé par un dieu, par un esprit destructeur,
un démon. Celui qui tue un de ses semblables .. s’exclut de l’humanité ;
il s’identifie à un dieu, il est possédé par la face obscure et
meurtrière de la divinité et répand une « horreur sacrée ». C’est
pourquoi il échappe à un quelconque jugement moral… On ne peut faire
partie de la société humaine et agir en même temps comme un dieu qui tue
à volonté.

… Lorsqu’on doit lutter contre un mal réellement diabolique chez un
être, ce qui frappe avant tout, c’est la présence de quelque chose qui
donne le frisson. … Il arrive que, dans certains épisodes psychotiques
ou dans certaines psychoses, on se trouve en présence de quelque chose
de si glacé et de si démoniaque que l’on en est comme paralysé et qu’en
même temps on a envie de fuir. C’est trop horrible, trop choquant pour
qu’on puisse intervenir. On sent que de telles personnes seraient tout à
fait capables de commettre P.65 froidement un assassinat. La terreur,
l’ « horreur sacrée » qui accompagne toute expérience qui transcende
l’humain, aussi bien dans le sens du beau et du bon que dans celui du
mal, est, en quelque sorte, la même. L’effroi ressenti devant
l’indicible fait que le bien et le mal se rejoignent au-delà de nos
capacités humaines, et qu’ils peuvent être qualifiés aussi bien de «
divins » que de « démoniaques ».

… Un homme-médecine se rendit coupable de demander des honoraires trop
éleves à ses clients et parvin à un tel abus qu’il en perdit toute
humanité. … Cela dura un certain temps jusqu’à ce que les anciens de la
tribu, s’étant concertés, lui annoncent qu’ils pensaient qu’il était
possédé par un esprit mauvais. Comme il ne le niait pas, on l’emmena
dans le désert pour le soumettre au jugement des dieux. Les autres
hommes-médecine du pays firent des dessins de sable coloré sur le sol,
invoquèrent les esprits et leur demandèrent de leur révéler leur volonté
: désiraient-ils sauver cet homme ? L’accusé priait avec les autres.
Comme nulle réponse céleste ne vint, il fut condamné à être écartelé par
quatre chevaux. Il accepta la sentence, en paix avec lui-même : il
n’était pas question à ses yeux d’un jugement moral, mais simplement du
fait qu’il était tombé inextricablement au pouvoir des esprits mauvais.
C’est là un exemple impressIonnant, proche de la réalité psychologique
objective, du comportement naturel vis-à-vis des forces du mal en
l’homme.

.. le sens du supplice du dieu par pendaison à un arbre, un gibet ou
une croix… ce destin est généralement assumé par cette partie de la
divinité qui s’intéresse aux créatures humaines ; c’est, pourrait-on
dire, la partie philanthropique de la divinité qui subit la mort
tragique par suspension, aussi cela est-il toujours en relation avec un
apport civilisateur. …

Mais nous ne pouvons comprendre pleinement le sens de la suspension à
l’arbre, ou à ses remplaçants que sont le gibet ou la croix, sans
réfléchir au symbolisme du premier. …

L’arbre est une image du processus intérieur de croissance de l’être
humain, sous son aspect inconscient. Il représente cette poussée
naturelle et spontanée qui, dans la psyché, grandit et tend à suivre son
propre chemin, que le moi en soit ou non conscient. C’est une poussée
instinctive vers l’épanouissement de la conscience, vers
l’individuation. … analogie entre la vie de l’arbre et la vie humaine,
l’idée que l’arbre est porteur de vie. .. cf. planter un arbre à la
naissance d’un enfant .. De nombreux récits mythologiques soulignent la
relation entre l’arbre et la vie humaine : les arbres sont des êtres
humains métamorphosés, ils fécondent les femmes .. portent les enfants
comme des fruits. Les lumières qui décorent le sapin de Noël ou le
soleil qui se lève au sommet de l’arbre évoquent la croissance vers une
conscience plus riche et plus diversifiée, et son renouvellement.
L’arbre est un symbole du Soi et du processus d’individuation, de ce qui
transcende le conscient.

D’un certain point de vue, notre vie ressemble à un roman. Mais, sous
la surface des événements et des actes qui forment les péripéties de
notre existence, un mystérieux processus de développement psychique
croît suivant ses propres lois, de la naissance à la mort.(*2) P.67

L’homme universel, l’homme primordial, l’anthropos, est souvent
identifié par la mythologie à un arbre. Le moi cherche sans cesse à
échapper à sa condition humaine, à ses limites et aux circonstances de
la vie, mais il est inéluctablement ramené à son processus intérieur de
croissance qu’il lui est impossible de fuir. Que cette situation
conflictuelle, propre à la nature humaine, soit représentée sous la
forme douloureuse de la pendaison signifie que le conflit est parvenu à
sa phase la plus aiguë. C’est pourquoi le christianisme, centré sur le
Christ crucifié, a une vision tragique de l’existence et du combat entre
le bien et le mal : pour suivre le Christ, on doit s’adonner à la
mortification et réprimer certains aspects de l’homme naturel.

L’idée chrétienne est que la vie est basée sur le conflit et que
l’homme doit lutter pour atteindre une spiritualisation qui ne se
produit pas d’elle-même, mais se conquiert douloureusement : l’esprit,
le dieu en l’homme, est attaché à l’existence terrestre et y est
crucifié. Mais l’homme naturel est aussi crucifié, dans une certaine
mesure, par la tendance vers la conscience ; .. mythe de Wotan,
l’éternel errant qui parcours la terre, dieu de l’impulsivité, de
l’inspiration poétique et de la colère. Il est cet élément qui, dans
l’être humain, demeure perpétuellement inquiet et prêt à éclater en
affects. … le progrès culturel et social a été conquis par l’homme au
prix de la suspension et de la maîtrise des pulsions naturelles.

Chaque fois que le conscient ou notre être naturel entre en conflit
avec le mouvement spontané de croissance intérieur, l’ être souffre la
crucifixion ; il se se trouve dans la situation du dieu suspendu à
l’arbre, cloué, sans l’avoir voulu, à un développement inconscient
auquel il désire échapper sans le pouvoir. …

Le mythe d’Attis, .. décrit un aspect particulier de cette situation.
Attis, le fils bien-aimé de la Grande Mère, est un puer aeternus … dieu
éternellement jeune qui ne peut connaître ni la tristesse, ni les
limites humaines que sont la maladie, le vieillissement et la mort.
Aussi Attis meurt-il jeune, pendu à un arbre, qui est encore une image
de la mère : le principe maternel qui lui a donné naissance le reprend
sous sa forme négative, la laideur et la mort finissent par le
rejoindre.

L’on voit parfois des jeunes gens qui, au moment de choisir une
profession ou de se marier, découvrent que la plénitude de la jeunesse
est en train de les quitter et qu’il leur faut accepter le sort commun.
Certains préfèrent alors mourir, soit par accident, soit à la guerre,
plutôt que d’accepter de vieillir. A cet âge critique, entre trente et
quarante ans, leur attitude consciente ne s’accordant plus avec le
mouvement de la vie, leur arbre intérieur continue de croître malgré
eux, puis contre eux : ils sont acculés à subir la mort d’une façon ou
d’une autre. Normalement, cela devrait signifier un changement
d’attitude et constituer une mort symbolique : la mort à leur
adolescence et à l’image qu’ils ont d’eux-mêmes pour atteindre la
maturité. Mais si leur moi ne peut l’accepter et se raidit dans son
refus de la réalité, cela peut se terminer par une sorte de suicide
camouflé, l’impuissance ou même la mort physique. C’est le moment
crucial où ils sont sacrifiés par un processus de croissance intérieur
qui se tourne contre eux. Quand le développement intérieur devient
l’ennemi de l’attitude du moi, c’est que quelque chose cherche à
dépasser l’attitude consciente de l’homme ; si celui-ci ne peut pas le
suivre, il doit mourir. C’est la volonté du moi qui devrait mourir et le
moi se plier au processus de croissance intérieur.(*3) … P.69

Une conséquence de la pendaison est que la victime est maintenue dans
les airs ; or, l’air est … un élément où évoluent les fantômes et les
esprits. … Pendre quelqu’un, c’est donc faire de lui un esprit et lui
permettre de rejoindre ses semblables.

Au sens figuré, nous employons le terme de « suspension » lorsqu’un
conflit parvient à une phase aiguë où les opposés sont de force égale et
où l’on ne sait s’il faut pencher vers le « oui » ou vers le « non » ; …
On dit alors que l’on « suspend » une décision, que la vie reste « en
suspens », et même qu’elle est « suspendue à un fil ». Une des lames du
tarot, « le pendu », illustre bien cette situation archétypique où tout
mouvement, dans un sens ou dans un autre, est rendu momentanément
impossible. Cette suspension des énergies psychiques et des événements,
ce blocage complet du flux de la vie suscite une intolérable souffrance :
se sentir immobilisé dans un conflit apparemment stérile et sans issue
est une situation intérieure très cruelle.

.. dans notre conte, … : le conflit entre les attitudes opposées des
personnages est parvenu au stade où le processus vital est suspendu. Les
deux mauvais sujets pendus au gibet reflètent la situation des deux
compagnons, parvenue à un état de stérilité absolue ; on pourrait même
dire que ces pendus représentent les parts d’eux-mêmes qui, coupables de
n’avoir pas su coopérer, en sont punies par la vie. … Par rapport à la
situation collective de l’époque .. il s’agit d’une allusion voilée au
Christ crucifié. Cela vaut pour l’un d’eux, mais qui serait le second ?
Plusieurs contes de fées, .. présentent aussi un esprit du mal cloué à
un arbre ou à un mur. Ces pendus peuvent évoquer le « bon» et le «
mauvais» larrons qui encadrent le Christ ou encore le Christ et Wotan,
l’ancien dieu étant assimilé par la nouvelle religion à un esprit
mauvais.

.. Perceval, .. a pour tâche de découvrir non seulement le vase du
Graal contenant le sang du Christ, symbole de son amour pour les hommes,
mais aussi un cerf ou une tête de cerf. Dans la version principale, le
héros trouve d’abord le Graal, mais n’oublie pas pour autant d’aller à
la recherche de la tête de cerf ; il la découvre fixée au tronc d’un
chêne, la décloue et la remet à une figure féminine de caractère divin.
Dans d’autres légendes, le cerf est représenté comme destructeur de la
forêt et fauteur de mal. Ses bois superbes, dont le rôle principal est
d’impressionner les biches mais qui, en dehors des combats de prestige
entre mâles, gênent ses mouvements, suggèrent l’idée d’une créature
orgueilleuse et dominatrice, roi de nos forêts. Dans d’autres légendes,
comme celle de saint Hubert, le cerf porte une croix entre ses bois,
c’est une sorte d’esprit qui échappe magiquement au chasseur
orgueilleux. Le cerf a donc souvent porté la projection de l’ombre du
christianisme, de cette arrogance incroyable qui nous a fait croire être
les seuls détenteurs de la vérité, aussi bien sur le plan spirituel et
religieux que culturel, et nous a portés à dominer le monde en
détruisant les autres civilisations. Cet orgueil et cet esprit
superficiel s’avèrent être la pire des ombres que l’Occident chrétien
ait développées.

Au niveau individuel, une apparente attitude de douceur et d’humilité
chrétiennes peut masquer – parfois P.71 au sujet lui-même – un abîme de
frustration, d’orgueil blessé et de désir de pouvoir. Même en analyse,
on rencontre ce genre de réaction : au lieu de parler franchement de ses
résistances ou de ce que l’on croit – à tort ou à raison – pouvoir
reprocher à son analyste, on adopte une attitude de « résignation », de «
charité chrétienne» , et l’on « pardonne » à l’analyste d’être dans
l’erreur et de ne pas vous comprendre, du haut de sa propre hauteur
spirituelle ! Sous le couvert de mansuétude et de grandeur d’âme, on
déverse quantité de jugements négatifs et de pointes perfides d’un ton
doucereux, sans même se rendre compte de ce que cela dissimule de pur
orgueil et de mépris de l’autre. Il serait tellement plus vrai, plus
modeste et plus humain d’essayer d’exprimer ce que l’on ressent et de
s’expliquer avec son vis-à-vis. Bien entendu, cette attitude se
rencontre aussi bien dans la vie courante où elle empoisonne souvent les
rapports familiaux ou amicaux. C’est l’ombre de la morale chrétienne
qui veut que l’on ne montre pas d’agressivité et que l’on soit toujours
doux comme l’agneau avec son prochain. Mais là où est l’agneau est aussi
le loup. Il y a une agressivité juste : celle qui empêche que l’on vous
marche sur les pieds, ou celle qui consiste il s’expliquer et à
maintenir son propre point vue si l’on sent qu’il est juste. Mais si
quelqu’un se contente de refouler ses sentiments agressifs et de «
pardonner » ce qu’il croit une offense, sans s’expliquer avec la
personne concernée, il ne se passe rien et l’on risque fort d’en vouloir
encore à l’autre dix ans après ! Les légendes médiévales disent que le
cerf doit non seulement être sacrifié, mais sa tête remise entre les
mains de l’anima : l’intégration de cet orgueil mâle se fera par
l’intermédiaire du sentiment.

Sur la tête de chacun des pendus est posé un corbeau, …

La croyance, très répandue, selon laquelle les restes d’un criminel ou
ses instruments de supplice sont une médecine puissante rejoint l’idée
archétypique selon laquelle le criminel qui s’est arrogé le rôle d’un
dieu doit être traité comme tel. L’exécution du criminel ayant remis les
choses en ordre, ce qui était négatif ici-bas est redevenu positif dans
l’au-delà, ce qui était destructeur au stade humain est redevenu
constructif dans le monde des esprits qui est sa juste place. Des
recettes magiques .. « Prends un morceau de la corde avec laquelle un
homme a été pendu, ou les clous du gibet etc., et tu auras une puissante
médecine. » La croyance au pouvoir guérisseur des reliques des saints a
une origine analogue …

Quant aux corbeaux qui, .. , sont les Oiseaux de Wotan et, .. , ceux
d’Apollon, ils sont liés au pouvoir de divination, de « seconde vue ».
Apollon révèle la vérité, en particulier en inspirant l’oracle de
Delphes ; quant à Wotan, il a deux corbeaux, Hugin et Munin, qui
parcourent le monde et reviennent se percher sur ses épaules pour lui
rapporter tout ce qui s’y passe. Les oiseaux sont liés, symboliquement,
aux intuitions, aux pensées spontanées qui se révèlent souvent vraies :
ils voIent, se posent, vont et viennent librement ; ils sont en rapport
avec l’élément air et donc, nous l’avons vu, avec le monde des esprits,
de l’Esprit qui « souffle où il veut ». Du fait qu’ils descendent se
poser à terre ou dans les arbres, ils sont les liens entre le cie et la
terre, des messagers célestes, des esprits mercuriels, proches des anges
que l’on représente d’ailleurs avec des ailes d’oiseau. L’acuité de
leur vision et leur point de vue élevé, du haut des airs, leur fait
découvrir le monde sous un aspect caché aux êtres rampants sur terre, et
leur sens de l’orientation, leur prémonition des saisons et du temps
leur confèrent une sorte de don divinatoire. On les croit en effet
capables de connaître le futur et de révéler la vérité cachée. Cela
était particulièrement P.73 attribué aux corbeaux et aux corneilles ; on
tirait des oracles de la direction de leur vol. Ces oiseaux ont un
certain don pour la parole, ce qui n’a pas dû être un aspect négligeable
des projections faites sur eux. .. ces oiseaux communiquent entre eux à
l’aide d’un langage différencié et font preuve d’intelligence. Partant
du fait que les corbeaux et les corneilles se rassemblent sur les champs
de bataille ou là où un animal agonise, on pense que, lorsqu’ils se
posent sur une maison, un de ses habitants va mourir et qu’ils le
savent. En alchimie, le corbeau est un des symboles de la nigredo .. un
des stades de la transformation de la materia prima en or. Il
correspond, psychologiquement, à la période de « dissolution de la
conscience », celle où

L’ancien système conscient (le vieux roi), ne correspondant plus aux
besoin de l’être total, est mort et où un nouveau stade (le jeune roi)
n’est pas encore atteint. … Ce stade de mort, de suspension de l’énergie
vitale se traduit par un état d’angoisse, d’incapacité d’agir, de
mélancolie, de dépression, bref d’idées et d’humeurs « noires ». Les
corbeaux sont donc à leur place sur la tête de ces morts suspendus au
gibet. Mais, dit l’alchimie, si on a réussi à obtenir la nigredo, tout
le reste de l’œuvre se déroulera bien, c’est pourquoi ces oiseaux et le
gibet forment, en quelque sorte, le pivot autour duquel la situation
apparemment sans issue du conte tourne : grâce à cette expérience du «
noir plus noir que le noir» , ou de mort, le héros acquiert une vision
intérieure, une autre vision des choses et, à partir de là, l’histoire
reprend son cours. Mais si la vérité aide celui qui l’accepte et en fait
humblement son profit, elle aveugle et perd celui qui cherche à la
capter et à la manipuler suivant ses désirs égoïstes : chassé par le
roi, le cordonnier finira misérablement sous le gibet .. Ces oiseaux
symbolisent cette vérité de l’inconscient qui s’accomplit envers et
contre tout : le cordonnier n’est pas tué par le pouvoir des hommes,
mais par la puissance de la vérité intérieure, de sa propre vérité.

Cela correspond à une réalité psychique .. : lorsque l’on observe les
processus inconscients, on constate que les actions fausses n’ont pas
besoin d’être punies par les autres hommes, car elles le sont du dedans.
Le meurtrier, en fin de compte, se tue lui-même. Or on est souvent
choqué par l’injustice de la vie humaine, lorsque le méchant prospère et
non le juste, mais la justice intérieure est différente …

Ex. d’une femme ayant empoisonné une rivale ..

Cette loi naturelle est représentée dans le conte par la présence des
corbeaux qui allient l’esprit instinctif de vérité à des pouvoirs de
guérison. Dans le mythe d’Apollon et de Coronis, dont l’union P.75 donna
le jour à Esculape, .. le corbeau fournit aussi des informations
utiles. …

La rosée, cette condensation qui semble sortie de nulle part et brille
au matin sur les feuilles, l’herbe et les pétales de fleurs comme des
perles de cristal, apportant la fraîcheur et l’humidité nécessaires à la
vie même en l’absence de pluie, porte la projection de l’idée de Ia
grâce divine. .. en Afrique, en Asie, la rosée et la pluie sont la
grande bénédiction, car sur elles repose la fertilité de la terre. La
toison de Gédéon sur laquelle tomba la rosée céleste … L’alchimie ..
conseillait de recueillir la rosée du matin pour servir à l’élaboration
de la pierre philosophale, et aussi come remède contre la cécité.
Maintenant que, dans notre conte, les pécheurs ont expié leurs crimes,
la grâce de Dieu descend à nouveau sur eux ; dans l’au-delà une
réconciliation des opposées a eu lieu, aussi cette rosée a-t-elle le
pouvoir de guérison.

PsychoIogiquement, cela correspond au retour du sentiment, de l’émotion
et du dynamisme vital à ses tout débuts, après l’état de suspension, de
stérilité et de mort. La rosée annonce la nouvelle fertilité, la
renaissance de la vie naturelle, végétale, c’est-à-dire spontannée, à
laquelle l’alchimie a attribué la couleur verte (viriditas). Le moi,
immobilisé dans le conflit, a accepté de ne pas pouvoir le résoudre par
ses propres lumières et se soumet à des données psychiques objectives, à
des indications qui lui donneront un sentiment d’évidence. Ainsi, en
particulier en analyse, on se soumettra aux indications des rêves : ni
l’analysé ni l’analyste ne sait ce qu’il est mieux de faire, mais qu’en
dit-la-psyché objective (celle qui ne dépend pas du savoir et des désirs
du moi) ? Produit-elle des matériaux de quelque sorte que ce soit, des
signes qui indiquent un chemin ? Seuls restent les phantasmes, les
rêves, les circonstances inattendues et significatives, etc. Elles sont
la rosée, manifestations vivantes et objectives venues des profondeurs
de la psyché et qui, si elles sont méditées et comprises, restaurent la
vision : si je saisis les allusions secrètes contenues dans un rêve, mes
yeux s’ouvrent, et je redécouvre le sens de la vie à un autre niveau.
Seule la direction de l’inconscient peut guider à un tel moment et
procurer la rosée fécondante et bienfaisante. C’est pourquoi le
tailleur, guéri, est capable de continuer sa route. …en chemin, il
épargne quatre animaux : le poulain, la Cigogne, le caneton et les
abeilles.

Le cordonnier, jaloux, cherche à perdre le tailleur en suggérant au roi
de le soumettre à des épreuves impossibles. Celles-ci sont aussi au
nombre de quatre ; symbole de totalité. Dans la plupart des contes de
fées il y a trois épreuves, mais il se produit un événement (et non une
tâche) qui vient en quatrième. Ic i il y a quatre tâches et pas
d’événement final, comme ce serait le cas si le tailleur devenait roi.

Le cheval en frappant le sol du sabot, fait jaillir l’eau du puits.
Cheval et source sont des symboles de transformation : le chevaI ramène à
la surface l’énergie vitale au moyen d’une libido domestiquée par
l’homme, et la source sort du puits de l’inconscient. Ce n’est que
lorsque nous pouvons accepter pleinement l’inconscient instinctif P.77
que celui-ci peut produire l’eau de la vie. Ainsi, il peut arriver que
l’on désire entreprendre une tâche quelconque, et que l’on ressente
pourtant de l’ennui ou de la lassitude à l’idée de se mettre au travail ;
mais dès que l’on commence à y investir de l’énergie, celle-ci se met à
couler : on a ouvert la source. La paresse incite à attendre
passivement l’inspiration et certains l’attendent .. et s’étonnent
qu’elle ne soit toujours pas venue ! Il est des cas où il faut faire le
premier pas et investir de l’énergie avant d’être payé de retour.

Le canard est un oiseau aquatique qui vole, marche sur la terre ferme,
nage et plonge ; il se meut dans trois des quatre éléments. Il est donc
un symbole privilégié de la relation avec l’inconscient. .. le roi n’est
pas remplacé, mais son pouvoir restauré : la couronne, symbole royal,
est aussi une image de totalité : c’est un cercle, souvent en or et en
pierreries, cercle qui contient le tout. Cette couronne est perdue,
tombée dans Ie Iac, dans l’inconscient. La cane et ses douze petits Ia
ramènent à la surface. Parce que le tailleur a supporté la
contradiction, la mort symbolique, et a coopéré avec la vie instinctive
symbolisée par les animaux, la stagnation cesse et il se restaure une
relation saine avec les qualités de l’inconscient, ce qui permet aux
processus initaux de reprendre leur cours.

.. thème de la maquette en cire .. Le château, la place forte,
symbolise souvent la partie de nous-même que les épreuves ne peuvent
atteindre : quelque chose de solide en nous s’est construit, qui résiste
aux assauts extérieurs. … Les abeilles comme les termites, ont toujours
fasciné l’imagination des hommes par leur organisation sociale. Comme
elles n’ont qu’un système nerveux sympathique nous pensons que les
abeilles sont tout à fait inconscientes et pourtant l’essaim tout entier
fait preuve d’une incroyable coopiration. … elles distinguent les
couleurs et savent communiquer les unes avec les autres. … Leur sens de
l’orientation est en relation avec la polarisation de la lumière
solaire. Cet instinct des abeilles, .. symbolise bien un fonctionnement
harmonieux qui n’est pas basé sur une organisation rationnelle.

Plus un système est élaboré et s’éloigne des comportements instinctifs,
plus la coopération de ses membres doit être imposée et organisée
rationnellement. Si cela est vrai sur le plan collectif, ce l’est aussi
pour l’individu. Aussi longtemps que l’on se sent porté par
l’enthousiasme et les impulsions nées de l’inconscient, on agit par pur
plaisir et l’on n’a pas besoin de se forcer. C’est lorsque nous ne
sommes plus en accord avec nos énergies inconscientes que nous avons
besoin de rationaliser. Si la vie recommence à couler, la discipline
perd de sa raison d’être. L’harmonie instinctive avec ce que l’on a à
faire et avec les circonstances est un état idéal, celui où l’archétype
soutient l’individu ou le groupe de sorte que ses facultés ou ses
membres coopèrent de façon naturelle. L’être humain a toujours connu,
perdu et cherché à retrouver cet état. … des communautés unies par un
même symbole vivant ; cela formait des organismes sociaux forts et
harmonieux … Apulé nous a révélé certains aspects de la vie des
communautés d’initiés aux mystères d’Isis et d’Osiris. Il nous montre
des exemples de régulation née de l’inconscient et des rêves, au sein de
la P.79 catoché. … la communauté se soumettait donc au fonctionnement
archétypique, si bien que le dieu pouvait organiser les choses suivant
ses propres lois. .. choses analogues dans le récit des Actes des
apôtres, accueillir les rêves et les visions, et se servir de ces
indications pour guider leur conduite. Aussi longtemps qu’une communauté
fonctionne sur ces bases, il existe une vraie liberté de l’être humain
et de la vie cuIturelle au sein du groupe. La construction par les
abeilles du château de cire est donc une image, un modèle de la façon
vivante dont devrait fonctionner la communauté au sein du royaume.

.. la cigogne, cet échassier qui allie en son plumage le noir et le
blanc, et qui, suivant la tradition, apporte les nouveau-nés, .. , amène
le jeune prince, le futur remplaçant du roi. .. Le sens mythologique et
mystique de la cigogne dans la tradition juive remonte à Jérémie, 8,7 :
« Même la cigogne dans les cieux reconnaît sa saison, la tourterelle,
l’hirondelle et la grue sont fidèles à leur migration, mais mon peuple
ne connaît pas la loi du Seigneur. » Nous pouvons remplacer « mon peuple
» par « la race humaine » et dire qu’en s’éloignant rop de ses
instincts, elle trahit sa nature et la loi de Dieu.

La cigogne, comme la huppe dans l’Islam et l’oie auvage en
Extrême-Orient, représente l’être qui porte en lui-même Ia loi divine
dont il ne peut dévier. Le comportement de ces oiseaux donne
l’impression qu’ils obéissent à un ordre secret … le fait qu’elles tuent
et mangent les serpents, figures du démon, en fit un symbole du Christ,
de la fonction transcendante, de cette manifestation de l’inconscient
qui tend à amener à la conscience le symbole unifiant, la renaissance et
l’enfant intérieur. C’est ce qui est à l’œuvre ici puisque la cigogne
amène une forme renouvelée de la dominante du conscient collectif : le
nouveau roi. Un changement plus complet .. se prépare dans
l’inconscient. P.81

Petit séminaire :

*1 La libido passe dans d’autres secteurs ; le conflit se dépasse.

*2 Si le moi n’est pas conscient il risque de contre carrer la pulsion
intérieure. M.L. von Franz donne à l’inconscient la primauté des forces
de développement.

*3 Cf. Virginie V.R. : compter sur le Soi. A l’analyste à s’accrocher aux images du Soi produites par les rêves.

*4 Cf. « Peter Pan ou l’enfant triste » . Fils amant de la Grande-Mère.

*5 Le cerf peut aussi être un symbole du Soi.

*6 La couleur verte dans les rêves, symbole de renaissance, montre que
le processus d’individuation est un processus de la nature.

*7 Deux temps différent : le lâcher-prise et le passage à l’acte créatif ; là, la volonté peut s’y mettre.

*8 On légifère de plus en plus ; ce qui renforce le Sur-moi et écarte
l’individu de la nature. Cf. les abeilles : la coopération est basée sur
l’instinctif.

*9 Le nouveau roi est le troisième terme, il permet le passage à un
autre niveau de conscience : tenir les opposés en tension et non en
opposition.

CHAPITRE III : L’ANIMA ET LE RENOUVELLEMENT

Un autre conte .. reprend le thème des « Deux compagnons de route », celui de la tension entre les opposés éthiques.

FERNAND-LOYAL ET FERNAND-DELOYAL p.83

… l’idée de fond, celle de l’homme loyal qui doit accomplir divers
exploits pour le compte du roi et dont l’entreprise est minée en dessous
par un personnage déloyal, …

Le principal intérêt de ce conte est qu’illustre notre problème de l’ombre. …

Nous avons vu que le renouvellement ne pouvait venir que du quatrième
facteur qui est toujours le Soi (*1), celui-ci étant représenté ici par
l’opposition des deux personnages que le roi devrait unir.P.89

.. Ici aussi le roi est incomplet puisqu’il n’a pas de nez et manque par conséquent d’attrait pour la princesse.

Le nez est l’organe de l’odorat ; il sert donc à sentir et il est en
relation avec la fonction de l’intuition. On peut dire … a du « flair » …
est un « fin nez » qui sent les possibilités futures. On peut également
« flairer un piège », quelque chose peut « sentir le soufre », etc. Il
existe beaucoup d’expressions se référant à l’odorat, qui sont
habituellement liées à la perception intuitive, laquelle dépasse la
seule sensation. On peut en conclure que le roi a perdu son intuition
naturelle ; il ne sait plus flairer d’instinct ce qu’il est juste de
faire : il n’est plus en harmonie avec son propre inconscient. Lorsque
cela arrive, nous perdons la capacité de nous conduire et de discerner
ce qui ne va pas en nous- mêmes ou en autrui.

La plupart des animaux…ont, en particulier, le chien, un sens olfactif
très développé alors que l’homme… Il semble que, pour développer une
capacité cérébrale particulière, il faille en sacrifier d’autres ; ..
L’homme est moins tributaire qu’autrefois de la vue et de l’odorat pour
survivre, et il est possible que ces facultés soient partiellement
sacrifiées pour qu’apparaissent de nouvelles fonctions intellectuelles.

Etant donné qu’une capacité perdue à un certain niveau peut, pour ainsi
dire, ressurgir à un niveau supérieur, la baisse de la faculté visuelle
pourrait s’accentuer au bénéfice d’une fonction psychique, l’intuition,
la « vision psychique » remplaçant la perception physique. Le roi,
donc, a perdu la faculté naturelle de distinguer le vrai du faux, ce qui
s’accorde avec le fait qu’il prête l’oreille aux insinuations
destructrices de Fernand-Déloyal ; il a perdu le contact avec la
bien-aimée (l’anima), et il est apparemment incapable de la retrouver
par lui-même. ..

Dans ce conte, le symbole du Soi est représenté par le pauvre
vieillard, et non par le roi. Ce vieil homme que personne ne connaît et
qui disparaît après le baptême fait cadeau du cheval blanc à son
filleul, … Un ouvrage de J. Bolte et G. Polivka établit des relations
entre les contes de Grimm et ceux d’autres pays,… Un des parallèles
qu’il mentionne dit que le vieil homme et le cheval ne font qu’un, et un
autre indique que le pauvre vieillard n’est autre que Dieu lui-même. .

L’idée que Dieu est une entité psychique qui circule parmi nous et que
chacun est susceptible de rencontrer sous une forme humaine ordinaire
est contraire à notre conception actuelle de la divinité, mais, dans le
folklore, Dieu vit au milieu des êtres humains sous la forme d’un
inconnu, comme le vieil homme de la forêt, le voyageur ou le vagabond.
Cet archétype se retrouve dans la mythologie la plus ancienne, de même
que le lien entre la figure divine humaine et le cheval blanc. P.91
cf.Wotan (*2)

On voit que le vieil homme de ce conte présente des rapports évidents
avec une figure païenne et plus ancienne de Dieu, image qui ressurgit
des profondeurs pour compenser et compléter la conception chrétienne de
la divinité. ..cf. saint Pierre…

Dans une religion devenue trop spirituelle, le contact humain avec le
dieu suprême commençait à s’estomper, c’est pourquoi les phantasmes des
gens de condition modeste tendaient à remédier à cet éloignement et à
retrouver un lien direct avec Dieu au moyen de pareils thèmes. Pierre y
apparaît donc comme un garçon naïf, humain dans tous les sens du terme.
Il est une sorte de double du personnage divin, mais il est doté en plus
de qualités que nous n’oserions pas attribuer à Dieu. … Pierre présente
les qualités d’une incarnation plus primitive qui font défaut au
Christ. Cependant le Christ le choisit parmi ses apôtres pour être la
pierre de fondement de son Eglise et lui donna les clefs symboliques qui
ont le pouvoir d’ouvrir ou de fermer les portes des cieux.

… Pierre a plusieurs des qualités du dieu romain Janus. Celui-ci était
aussi le gardien de la porte et le détenteur des clefs… Pierre a hérité
de cette figure archétypique la faculté de voir le passé et l’avenir, et
d’ouvrir ou de fermer les portes de l’au-delà. Quant au sens de son
sur- nom, le Christ lui-même le souligne clairement lorsqu’il change
Simon en Pierre pour faire de lui la « pierre d’angle » de son Eglise.
On connaît le sens symbolique de la pierre,.. dans la mythologie ainsi
que dans l’alchimie : pierre philosophale, pierre divine, pierre des
transmutations, pierre vivante, ses noms sont innombrables. P.93…

Si le vieil homme apparaît sur terre pour préparer la venue d’un
nouveau roi, c’est que la mentalité du moment demande à être ressourcée
en retrouvant certaines qualités de la figure divine primitive. La
figure ancienne de Dieu présente des caractères archaïques : comme la
nature, ce dieu est capable de réactions impulsives et imprévisibles ;
il est irascible, omme l’est Yahvé dans l’ Ancien Testament, avant sa
conversion dans le Nouveau ; il entre en contact direct avec les êtres
humains ; il est plus proche de l’imperfection humaine que ne l’est la
divinité chrétienne et, de ce fait, il est plus accessihle à notre
sentiment, dans la mesure où nous prenons conscience de notre
propreimperfection. C’est une image divine de cet ordre, imparfaite et
archaïque, qui, dans ce conte, détient le pouvoir secret ouvrant les
portes de l’aventure intérieure et formant le héros pour qu’il devienne
le futur roi. .. le mendiant représente ce que Jung appelle la fonction
transcendante. C’est elle qui intervient ici dans le destin du héros.

Fernand-Déloyal, lui, représente les tendances conservatrices et
agressives qui résistent au progrès et tentent de faire avorter le
renouvellement de la conscience. Mais l’élément décisif n’est pas la
lutte entre les deux Fernand. Le combat direct avec 1’ombre
correspondrait à une vision plus primitive que celle de ce conte. Ce ne
sont pas non plus le vieillard et le cheval blanc qui décident du
dénouement, car le premier disparait et le second doit être délivré :
leur rôle est de mettre le jeune homme en contact avec son anima. La
figure qui fait tourner la situation et décide du nouveau roi est le
cinquième élément, à savoir la princesse (*3) qui suit son sentiment en
refusant d’ épouser le vieux roi sans nez et lui préfère le jeune héros,
Fernand-Loyal. C’est elle qui fait basculer la situation, elle est le
centre de l’histoire.

La première condition est que le jeune garçon ait atteint quatorze ans,
.. C’est l’âge magique du jeune dieu, qui devrait durer toujours. Cette
attente (*4) est analogue à celle que l’on peut observer dans les
processus psychiques. Il arrive de voir, dans une série de rêves, qu’une
transformation se prépare dans un individu et qu’il se passe un long
laps de temps avant que ce changement se précise ; l’on ne peut
qu’attendre et observer ce qui va monter dans l’inconscient. Les
processus intérieurs ont leurs propres délais, leurs propres rythmes et
ne peuvent être hâtés… il faut savoir attendre que le temps (*5) soit
complet et mûr, que le changement intérieur ou extérieur s’accomplisse
naturellement, et ne pas le manquer.

Le château (*6) est un symbole féminin impersonnel et maternel qui peut aussi figurer l’anima. .. p.95

Selon qu’il est une simple fuite paresseuse et lâche devant les
difficultés de l’existence, ou la solidité intérieure qui permet de se
développer même en milieu contraire, le château est un symbole négatif
ou positif.

C’est ce second sens qu’il revêt ici. En effet, c’est à l’intérieur du
château que mûrissent le nouveau roi(*7) et la nouvelle image de Dieu.
Le héros est celui qui apporte la lumière nouvelle. Un poème allemand,..
décrit le Christ chevauchant, tel un héros solaire, un cheval blanc :
il incaïnait en effet l’élan instinctuel qui tend vers une
transformation de la conscience ; il était le Sauveur, le porteur de
lumière, le nouveau soleil. Ici, le cheval est doté de parole et il se
révèlera être un prince : la libido porteuse de la lumière nouvelle
atteindra elle-même le niveau humain, elle sera rendue consciente et
s’intègrera à la vie.

L’accent est mis sur la transmission de la connaissance. L’anima
détient des documents anciens qui doivent contenir une science et une
sagesse toujours valables, puisqu’elle attache la plus haute importance
au fait qu’ils soient extraits de l’oubli, de l’inconscient. Et il
semble que le prince doive à son tour écrire un jour sa propre
expérience pour qu’elle soit transmise. Cela peut avoir affaire avec la
fluidité et le caractère fugitif, mercuriel, des contenus psychiques :
nous savons combien une inspiration ou un rêve peuvent être fuyants et
combien il est important de les fixer aussitôt, de les écrire. ..on peut
penser que l’un des contenus anciens qui s’est trouvé perdu par suite
du refoulement de l’anima dans « l’autre monde » est l’inspiration
poétique. Il est évident que la qualité créatrice de l’anima a disparu
en même temps que cette figure. Si la princesse-anima est ramenée à la
conscience, c‘est toute la tradition légendaire et poétique,
l’inspiration créatrice qui ressurgira avec elle.

Ces étranges textes perdus font très probablement allusion à un savoir
plus ou moins secret, car l’ anima les détient dans un pays lointain,
dans l’inconscient. … ces documents sont peut-être aussi en relation
avec une tradition de sorcellerie, car cette princesse est magicienne,

…Tout cela caractérise la Grande Mère qui généralement, comme Isis, est
magicienne. Elle est la libido, le courant psychique qui rythme et
dirige l’ évolution de l’humanité selon ses propres lois. L’anima, est
souvent associée aux savoirs secrets parce que, en tant que figure
compensatrice du conscient, elle est la dépositaire de ce qui a été
refoulé ou négligé, de ce qui n’a pas retenu l’attention et qui demande
cependant à être maintenu en vie et pris en considération. De tels
textes et recettes magiques sont encore vivants de nos jours….

Mais la connaissance traditionnelle n’a de sens que si elle est vécue.
Si les vérités intérieures, archétypiques, sont éternelles, leur
incarnatjon dans le temps varie et s’adapte aux nécessités psychiques de
l’époque. C’est pourquoi elles doivent être périodiquement formulées en
termes nouveaux. On comprend dès lors que le prince ne soit pas
seulement invité à retrouver les manuscrits de la princesse, mais qu’il
lui soit donné la plume d’oie, l’instrument qui lui permettra de
consigner à son tour ce que son inspiration lui dictera….Un conte, comme
un rêve, ne présente pas de détails inutiles et l’on peut penser
logiquement que si l’on donne au prince l’ordre de ramasser cette plume,
puis de la faire ressortir de la mer, c’est qu’elle lui sera ufile plus
tard –

Il s’agit toujours, pour l’homme, de ramener à la surface les documents
secrets de l’anima et, pour la femme, le savoir de l’animus. Les hommes
rêvent fréquemment de leur anima comme d’une femme très savante qui
possède de nombreux livres. S’ils développent ce thème en imagination
active, il arrive qu’une sorte d’enseignement spirituel leur soit
délivré par cette anima. Cet enseignement prendra généralement un style
grandiloquent … ce style emphatique choque nos esprits modernes épris de
sobriété, de scepticisme et de logique, rappelons-nous que
l’inconscient ne fait que s’exprimer sous la forme archaïque, épique et
poétique qui fut celle des mythes ..

Lorsque la figure du sage ou du grand homme-médecine apparaît chez une
femme, il a tendance à adopter un mode d’expression analogue.

Il faut donc un certain courage pour passer outre à nos résistances
conscientes et laisser s’ exprimer l’anima (ou l’animus) dans son propre
style. Cette objectivité permet seule de découvrir ce vers quoi tend
cette figure de l’inconscient et d’entendre son message.

… détail de la plume d’oie .. le héros joue pour la première fois un
rôle actif dans le déroulement de son aventure. Le cheval blanc lui dit
clairement qu’il ne peut pas l’aider en cette circonstance. L’élan vital
à lui seul ne suffit plus. Le jeune homme pourrait fort bien laisser
les choses comme elles sont : la plume est « tombée à l’eau » et le
cheval s’en désintéresse. C’est donc par un choix personnel, actif (ce
que souligne l’aspect phallique du pipeau), qu’il décide de rentrer en
possession de la plume. Ce passage fait allusion a un conflit que l’on
observe fréquemmen t, chez les personnes chez qui se manifestent des
poussées créatrices, entre ces idées ou imaginations nouvelles et les
forces d’inertie que sont la paresse, l’habitude, le confort de s’en
tenir à la tradition et aux valeurs déjà existantes. .. Un travail
créateur est toujours une « minute de vérité » qui nous met en face de
nous- mêmes, c’est une épreuve où nous pouvons soit réussir, soit
échouer, ce qui effraye. Et cet acte individuel par excellence nous fait
sortir en quelque sorte de la collectivité, ce que notre instinct
grégaire accepte mal.

Celui qui assume son destin personnel ~ acte qui est déjà, en soi, une
création ~ doit affronter la peur de ne plus se sentir tout à fait comme
les autres et le risque d’être repoussé par son groupe ou sa tribu.
C’est pourquoi c’est une tâche de héros.

Fernand-Loyal ne lutte pas et ne se défend pas contre Fernand-Déloyal ;
le conflit avec 1’ombre n’entraîne pas de combat proprement dit, et la
solution résultera d’un facteur inattendu. .. Lorsque la personnalité
consciente prend 1’ombre au sérieux, sans tricher ni user d’expédients
ou de détours, mais avec l’esprit ouvert a ce qui monte de
l’inconscient, on observe qu’après un laps de temps plus ou moins long
le conflit arrive soudain à son terme et se résout de lui- même de façon
imprévue. Si, au contraire, le moi prend une décision prématurée ou se
dresse contre l’ombre en une attitude morale rigide et unilatérale, le
conflit devient aigu, épuisant, et la situation n’évolue pas. C’est là
un des problèmes majeurs de notre civilisation.

Dans la plupart des civilisations demeurées proches de la nature,
l’individu n’est pas acculé à entrer dangereusement en conflit ouvert
avec 1’ombre ; il a une attitude plus instinctive vis-à-vis d’elle : il
est capable de passer, sans même y penser, d’une attitude à une autre,
de s’adapter aux circonstances sans essayer de leur imposer ses
catégories. Son attitude est plus proche de celle de l’enfant ou de
l’amimal, c’est pourquoi, si souvent, dans les rêves, l’enfant ou
l’animal apparaît comme guide. Dans une culture rurale, les catégories
seront plutôt établies en termes de « bénéfique » ou « dangereux » que
de « bien » ou de « mal », ce qui fait que l’on essayera de se rendre
propices les forces ou les esprits mauvais au lieu de les combattre.
C’est là une attitude psychologique beaucoup plus juste et plus adaptée à
la force du mal, qui est hors de proportion avec l’individu humain. L
‘être humain qui entre en conflit ouvert avec 1’ombre déclare la guerre à
l’une des qualités divines et ne fait évidemment pas le poids.
Habituellement, le conflit avec 1’ombre n’atteint pas un stade aussi
aigu …. On s’efforce, par exemple, d’être droit et bon tout en
commettant toutes sortes de petites malhonnêtetés et de méchancetés dont
on ne se rend pas compte, ou pour lesquelles on a une excuse toute
prête : « C’est la faute d’un-tel », « Tout le monde en fait autant », «
Je ne peux pas me laisser gruger : si les autres sont malhonnêtes,
pourquoi serais-je seul honnête ?», etc.

Il serait imprudent de critiquer trop sévèrement cet état de fait, car
c’est le seul moyen qu’ont la plupart des gens de diminuer une tension
excessive entre les contraires et d’échapper à un trop lourd sentiment
de culpabilité ; cette attitude compense l’opposition extrême entre le
bien et le mal à laquelle la culture judéo-chrétienne nous a habitués.
Chacun de nous étant doté de fortes pulsions instinctuelles et de
tendances destructrices, refuser 1’ombre risque d’emprisonner la vie
dans un conflit insoluble. Mieux vaut négocier avec l’ombre que
d’engager contre elIe un combat sans issue, car l’ombre, si elle est
intégrée, est porteuse de forces nouvelles. Si l’on ne va pas trop loin
dans le sens de l’indulgence ou de la sévérité, on trouvera une attitude
intermédiaire viable, une « voie du milieu », faite de clairvoyance
tolérante. Pour des personnes plus sensibles sur le plan éthique, qui se
sentent appelées à une conscience plus profonde, ont un idéal religieux
élevé ou sont sujettes aux scrupules, la chose se fait plus délicate.
Tant qu’elles ne connaissent rien à la psychologie ou ne recherchent pas
une ascèse inhumaine, le problème se résoudra souvent de façon
naturelle. Mais un certain nombre de personnes ne sont plus capables
d’avancer dans la vie de la façon souple que nous évoquions plus haut,
car en elles les notions de bien et de mal se sont durcies et se livrent
une lutte sans merci. Elles se trouvent paralysées dans leurs actions
et incapables de décision parce qu’elles se heurtent au problème
insoluble consistant en ce que toute situation comporte un « Oui » et un
« Non », une part de bien et une part de mal, et que toute décision et
tout acte ont leurs inconvénients. La mair gauche ne cesse, en ce cas,
de nous jouer des tours ; elle nous place dans des situations
inextricables pour compenser notre vue trop unilatéralement parfaite et
rationnelle, et le cours de la vie est entravé. …

C’est à chacun de trouver une solution personnelle et de savoir dans
quelle mesure il peut et doit partager et travailler à soulager le poids
de la souffrance humaine. Seul le Soi sait trouver l’équilibre et la
mesure juste. Toute action, fût-elle apparemment des plus désintéressées
et des plus utiles, si elle n’est pas inspirée par le Soi, n’aboutit
qu’à un résultat négatif.

Les personnes qui n’ont pas assez de sructures morales risquent de
tomber dans le laisser- aller, l’ennui et le dégoût de la vie, car il
n’y a pas en elles assez de tension dynamique entre les opposés et le
conscient se laisse porter passivement. Par contre, les personnes qui s’
efforcent de respecter un code moral établi et de se comporter en
conséquence courent le risque de trahir leurs instincts et de se couper
de leurs racines, et leur vie, n’étant plus irriguée, devient stérile.
….

..conflit avec l’ombre auquel il n’existe pas de solution toute faite ;
l’individu est obligé de le vivre jusqu’au bout. Si l’on n’est pas
capable de glisser d’une attitude à l’autre, de composer un peu, le
conflit fondamental reste insoluble tandis que la négation du conflit
amène une régression et un abaissement de conscience.

Dans notre conte, c’est la figure de l’anima qui retourne l’ensemble de
la situation;.. la solution vient donc de l’inconscient. C’est
exactement ainsi que les choses se passent chez un individu ; il faut
supporter le conflit jusqu’à ce que surgisse le troisième terme,
l’attitude ou l’événement inattendu qui retourne la situation ou la
place sur un autre plan : le conflit est dépassé plutôt que résolu. On
doit suspendre sa décision, subir la crucifixion et renoncer à la
moindre démarche du moi dans l’une ou l’autre direction. Cela peut durer
des semaines ou des mois, au cours desquels il n’appartient pas au moi
de trancher la tension entre les opposés. La solution créatrice ne peut
apparaître que si on renonce aux désirs et aux partis-pris égotiques et
que l’on se soumette sans réserve aux forces inconnues qui habitent
notre âme, comme s’il n’y avait pas d’espoir. … « Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Si Fernand-Loyal avait essayé de résoudre seul le problème ou s’il
avait discuté avec l’anima de ce qu’il convenait de faire du vieux roi,
rien ne se serait passé. …

..perdre la tête .. c’est ce que fait l’anima lorsqu’elle veut perdre
un homme, non pas physiquement, mais au sens psychologique : c’est la
possession par l’anima, danger auquel succombe celui qui est incapable
de supporter la tension entre les opposés.

Mais il est un autre piège subtil dans lequel risque de tomber celui
qui sait que la solution viendra de l’anima ou de toute autre figure de
l’inconscient, car, s’il anticipe intellectuellement la solution, il
n’accepte pas à fond le fait que le conflit doive être entièrement
assumé, vécu et souffert jusqu’au bout.

Cf. disciples de Lao Tseu…

… lorsque les personnes en analyse ont certaines notions de psychologie
: l’ombre s’en empare, le moi se met à mésuser de son savoir et les
choses deviennent pires qu’avant. Si le moi spécule et complote à propos
du facteur de salut, tout est perdu. Le moi, la personnalité
consciente, doit sans cesse veiller à rester à l’intérieur de ses
limites (*8) et à prendre un conflit éthique au sérieux, comme s’il n’y
avait pas d’espoir de solution. Si nous n’agissons pas ainsi, nous
anticipons et empêchons la psyché autonome et créatrice, le tertium non
datum, de se manifester. Cette attitude est difficile à atteindre, mais
les contes de fées l’indiquent comme étant la seule qui permette de
sortir d’un conflit avec l’ombre sans endommager l’un ou l’autre des
opposés ni le flot de la vie. P.106

Petit séminaire du 16-09-98

*1 Donc trouver un symbole de quaternité dans les rêves, c. à d. un fondement pour que la libido ancienne se transforme.

*2 Wotan complète l’image du christianisme car il est aussi porteur
d’ombre. Ne pas reconnaître l’ombre c’est lui donner une force décuplée.

Danger de croire que le Christ a fait pour nous la confrontation avec l’ombre.. avec le diable.

*3 Quand un homme va mal, qu’il y a une dissociation du moi et que les
rêves sont lourds, il faut observer les figures du féminin. L’anima
étant la couleur de son inconscient si elle est positive elle modifie..
Chez la femme ce ne sera forcément l’animus mais des images du Soi, de
la nature.

*4 Aider l’analysant à attendre. Si on est sûr du processus on fait passer quelque chose de cette certitude.

*5 C’est la fonction sentiment qui donne la valeur du moment = Kairos.

*6 Mieux vaut une figure féminine pour l’anima car vivante.

*7 Château noir quand le soi est relié à l’ombre ; dégager le soi de l’ombre et lui donner une place constructive.

*8 Position éthique du moi = être à sa place

CHAPITRE IV : LE RENONCEMENT DU MOI

Le Fidèle Jean

… le fidèle Jean représente la fonction transcendante (*1) qui agit de
façon juste au sein de la psyché, même si le conscient (le roi) ne
comprend pas ses intentions et, de ce fait, n’y voit qu’irrationnel et
obscurité. … Il permet à la nouvelle conscience encore immature de se
fortifier et de se stabiliser afin de pouvoir régner de façon heureuse.

Ce récit représente une étape du développement de la conscience où les
choses évoluent normalement et sans grands heurts : le vieux roi n’a pas
besoin d’être déposé, chassé ou tué ; quand son temps est accompli, il
le sait et accepte en paix de mourir de mort naturelle, et son seul
souci est d’ assurer une succession heureuse et l’avenir du royaume. …
Un tel roi mérite un serviteur si fidèle : il a entretenu toute sa vie
une relation vivante avec le Soi, la fonction transcendante. C’est à
cette image du Soi qu’il confie l’éducation de son fils encore immature…
l’image paternelle continue à vivre dans la psyché du jeune homme où
elle joue le rôle de référence de loyauté et de spontanéité juste.

L’image paternelle positive assume donc ici – tant que le fils n’est pas totalement adulte – le rôle du Soi.

Lorsque le tailleur ou Fernand-Loyal auront intégré, à force
d’épreuves, un peu de leur ombre, les personnages négatifs devront être
chassés ou tués : ils sont trop mauvais, trop dissociés du conscient
pour pouvoir être pleinement assimilés et transmués.

Ici, l’ombre n’est pas aussi nettement séparée et n’a pas de vie
autonome : elle apparaît dans les caractères mêmes du roi et de la reine
et dans les épreuves auxquelles ils sont soumis, l’épreuve finale étant
le sacrifice de ce qu’ils ont de plus cher pour permettre au fidèle
Jean, au Soi, de renaître en eux.

L’ombre apparaît déjà dans l’impatiente curiosité et l’autorité
coléreuse du jeune roi qui veut forcer la porte de la chambre interdite
et oblige le fidèle Jean à l’ouvrir à son corps défendant. C’est là le
défaut d’une jeunesse bouillante et fière. Mais plus tard, cette
impatience apparemment excusable se révèlera des plus dangereuses. La
jalousie l’aveuglera au point de condamner à mort son plus fidèle
serviteur et son meilleur ami, un tel changement radical d’attitude est
le signe d’une personnalité dissociée dont 1’ombre n’est pas intégrée.

Mais le poison brûlant de 1’ombre et du mal est présent aussi dans le
cheval roux, image de l’impétuosité indisciplinée du jeune roi, et dans
la chemise nuptiale qui n’a que l’apparence de l’or et de l’argent :
prétendre accomplir la conjonction des opposés – de , l’or mâle et de
l’argent femelle – avant d’avoir intégré une part d’ombre est encore un
signe de hâte et d’ arrogance juvéniles.

Enfin la princesse-anima elle-même, si difficile à atteindre et dominée
par sa passion pour l’or … a dans son sein trois gouttes de poison
qu’il est vital de lui retirer….

Nous ne sommes donc pas ici en présence d’un héros clair, solaire, et
de son ombre, mais d’un conscient possédé par une anima négative qui
s’oppose au Soi. C’est pourquoi, à la fin, l’arrogance impétueuse du moi
devra être sactifiée au Soi sous la forme de ce que le moi a de plus
cher au monde, son activité créatrice (ses enfants).

Et cela même ne suffit pas : il faut que l’acceptation soit entière et
sans réserves, qu’elle atteigne le niveau de l’émotion et du sentiment
incarnés par la reine.

.. Jean .. entend le langage des corbeaux, messagers de l’au-delà,
qu’il a probablement attirés, en jouant de la musique, c’est-à-dire en
laissant s’exprimer son sentiment et sa fantaisie.

L’anima est ici la princesse du Toit d’or qui se laisse fasciner par
tout ce qui est en or. On sait que ce métal inaltérable… est un symbole
solaire et que, parallèlement à la pierre philosophale, il est en
alchimie, une image de la réalisation intérieure.

La princesse – l’anima du jeune roi – est séduite par ce symbole de
totalité ; celui-ci n’a pas encore été rendu conscient, c’est pourquoi
il exerce une fascination sur elle et possède son esprit : le toit.
Cependant, c’est grâce à cette fascination qu’elle sera enlevée par le
prince et sauvée du poison.

Au début du conte, il semble qu’elle soit possédée par la magie noire,
car tomber amoureux d’elle entraîne de grands dangers : le cheval roux
et la chemise nuptiale sont les épreuves mortelles que doit traverser
l’homme qui désire l’obtenir. Visiblement, le vieux roi n’avait pas pu
la conquérir et avait dû se contenter d’enfermer son image au fond de
lui-même – dans la chambre secrète de son âme – et il ne croit pas son
fils capable de réussir l’aventure que lui-même n’a probablement pas osé
entreprendre. C’est pourquoi il lui faut mourir et laisser la tâche à
son fils et au fidèle Jean.

Le thème de la belle jeune fille qui est une fée-sorcière, emprisonnant
ou tuant ceux qu’elle séduit, revient sans cesse dans les légendes
orientales. Dans les pays du Nord, le caractère néfaste de la princesse
vient généralement de ce qu’elle est la fille-amante d’un démon – image
archaïque de la divinité – dont le héros doit la libérer, …

Dans tous les cas, elle tue ou ensorcelle ses prétendants, ou leur
impose des épreuves mortelles. On reconnaît là le rôle ambigu de l’anima
dont les exigences apparement négatives obligent le héros à se
surpasser et à s’accomplir pour l’amour d’elle.

Par ses charmes, ses séductions et ses ruses, l’anima amène l’homme à
entrer en relation avec les couches les plus profondes de lui-même. En
prêtant attention aux phantasmes et aux humeurs qui l’assaillent, de
sorte qu’ils puissent s’exprimer et devenir conscients, l’homme établira
le contact avec son inconscient et avec les archétypes de l’inconscient
collectif, ces dynamismes puissants qui vivent au fond de nous.

Lorsqu’un homme est saisi par une humeur ou une émotion, qu’elle soit
positive ou négative, il est bon qu’il s’interroge : « Pourquoi telle ou
telle chose me met-elle dans cet état ? Par quoi suis-je touché ou
fasciné ? » Ces questions l’aideront à découvrir la réalité psychique
qui se cache derrière ces mouvements d’émotion et il découvrira souvent
que son anima est captive d’un « démon » qu’il faut exorciser.

En langage psychologique, nous dirons que son anima est contaminée par
des pulsions qui, faute d’être rendues conscientes, s’en prennent à son
côté affectif, émotionnel, et provoquent en lui de telles humeurs (*2):
il devra traverser le pont formé par ses émotions pour découvrir de
quelles forces démoniaques il s’agit. P.119

Ces émotions dissimulent souvent, en effet, des contenus qui sont en
relation avec des idées religieuses, des valeurs spirituelles ou des
divinités qui, retombées dans l’inconscient et donc dans le domaine de
l’anima, ont régressé au niveau démoniaque. C’est pourquoi exorciser
l’anima implique, le plus souvent, une discussion et une remise à jour
de problèmes d’ordre spirituel.

En raison de sa moins grande rigidité, nourrissant moins de préjugés
que ne le fait la conscience masculine, l’anima, en vraie femme, capte
ce qui est dans l’air du temps et saisit intuitivement les besoins d’une
époque nouvelle ; activée par ces contenus, elle les ramène avec elle
au conscient.

…le monde n’est pas changé du fait que les idées se transforment ..

…les femmes… savent intuitivement que changer d’idées dépend uniquement de la façon dont on regarde les choses.

Si pour l’homme l’ébranlement émotif se situe au niveau des idées, les
femmes, pour leur part, réagissent fortement aux changements dans la vie
sociale et affective, car c’est là que leur monde s’enracine ; des
bouleversements dans ce domaine risquent de leur donner à leur tour des
envies de se détruire.

Hommes et femmes devraient savoir qu’il en est ainsi, car cette
connaissance est indispensable à une compréhension mutuelle et évite de
se blesser réciproquement sans le savoir.

Les femmes peuvent jouer avec les idées, parce que la pensée, l’idée,
n’est pas pour elles une question de vie ou de mort. II en résulte que
la femme a un effet positif et créateur sur l’homme ; elle pourra
inspirer et féconder son esprit par la légèreté et la souplesse mêmes
avec lesquelles elle accepte les idées nouvelles et les présente à
l’homme. La femme ou l’anima sera alors l’inspiratrice, et l’homme aura à
fournir le travail qui concrétise et donne forme à l’inspiration. Cette
relation est inverse et complémentaire du rapport biologique entre
l’homme et la femme, où c’est lui qui féconde, tandis qu’elle forme
l’enfant et le met au monde. De même que la femme est souvent
l’inspiratrice de l’homme dans la réalité extérieure, l’anima l’est à
l’intérieur : elle fait monter en lui les idées en germe, lui fait
capter les nouveaux contenus qui flottent dans l’air du temps avant
qu’il ne s’en empare pour les élaborer. Ce qui est gênant dans l’affaire
et rend souvent l’anima irritante, est qu’elle a tendance à présenter
ces idées-germes, ces intuitions créatrices, sous une forme inadaptée et
indigeste. … style archaïque et emphatique dans lequel elle s’exprime.
p. 121

L’anima à l’état brut énonce ce qu’elle a à dire sous une forme
carrément insupportable, mélange inextricable d’émotions et d’idées
crues qui ne permet pas de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux
: on ne peut ni l’accepter ni le rejeter, puisque cette mixture
renferme un parfait non-sens, tout en contenant un noyau de vérité
profonde. On trouve des matériaux similaires chez les personnes
schizophrènes qui ne sont pas totalement dissociées. Elles écrivent des
textes inspirés ; mais lorsqu’on regarde ceux-ci de plus près, on
s’aperçoit que les données sont erronées, les matériaux mal présentés et
mal ordonnés, et que l’argumentation est truffée de contre-vérités.

On est confronté là avec les expectorations typiques d’une anima pleine
de venin. Ce fatras renferme néanmoins quelque chose de valable et de
nature à inspirer.

Un homme responsable, épris de vérité, détestera naturellement ce genre
de matériaux que lui présente l’anima, et pourtant, à moins de rendre
stérile son propre développement, il lui faudra les prendre en
considération.

La question est donc de savoir conserver assez d’esprit critique pour
exorciser l’anima, afin d’entrer dans une relation de sentiment avec
l’inconscient.

Les idées nouvelles se cachent souvent au sein d’une matière première
fruste, dans un mélange d’or et de boue que l’homme doit tamiser pour en
extraire ce qui est précieux.

Un des effets du poison de l’anima est d’induire l’homme à penser qu’il
est le grand révélateur d’une vérité neuve, ou, au contraire, de lui
ôter toute confiance en lui. Elle a quelque ressemblance avec le menteur
hystérique qui exagère et déforme les choses.

La façon la plus simple de découvrir dans quel domaine un homme
habituellement posé subit l’influence de son anima est d’observer à
partir de quel moment il se met à exagérer, à être injuste, ou à faire
des discours remplis d’émotion sur la politique ou la philo sophic de la
vie. C’est là que l’anima s’empare de lui avec ses leurres, ses
déformations et ses exposés redondants.

L’époque moderne nous a habitués à de telles expectorations de l’anima
la plus primitive – résultat de pulsions anales plutôt que d’émotions –
auxquelles on donne indument le nom d’art. Il semble que l’on confonde
trop facilement la traduction brute d’états inférieurs souvent
chaotiques (qui peut être valable au niveau individuel en tant que
soupape et élément d’une imagination active) avec de l’art.

Nous savons, hélas, que la libération débridée des instincts et des
refoulements … reste inopérante tant que les éléments ainsi libérés ne
sont pas intégrés par l’individu.

De la même manière, la spontanéité gestuelle ne suffit pas, à elle
seule, à créer une oeuvre d’art. La création demande l’union du masculin
et du féminin, du conscient et de l’inspiration issue de l’inconscient.
p.123

Petit séminaire du 14-10-98

*1 Quand les gens commence à rêver c’est la fonction transcendante qui
est à l’œuvre et s’anime mettant en relation conscient et inconscient.

L’activité du Soi, la mécanique, qui amène au conscient est la fonction transcendante.

Toujours regarder les premières images du féminin dans les rêves
d’homme car derrière se cache le Soi. De même chez la femme, le Soi est
absorbé dans l’animus négatif.

*2 Les changements radicaux d’humeur et d’attitude signent qu’il y a de l’ombre non intégrée.

CHAPITRE V : LE VOYAGE AU DELA DES MERS

Le fidèle Jean est une personnification de cette partie de
l’inconscient qui tend à construire une nouvelle position consciente
unissant les opposés, que Jung a nommée la « fonction transcendante ».
Il présente également une analogie avec l’idée alchimique du Mercure,
décrit comme un esprit créateur existant au sein de la nature ou, comme
nous le dirions à présent, dans les profondeurs de l’inconscient.

Une confiance totale vis-à-vis du fidèle Jean, sans poser de questions
quant aux raisons de son action, sans intervention du moi, est donc
exigée du roi. Cette confiance est tout à fait semblable à celle que..
Khider réclama de Moïse. P.125 (*1)

Les corbeaux, … conversent entre eux sans s’adresser directement au
fidèle Jean : on pourrait croire qu’ils sont indifférents au salut du
roi. Ils se contentent d’énoncer la vérité, comme le font les rêves.

… il serait anthropomorphique d’attribuer à l’inconscient une
bienveillance charitable, du moins telle que nous l’entendons sur le
plan humain ; l’inconscient énonce ce qu’il a à dire. Et c’est au
conscient de décider s’il en tiendra compte et d’accepter les
conséquences de son choix.

Il est fréquent dans les contes que non seulement l’expédition en terre
inconnue – dans une zone profonde de l’inconscient – soit jalonnée
d’épreuves, mais que ce soit aussi le cas sur le chemin de retour au
pays d’origine, les dernières difficultés étant généralement de
caractère un peu différent des premières.

La plupart …prennent la traversée de la mer et les pérégrinations du
héros vers une terre inconnue comme l’image d’une descente du moi
conscient dans l’inconscient. C’est à la fois vrai et faux : …puisque,
d’une certaine façon, toutes les figures d’un conte évoluent, depuis le
début, dans l’inconscient : tous sont des personnifications de forces et
de processus inconscients.(*2) En effet du point de vue conscient, le
vieux roi, le prince, le fidèle Jean et la princesse sont tous dans
l’inconscient. …nous entendons ici par « conscient » ce qui est
généralement admis par une communauté donnée, à une certaine époque ;
c’est l’esprit du temps ou conscient collectif, … p127

…nous nous efforçons toujours de définir notre situation du point de
vue conscient, sans nous rendre compte que, ce faisant, nous demeurons à
l’intérieur d’un même cercle et n’apportons rien de nouveau. … si nous
nous penchons sur des rêves individuels, il nous est donné une image
très différente, car nous voyons alors les choses telles qu’elles se
reflètent dans l’inconscient.

On pourrait dire que ces productions sont, en quelque sorte, des
photographies, prises par l’inconscient, qui nous montrent comment
celui-ci voit la situation consciente et l’évalue. .. Il me montre par
là que, là où je crois suivre mon intérêt et agir raisonnablement, je ne
sais pas discerner les vraies valeurs et me fourvoie, ou, à l’inverse,
que, malgré mes limites et mes faiblesses, il y a, quelque part en moi,
un héros qui a une chance de sauver la situation si je le laisse agir.

Le premier « cliché » que nous présentent nombre de contes est celui
d’un roi âgé, malade ou mourant. C’est l’équivalent des articles de
journaux qui dénoncent les malaises de notre civilisation … Ce sont là
des ymptômes de vieillissement des valeurs collectives dont le règne
s’affaiblit et qui demandent à être remplacées, renouvelées, sans que
l’on sache encore comment.

C’ est une conjoncture de cet ordre que décrit le début de notre conte :
le vieux roi est mourant ; le jeune prince, son successeur, est encore
immature et – ce qui est probablement à la base de cette crise – l’anima
(*3) est réduite à l’état d’image sans vie ; … elle est privée du
mouvement et de la profondeur que seule la vie peut donner ; la réalité
psychique qu’elle représente n’a plus la possibilité d’agir et d’évoluer

C’est pourquoi elle a du fuir dans un lointain royaume et, pour la
retrouver, il faut se rendre « au-delà des mers ». Il faut plonger en
soi-même jusqu’au niveau des images, des phantasmes et des émotions,
jusqu’au « monde de l’anima » qui est séparé du conscient par une vaste
zone inconnue.

Il ne suffit pas de vaincre les obstacles qui séparent le moi conscient
de l’anima et de la rejoindre dans son monde, mais qu’il faut savoir en
revenir en la ramenant avec soi, ce qui est bien plus difficile.

C’est toute la différence qu’il y a entre se laisser aller à des
liaisons faciles ou se bercer de phantasmes érotiques, et rendre son
anima consciente, la vivre dans une relation concrète et vraie. Rien ne
sert d’avoir rencontré l’anima sur le plan symbolique si l’on ne
parvient pas à la ramener dans la vie personnelle. (*4) Les difficultés
de cette phase décisive sont révélées par les corbeaux ..

Dans la première phase d’une ana1yse, un homme voit souvent surgir dans
ses rêves un monde qui lui est totalement étranger : celui où évoluent
les figures d’ombre et d’anima. En prêtant attention à l’univers de ses
rêves, de ses phantasmes et de ses humeurs, il s’est rendu, .. dans le
royaume où ces figures mènent leur existence propre. C’est là-dessus que
va se focaliser tout d’abord le travail sur l’inconscient : on
observera comment celui-ci représente et évalue l’état psychique du
sujet et l’on cherchera à découvrir et à comprendre ces processus
naturels à l’oeuvre dans ses profondeurs. On aidera le sujet à entrer en
relation avec les figures d’ombre et d’anima qui vivent là une
existence plus ou moins autonome, de façon à ce que, peu à peu, un pont
s’établisse par-dessus la faille séparant le conscient de l’inconscient.
p.129

… les matériaux fournis par l’inconscient : rêves, phantasmes,
souvenirs et associations d’idées, émotions et humeurs, faits «
irrationnels », parfois dessins ou écrits spontanés, bref, .. tout ce
qui demande à monter à la surface de l’être.

Les aspects extérieurs de la vie, tels que la timidité, l’impuissance,
les difficultés de contact, les problèmes conjugaux ou professionnels,
etc., seront examinés à la lumière des matériaux fournis par
l’inconscient, et non d’un point de vue conscient et rationnel.

Dans le langage de la symbolique alchimique, c’est la phase durant
laquelle les éléments nécessaires au processus de transmutation sont
isolés et enfermés dans la cornue hermétiquement close, à l’exclusion
des autres.

De même, sur le plan psychologique, il s’agit d’une situation
exceptionnelle créée de toutes pièces, où les événements extérieurs sont
observés dans leur reflet à l’intérieur de l’individu. C’est
l’équivalent du vase alchimique et aussi du voyage mythique dans
l’au-delà.

Après un certain temps, vient la difficulté de l’ouverture du vase ou
du retour, celle que l’on rencontre à se tourner de nouveau vers la vie
extérieure sans rien perdre des expériences et des trésors découverts au
cours du séjour dans l’inconscient.

L’équilibre se fera quand la relation entre les deux mondes sera
devenue naturelle et aisée et que le sujet aura pris l’habitude de tenir
compte de ses rêves, de ses intuitions et de son sentiment pour
éclairer et vivifier son action.

… d’ une part, les rêves réagissent à la situation particulière du
sujet, mais d’autre part, ils montrent qu’il s’agit d’un problème
éternel qui, cependant, porte la marque structurelle du temps. Ainsi,
chez un homme, la mère personnelle apparaîtra dans des songes qui
illustreront le drame familial du rêveur, mais il y aura aussi des rêves
archétypiques qui montreront que s’arracher à la mère est un problème
commun à tous les jeunes mâles, et que tout homme le rencontre sous une
forme ou une autre.(*5)… les productions de l’inconscient, … sont à la
fois dans le temps et hors du temps ; elles participent des deux mondes.
P.131

Cf. Les contes d’Andersen ..les éléments archétypiques dépassent sa
personne, mais leur arrangement reflète son psychisme particulier. On
peut en dire autant des rêves qui présentent souvent, de par leurs
éléments archétypiques, une portée collective tout en gardant
l’empreinte de l’individu chez qui ils sont apparus.

Le premier danger rencontré par le jeune roi sur le chemin du retour
est le cheval roux. La couleur rouge- roux évoque le feu, la fougue
sauvage de ce Pégase. Le roux, dans le folklore, est souvent associé à
l’hystérie, à la possession par l’émotion incontrôlée. C’est pourquoi il
doit être sacrifié.

Dans le mouvement qui mène de l’introversion au monde extérieur,
l’impatience est une réaction particulièrement fréquente et néfaste.

La plupart des gens, à ce stade de l’analyse, insistent sur l’urgence
de trouver des solutions pratiques à leurs problèmes et veulent prendre
des décisions concernant leur vie extérieure : faut-il partir de chez
ses parents, se marier, changer de situation, quitter son (ou sa)
partenaire ? … Les individus extravertis ou très rationnels auront
particulièrement tendance à exiger une interprétation concrète et
unilatérale de leurs rêves et seront déçus si celle-ci reste à un niveau
symbolique et général. Ils veulent intellectualiser la situation et
trouver une solution immédiate et efficace. Cela n’est pas juste, car il
faut, dans un premier temps, rendre conscient le processus inconscient
en évitant d’appliquer prématurément et de facon indue à la situation
concrète les indications des rêves.

En s’en tenant à l’interprétation symbolique sans se laisser entraîner à
des solutions concrètes avant que, par un lent travail de maturation,
celles-ci se forment d’elles-mêmes, on permet au sujet d’atteindre le
royaume situé « au-delà de la mer ». (*6)

C’est ainsi que l’on vient à bout du cheval roux qui risque d’emporter
dans les airs celui qui, ayant retrouvé son énergie vitale grâce au
travail sur l’inconscient, se laisse entraîner par elle s’il n’ apprend
d’abord à renoncer à cette inflation et à dompter son élan. P.133

… Le retour au concret après la période d’incubation et d’introversion
qui caractérise le début d’une analyse est délicat, et l’étape suivante
consistera à aider le sujet à établir un lien solide entre les deux
niveaux, conscient et inconscient.

Les rêves montrent en général clairement quand le moment est venu
d’ouvrir la cornue pour en faire sortir l’homme nouveau, « l’enfant des
sages », le jeune roi : cela peut être une jeune plante qu’il est temps
de repiquer en pleine terre, une personne qui doit sortir de chez elle
pour accomplir des tâches à l’extérieur, une prison qui s’ouvre, ou
toute image de cet ordre.

L’un des obstacles auxquels on se heurte dans cette phase de l’analyse,
et qui est souvent à la base des résistances, vient de ce que le sujet
qui a recouvré la santé au cours d’une profonde transformation de
lui-même ne peut plus accepter les relations névrotiques avec ses
proches ou une profession qui ne lui convient pas, qui est en dessous de
ses capacités présentes et où il n’est pas apprécié à sa juste valeur.

« S’adapter » coûte que coûte au milieu sous prétexte de réalisme ne
pourrait aboutir qu’à une régression à l’état antérieur et à perdre tout
le bénéfice de l’expérience, et même à tomber dans une situation pire
que la précédente, d’où la tentation de fuir le réel sur le cheval roux.

L’individu qui s’était adapté tant bien que mal à ses conditions de vie
à l’aide de ses symptômes et de ses réactions névrotiques ne peut plus,
une fois guéri, réintégrer ce carcan ; force lui est de créer un
nouveau mode d’adaptatiom à l’existemce en trouvant un compromis
équilibré entre ses propres besoins et les nécessités concrêtes. Cela ne
peut généralement être mené à bien sans quelques transformations du
mode de vie extérieur et des relations avec les autres.

Le but de cette phase du travail est donc de parvenir à intégrer
l’acquis de l’analyse dans la vie quotidienne. Dans notre conte, il
s’agit plus particulièrement de l’intégration de l’ anima.

On rencontre fréquemment des hommes qui n’ont qu’une relation vague et
abstraite avec leur anima, et, de ce fait, avec l’inconscient dans son
ensemble. … si un homme n’est pas en relation avec ses couches émotives
profondes et avec son sentiment, l’anima sera pour lui une image
intellectuelle et non une réalité vivante. Il pourra accepter le fait
que les rêves soient symholiques, mais si on lui montre que les contenus
de l’inconscient mènent leur vie propre, qu’ils exercent une action sur
l’existence en influençant les humeurs et les opinions en apparence les
plus rationnelles, qu’on peut tomber physiquement ou psychiquement
malade parce qu’on ne traite pas son anima avec assez d’égards et qu’un
complexe inconscient négligé peut vous jeter sous les roues d’une
voiture, son rationalisme se cabrera. … car, si l’inconscient déborde
ainsi en quelque sorte dans sa vie diurne, c’est qu’il a quelque chose
de très important et de très urgent à lui transmettre, il arrive qu’il
faille une maladie ou un accident pour que le sujet se décide à faire
cet effort. p.135

Il est probable qu’avant d’en arriver là, ces contenus inconscients
sont apparus, de façon répétée, dans ses rêves, sans qu’il ait voulu ou
pu leur accorder son attention ; s’il n’écoute pas ses voix et s’enferme
dans son refus, ces manifestations de l’inconscient risquent de devenir
obsessionnelles ou délirantes et de submerger le moi, créant un épisode
psychotique qui, bien souvent, eut été tout à fait évitable. …

Une extrême délicatesse est nécessaire lorsqu’on a affaire à des
tempéraments créateurs, car l’inspiration à l’état naissant est fugitive
comme le Mercure et il faut éviter de la mettre à nu si l’on ne veut
pas la voir se dissiper et disparaître.

Mieux vaut ne pas toucher aux oeuvres d’un artiste et ne pas chercher à
les interpréter. Mais l’analyse des rêves dans toute son ampleur ne
peut que dénouer les blocages qui freinent la création et en approfondir
la source.

L’artiste croit avoir produit seul son oeuvre et que, parce qu’il l’a
faite, elle lui appartient ; il ne lui accorde pas le droit de prendre
vie et d’avoir prise sur lui. Comme le vieux roi, il reconnaît l’anima
en portrait, mais à la condition qu’elle ne se mêle pas de transformer
son existence.

Beaucoup d’individus non artistes réagissent de la sorte en ne prenant
pas les figures de leurs rêves et de leurs phantasmes comme réelles. La
princesse du Toit d’or… Ce nom signifie que l’anima est idéalisée au
point d’avoir perdu tout contact avec le réel. Elle est reléguée dans un
monde éthéré et artificiel … Son aspect chthonien, sa dimension
instinctive, émotive et sexuelle, non reconnue et devenue dangereuse de
ce fait, apparaissent également sous la forme du cheval roux qui enlève
dans les airs celui qui l’enfourche.

En réalité, l’anima est à la fois divine et humaine ; elle dispense les
plus hautes inspirations spirituelles comme elle suscite les désirs
sexuels les plus crus. On ne peut, sans danger, la mutiler de l’un de
ses aspects. Marie l’Immaculée et Marie la Prostituée incarnent toutes
deux l’anima. … Pour Dante … Béatrice est à l’extrémité la plus haute,
et la sorcière qui danse avec le diable à l’extrémité la plus profonde.

A l’un des bouts du spectre, l’anima est déesse, et à l’autre bout, elle est pure attirance sexuelle, instinct et émotion.

Les Anciens le savaient bien qui adoraient également la Vénus ourania
(céleste) et la Vénus pandemos (profane), la première étant symbolisée
par la colombe et la seconde par le moineau, …

L’anima n’est pas intellectuelle ou physique, adorable ou ravalée au
niveau le plus bas, elle est tout cela ensemble. Elle contient ces
dualités, évolue entre ces différents niveaux et se situe, par essence,
dans la tension entre ces opposés. (*7)

L’homme est déchiré entre l’attirance commune pout l’autre sexe et l’expérience intérieure du niveau le plus élevé. P.137

Cf. Gérard de Nerval.. C’est l’exemple frappant d’un homme victime de
sa tragique incapacité à accepter le caractère paradoxal de l’anima et,
de façon plus générale, de l’être humain. Il ne put comprendre que l’âme
est une énergie vivante qui évolue dans les différents mondes et aux
divers niveaux de la réalité, intérieure aussi bien que concrète. …

La conscience rationnelle veut toujours cataloguer, classer, trancher ;
il faut tenir bon et résister à cette tentation de césure entre ces
deux positions, et reconnaître la nature autonome de l’anima qui
décidera elle-même sous quel angle elle apparaîtra.

L’individu qui se laisse prendre par de telles contradictions
apparentes est dissocié, son moi conscient est tombé dans une attitude
unilatérale et refuse de laisser vivre l’autre côté ; mais si l’on
sépare une réalité en deux, on sait que la partie refoulée réapparaît
toujours, et de façon négative.

… la princesse est attirée sur le bateau par ruse… enlevée de force,
ses sentiments eussent été blessés. Il fallait trouver le moyen
approprié pour la faire descendre de sa position hautaine et, pour cela,
le fidèle Jean se sert d’un des traits de caractère de la princesse :
son amour pour l’or.

.. du fait même que l’anima est placée si haut, il risque de se
produire en compensation un déchaînement de l’instinct sexuel représenté
par le cheval roux capable d’emporter le roi et qu’il faut tuer. Le roi
doit apprendre à mater son impatience et à sacrifier la sauvagerie de
l’animal en lui. Le cheval roux est aussi lié à la princesse : celle-ci
constelle le monde chthonien et instinctif.

Cependant, il est intéressant de remarquer que l’animal est un cheval,
et que celui-ci ne risque pas de mener le héros dans un bourbier – ce
qui serait le fait d’une sexualité bestiale -, mais dans les airs :
c’est une sorte de Pégase qui emporte celui qui l’ enfourche loin de la
terre, loin de la réalité concrète. … la passion physique, si elle est
vraiment portée par l’anima, ne conduit pas vers la réalité : les
qualités numineuses de l’anima prennent possession du sujet. P.139

Du fait que le préjugé chrétien a repoussé l’aspect instinctif de
l’anima, celle-ci a eu tendance à se développer dans l’autre direction
et à devenir inhumaine. C’est une situation typique et notre histoire
dit que la seule solution est de tuer le cheval. …Le jeune roi n’a pas à
tuer le cheval lui-même ; il n’a même pas conscience du danger qu’il
représente ; c’est le fidèle Jean, personnification de la fonction
transcendante, de la poussée vers une conscience plus grande, qui le
fera ; le conscient n’a pas ici à décider, l’inconscient s’en charge
seul.

… Le cheval porte lui-même le fusil avec lequel il sera tué. Freud
pensait que les pulsions instinctives avaient un caractère unilatéral et
que le moi conscient devait les maîtriser ou les sublimer tandis que
pour Jung la conduite instinctive contient en elle-même sa propre
possibilité de sacrifice, (*8)…. les animaux n’abusent ni de la
sexualité, ni de la nourriture, ni de l’agressivité, sauf dans des
conditions perturbées. Cela signifie que, dans la nature, les conduites
instinctives possèdent leurs propres freins, leur propre possibilité de
se maîtriser afin de ne pas dominer l’être tout entier, ce qui serait
contraire à la survie. Il en est de même pour les instincts de l’être
humain qui ne deviennent obsessionnels que lorsque le conscient, dans
son désir diabolique de pouvoir, interfère à mauvais escient.

Prenez le cas d’un jeune homme élevé de façon stricte et qui, par
réaction, mène, comme étudiant, une vie dissipée. S’il n’intellectualise
pas la chose et n’est pas enclin à la névrose, il se fatiguera vite de
cette vie… Une fois défoulé, ce premier déferlement se calmera de
lui-même. Mais s’il … dépassera la mesure et ira au-delà des besoins de
sa na ture. S’il refuse de tenir compte des indices qui lui montrent
qu’il devrait modérer ses plaisirs et persiste dans son attitude
excessive, il peut arriver que la nature prenne sa revanche en le
rendant momentanément impuissant. C’est comme si l’inconscient lui
disait : « Puisque tu n’obéis pas à l’instinct en toi, je tue ton
cheval. »

Une sexualité qui se freine elle-même est un phénomène extrêmement
brutal qui peut prendre une forme pathologique. L’analyse des rêves lui
aurait montré que la nature désirait se régulariser elle-même. La
poussée inconsciente vers l’individuation peut briser et sacrifier une

conduite instinctuelle lorsque celle-ci dévie par trop de son rôle.

Tout instinct, et donc la sexualité, est régi par la loi du « tout ou
rien ». C’est à la conscience d’être attentive aux signes et d’y adapter
sa conduite par un usage normal de l’instinct. .. cela n’est pas
valable pour la seule sexualité, mais aussi pour la nutrition ou
l’agressivité, par exemple.

Les individus de tempérament très agressif se font, dans leur jeunesse,
rabrouer par leurs parents et leurs maîtres et battre par leurs
camarades jusqu’à ce qu’ils aient dominé ces pulsions. Ayant compris
l’aspect destructeur que peut revêtir cet instinct et voyant qu’il ne
leur attire que des ennuis, ils finissent par le rejeter en bloc. Mais
si cette répression est poussée trop loin, elle paralyse tout élan vital
tandis que l’être est dévoré intérieurement par le feu des émotions
réprimées. Ces personnes n’osent pas se défendre car elles craignent
d’aller trop loin. Sentant en elles-mêmes une accumulation de violence
non vécue, elles en sont terrifiées et culpabilisées. Cela leur donne
extérieurement une attitude de chiens battus, tandis qu’ elles
accumulent le ressentiment des humiliations subies et sont la proie
d’idées de persécution. Elles devront apprendre à laisser s’exprimer
consciemment leurs sentiments agressifs, mais à petites doses, car si
l’on ôte le couvercle du chaudron d’un seul coup, toute la pression
jaillit. Ce contrôle de soi est plus difficile que la simple répression
et bien des tâtonnements seront nécessaires avant de parvenir à une
conduite équilibrée et humaine dans ce chemin du milieu qui passe entre
le tout et le rien de l’instinct. En donnant à chaque instinct sa place,
sans le laisser empiéter sur celle des autres ou sur le processus qui
conduit vers la totalité, on se met en harmonie avec l’aspiration de
l’inconscient vers l’individuation. p.142

Petit séminaire du 14-10-98

*1 C’est aussi la position de l’analyste que de faire confiance au Soi de l’analysant et à son propre Soi.

*2 Comme les figures des rêves au plan du sujet ; donc susceptibles d’évolution.

*3 L’anima est un facteur de rénovation pour l’homme, d’où l’importance d’accorder de l’attention aux images du féminin.

*4 Des hommes restent fascinés par l’ anima

*5 Les mères pour les hommes sont en général négatives dans les rêves ;
ce sont les plans archétypiques qui vont teinter la mère de cette
négativité.

*6 Surtout chez les extravertis. Le rêve ne donne pas la solution du
problème extérieur mais bien d’une évolution. Si les gens sont trop dans
le concret, polariser le symbolique.

*7 Chez Jung Animus- Anima sont la condition sexuée de l’individu ; d’abord instinctuelle.

*8 Dans le sacrifice il y a une libido à prendre ; elle est
désancastrée, rendue libre pour devenir disponible pour autre chose.

CHAPITRE VI : LA GRANDE MERE ET L’UNITE

… Si, nous prenons le fidèle Jean comme figurant le principe de
l’inconscient collectif qui tend à bâtir une nouvelle dominante du
conscient collectif (autrement dit, comme le représentant de la fonction
transcendante), il peut paraître étrange que ce personnage soit
pétrifié alors qu’il accomplit fidèlement sa tâche. La cause de ce
malheur est l’incompréhension et le manque de confiance du jeune roi.
Cela correspond à l’expérience, car si le conscient a une attitude
fausse, les messages de l’inconscient, même s’ils sont vus ou entendus,
ne sont pas compris et le conscient a sur eux un effet pétrifiant. (*1)

L’inconscient prend parfois d’étranges et sinueux détours qui déroutent
le conscient… Cf. Khider et Moïse… Khider symbolise l’étonnante sagesse
supérieure de l’inconscient, du Soi, que notre conscience rationnelle
ne peut jamais atteindre. Le moi conscient ne cesse de s’opposer à la
sagesse intérieure plus haute et de la rejeter parce qu’elle lui
apparaît comme serpentine et pleine de détours du fait qu’elle connaît
et prend en considération des éléments que nous ignorons. Le fidèle Jean
est comme Khider(*2) : il représente principe divin de la conscience
qui possède la connaissance, et c’est pourquoi il est incompris. Tous
deux présentent des ressemblances frappantes avec le Mercure, .. de l’
alchimiste qui ne cesse de se dérober à lui, de lui jouer des tours et
de le déconcerter.

Le fait que les jeunes roi et reine aient placé la statue du fidèle
serviteur dans leur chambre à coucher est très révélatrice. Freud a, en
quelque sorte, redécouvert la statue du fidèle Jean dans la chambre à
coucher de notre civilisation ; c’est là que le principe de vie de
l’inconscient fut d’abord trouvé par lui sous la forme de quelque chose
de figé, de non vécu et de refoulé. Il fut le premier discerner que,
dans notre civilisation, la pierre d’achoppement se manifeste
principalement dans la relation entre les sexes. Mais il ne put aller
au-delà de l’affir- mation de l’existence d’un tel blocage dont il ne
vit que l’aspect négatif et destructeur. L’importance qu’il lui donna
vint de ce qu’il rencontra d’abord l’inconscient comme un facteur qui
faisait obstacle à la sexualité, ce qui correspondait à la mentalité de
cette dernière période de l’ère chrétienne.

Jung découvrit que cette pétrification, ce blocage, était l’expression
d’un principe dynamique capable de revenir à la vie et de se révéler
comme un principe vivant. La relation entre les sexes joue un rôle de
sismographe : il révèle la présence de désordres, de quelque sorte
qu’ils soient. La plupart des troubles de la vie sexuelle et de la
relation entre les sexes ne sont pas tant des difficultés en elles-mêmes
que des indications d’un conflit beaucoup plus profond… p. 145

Toutes les catégories de dérangements psychiques se manifestent par des
difficultés d’adaptation sociale, dans l’attitude envers la mort, ou
dans des circonstances telles que les relations sexuelles, c’est-à-dire
chaque fois qu’une réaction instinctive est nécessaire, parce que ces
situations font appel à des structures archétypiques d’importance
vitale. Les situations archétypiques exigent en effet de l’être humain
une réaction de sa personnalité totale, c’est pourquoi, s’il souffre
d’une faille névrotique, elle s’y révèlera. Le roi et la reine sont
incapables de se rejoindre complètement parce qu’une figure pétrifiée
les considère sans cesse avec reproche, leur donnant un tel sentiment de
culpabilité qu’ils ne peuvent jouir de leur vie commune.

La pétrification de ce que représente le fidèle Jean s’observe partout
où le principe dominant de la conscience ne reconnaît pas le caractère
toujours en mouvement de l’inconscient. Cette vision erronée, rigide et
dépourvue de souplesse a pour effet de figer l’inconscient.(*3) Chaque
fois que nous faisons de la théorie à propos de l’inconscient et
traitons les mots comme étant plus que des termes descriptifs, nous le
pétrifions et agissons en sorte qu’il lui est impossible de se
manifester comme une force vivante. N’importe quelle théorie peut
l’affecter et le changer en une chose statique à qui l’on interdit de se
manifester de soi-même.(*4) Jung écrivait au Dr Baur-Celio : « Je ne
voudrais induire personne à la croyance et le priver ainsi de
l’expérience ».

Dans notre conte, le fidèle Jean peut encore être sauvé après sa
pétrification et il demande au roi, en l’absence de la reine, de couper
la tête des deux enfants et d’enduire la statue de leur sang. Ces
enfants doivent avoir affaire avec des activités conscientes qui gardent
le fidèle Jean dans cet état de rigidité et auxquelles il est
nécessaire, en conséquence, de renoncer. … Les enfants sont les
possibilités futures du roi et ce à quoi il tient le plus au monde.
C’est la situation archétypique d’ Abraham ; celui-ci eût certainement
préféré se tuer lui-même plutôt que d’égorger son fils. Le sacrifice
d’Isaac représente le plus grand sacrifice possible.

C’est pourquoi, à cet instant, le fidèle Jean révèle ce qu’il est en
réalité : une image de Dieu, car ce n’est qu’à Dieu seul que l’on peut
sacrifier son propre enfant. Mais l’enfant a une double signification :
sur le plan mythologique, il peut représenter le Soi aussi bien que,
dans certains contextes et avec certaines nuances, 1’ombre infantile du
sujet. La réalisation du Soi amène toujours avec elle une restauration
de la naïveté, du naturel et des réactions plénières de l’enfant. La
question est : « Suis-je encore trop enfant, ou dois-je redevenir enfant
? » Comme disait le Christ : « Celui qui ne reçoit pas le royaume de
Dieu comme un petit enfant, n’y entrera pas. » Mais l’on doit d’abord
devenir adulte pour redevenir enfant. La tradition chrétienne a parfois
préféré croire qu’il fallait demeurer la petite brebis de Jésus pour
pouvoir atteindre le royaume des cieux, alors que ce qui est requis en
fait est la restauration de la capacité non réfléchie de réaction vitale
totale, soutenue et inspirée par le Soi.

Dans notre contexte, il est clair que le jeune roi a une attitude
consciente immature. Cela se traduit par une incapacité à déceler le
paradoxe(*5) – les opposés-, une tendance vers l’unilatéralité qui lui
fait décider sans réflexion le supplice du fidèle Jean. Cette façon de
se tenir en dehors du conflit est infantile. Mais 1a crainte de
l’attitude infantile ne doit pas faire oublier le symbolisme positif de
l’enfant. En cherchant à détruire l’infantilisme, une psychanalyse de
type freudien aboutit souvent à tuer la spontanéité : toute erreur et
tout lapsus seront mis en rapport avec les complexes d’Oedipe ou
d’Electre ; cette façon d’interpréter peut s’avérer destructrice, car,
si elle supprime tout comportement infantile, elle exorcise également la
fraîcheur -et la créativité – et conduit à une attitude morne, à une
qualité de conscience crispée dans laquelle le sujet s’examine sans
cesse pour voir si son attitude ne révèle pas tel ou et complexe.

…jusque-là le jeune roi n’avait fait qu’exprimer ses désirs.. Le fidèle
Jean avait tout fait à sa place et le roi lui-même n’avait en rien
contribué à son propre bonheur. … (le roi) a omis la seule chose en son
pouvoir et qui était de lui faire confiance. Mais peut-être est-ce là sa
chance, puisque cela l’amène à s’éveiller et à se demander : « Pourquoi
de pareilles choses se produisent-elles ? » C’est alors qu’il rachète
sa passivité passée en sacrifiant ses enfants.

Du point de vue psychologique, cela signifie le sacrifice du principe
conscient et du moi, dans ce qu’il a d’immature et d’infantile. Le moi
est toujours engagé dans la poursuite de quelque absurdité. Renoncer à
ce qu’il pense être juste ou à ce qu’il désire, se soumettre à ce qui
advient, c’est là le grand oeuvre. Bien entendu le moi ne se sacrifie
pas réellement lui-même, mais seulement ses désirs et ses projets
égoïstement infantiles. La réalité de ce sacrifice est soulignée par la
réaction d’effroi du roi lorsqu’il apprend qu’il lui faut tuer ses
enfants chéris …(*6)

Le roi a donc évolué depuis que le fidèle Jean a été pétrifié. On nous
dit que, chaque fois que son regard tombait sur la statue, il pleurait
et souhaitait pouvoir la ramener à la vie. Le roi est consumé par la
souffrance tout le temps que ses enfants grandissent, aussi, lorsque
vient le moment magique où la statue parle, il est prêt à l’écouter et à
placer le retour sur terre du fidèle Jean au-dessus de ce qu’il a de
plus cher au monde. En effet, si l’on a perdu le contact avec
l’inconscient et le sens de la Vie, rien d’autre n’importe plus
vraiment, car rien, à l’exception de la relation retrouvée, ne peut
remplacer ce qui a été perdu. (*7)

La reine, précise le conte, était à l’église… La reine est encore dans
le sein de l’Eglise : l’anima est chrétienne, le problème est situé dans
la conscience. L’analyse d’hommes modernes qui disent ne pas croire au
dogme chrétien révèle, le plus souvent, que leur anima est croyante,
parce que les figures qui émanent de l’inconscient sont comme éloignées
dans le temps. Nous avons en nous toutes les couches de l’évolution :
des parties de nous-mêmes vivent au Moyen Age, d’autres dans
l’antiquité, et d’ autres encore habitent, nues, dans les arbres. Le
conte montre que la reine-anima n’a pas les mêmes problèmes que le roi
parce qu’elle est encore soutenue par l’enseignement ecclésial.(*8)

D’ailleurs ce problème concerne avant tout le roi : c’est lui qui,
après avoir tout reçu du fidèle Jean, l’a condamné, c’est donc lui qui
doit acquitter la dette, et non la reine. L’histoire de la reine est
moins dramatique, bien qu’elle doive être arrachée à son monde élevé et
doré, et purifiée des gouttes de poison qu’elle porte dans son sein. La
reine elle-même n’est pas mauvaise, il semble plutôt qu’elle ait été
blessée dans sa féminité et sa tendresse. P.149

A-t-elle été empoisonnée par le monde paternel dans lequel elle a vécu,
par l’attitude des hommes à l’égard de la femme ?.. A moins qu’elle
n’ait un complexe père négatif et un animus très fort, une femme vit
généralement davantage l’existence en termes de continuité que l’homme,
elle est moins oncernée que lui par le problème des opposés et sait plus
facilement glisser au travers. Elle sait que la vie ne peut être
emfermée dans des concepts et que rien n’est tout à fait blanc ou tout à
fait noir.

La femme intérieure, chez l’homme, réagit de même. L’anima est plus
intéressée par la vie que par le problème du bien et du mal, du vrai et
du faux, elle est moins attachée au principe du logos auquel l’homme est
tout dévoué et qui rend si aiguë pour lui la tension entre les paires
d’opposés. Dans la civilisation juive, il n’existe pas de déesse, la loi
est Dieu : lui obéir ou non est le problème éthique. Dans la religion
grecque, au contraire,.. la tension n’était pas aussi forte.

LES DEUX FRERES

LES ENFANTS D’OR

… le thème intéressant de l’oiseau ou du poisson d’or(*9) responsables
de la naissance des deux frères ou de leurs qualités magiques. Cet
animal est unique, et non double comme les enfants ; c’est un symbole
naturel du Soi issu des profondeurs de l’inconscient et comparable à
l’idée intuitive de totalité. Un principe unique dans l’inconscient
P.177 est donc à l’origine d’une réalité duelle au niveau du monde
conscient.

Dans « le fidèle Jean », le principe du mal n’apparaît qu’à
l’arrière-plan, dans le poison que contient le sein de la princesse et
dans l’accusation et la pétrification du fidèle Jean. Le mal agit comme
une malédiction, il n’est pas incarné par un personnage en particulier,
comme dans l’histoire du tailleur et du cordonnier où ce dernjer est
rejeté à la fin et s’en va mourir sous le gibet. C’est pourquoi j’ai
choisi des histoires dans lesquelles le mal est, cette fois, personnifié
par une sorcière.

…pourquoi cette vieille femme est responsable de la destruction du
principe d’unité ? Lorsque le mal vient d’une mauvaise attitude du
conscient, il est facile de comprendre que l’inconscient est empêché de
se manifester et ne peut plus contribuer au développement : réduit à une
quasi-inactivité, il ne produit plus que des sentiments de culpabilité
et des symptômes névrotiques. C’est pourquoi nous sommes amenés à
montrer aux personnes qui viennent en analyse qu’il leur faut changer
d’attitude pour que puissent monter les contenus de l’inconscient. Mais
si l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit souvent que les choses
sont plus complexes : comme dans l’histoire des enfants d’or, le mal
vient moins du principe de conscience lui-même que d’un archétype qui a
été négligé par lui.

La sorcière est une des figures archétypiques de la Grande Mère. Elle
est l’aspect destructeur de la Déesse- Mère. Isis est qualifiée de
grande Magicienne et de grande Sorcière … Une telle figure porte en elle
le double aspect de l’archétype de la mère, sa face lumineuse et sa
face obscure. La déesse Kali apparaît aussi comme porteuse tantôt de
vie, et tantôt de destruction et de mort.

Dans les contes européens qui ont subi, pour la plupart l’influence
chrétienne, l’image de la Grande Mère a, comme d’autres archétypes,
éclaté en deux. La Vierge Marie est coupée de son ombre et n’incarne que
la face lumineuse de l’image de la mère. Comme le fit remarquer Jung,
l’apogée du culte de la Vierge coïncida avec les persécutions de
sorcières. Du fait que l’image chrétienne de la Grande Mère était trop
unilatérale et que son ombre n’était contenue dans aucun symbole
officiel du culte, la figure de la Déesse se scinda en deux et son ombre
errante fut projetée sur les femmes. …

Dans certains contes, le diable vit avec sa mère ou sa grand-mère.

Ce thème apparaît aussi dans les figures de vierges noires, qui ont
affaire avec la déesse Isis … la Madone .. est noire parce qu’ainsi elle
est plus puissante et plus efficace que ne le serait une figure blanche
ordinaire. La Grande Mère Terre revient ainsi par la petite porte, car
si un aspect d’un archétype est exclu du dogme, il rentre par derrière.

Dans « le fidèle Jean », la Déesse, méprisée par la conscience
collective régnante, ne se manifeste pas directement… : elle n’attaque
pas le roi lui-même, elle sème de difficultés son retour avec la
princesse et elle pétrifie le fidèle Jean, exigeant pour le sauver le
sacrifice des enfants. C’est là un événement archétypique
caractéristique qu’il est bon de garder en mémoire dans le traitement
des cas individuels, lorsqu’on se heurte à des complexes névrotiques
difficiles à cerner : si un contenu de l’inconscient est refusé par le
conscient, ce contenu réfoulé prend un chemin détourné et en mutile un
autre.

Un homme ayant un complexe-mère négatif est saisi d’une ambition énorme
et à demi consciente, et d’un désir de pouvoir qui le rendent, en
apparence, capable de grands succès dans le monde extérieur. Mais il
éprouve une vague impression que quelque chose ne va pas, et en
particulier dans sa relation avec les femmes. P.179

En analyse vous découvrez que la volonté de puissance est installée sur
son sexe à la façon d’un animal nuisible. Elle blesse son instinct
sexuel sans endommager directement le conscient. Par l’analyse des
rêves, on constate que deux facteurs entrent en collision dans
l’inconscient ; deux principes inconscients se combattent sans que le
conscient intervienne. (On voit, par exemple, des rêves où des animaux
se battent ou se dévorent entre eux. C’est également un thème
alchimique. ) Mais le conscient est indirectement responsable du conflit
par son attitude erronée.

Il arrive que des hommes se plaignent, au niveau conscient, d’un
conflit indirect de ce genre : ils prétendent désirer se marier, mais
être malchanceux ; en fait, quelque chose les bloque au niveau
inconscient… Les rêves montrent que leur éros est attaqué par un autre
facteur et qu’un conflit se déroule automatiquement dans l’inconscient,
le conscient n’en étant qu’indirectement responsable. En conséquence,
pour le détecter, il faudra faire un détour en suivant les rêves. Dans
ce genre de situation, le conscient n’a pas commis de mal de façon
explicite – le vieux roi n’a fait aucun mal au fidèle Jean, il l’a
traité avec bienveillance et pourtant il est évident que l’anima était
négligée dans le royaume et qu’elle a frappé d’abord le fidèle Jean,
puis le jeune roi dans ses fils. Le principe féminin, sous la forme de
la princesse, la Bien-Aimée, réduite à l’état de portrait et reléguée au
cabinet noir, se venge en se tournant contre la fonction transcendante,
le processus de passage à la conscience, le développement vers
l’individuation, et cela est pire que si elle s’attaquait directement au
conscient.

La théorie de la répression ne s’applique pas à tout ; il arrive
souvent que l’omission,ou la négligence d’un seul facteur ait un effet
destructeur sur le processus d’individuation tout entier : la totalité
ne peut se réaliser si un facteur en est exclu. Mais, d’un autre côté,
on peut affirmer que c’est au pire de la névrose que se trouve la
possibilité de salut. Il faut chercher la guérison là où les difficultés
atteignent leur paroxysme, car là se trouvenl à la fois la maladie et
l’aspiration vers l’individuation. Si un archétype, que ce soit celui de
la femme ou un autre, est endommagé, cela se décèlera dans les
manifestations du Soi.(*10) Le refus de notre civilisation de donner sa
place à l’archétype de la Déesse risque de détruire l’ensemble du
processus d’individuation, …

… Ce sont cette fois ces jumeaux qui représentent le nouveau principe
de conscience et la poussée vers l’individuation. Ils sont chacun
l’ombre de l’autre.. ont des caractères opposés et complémentaires, car
l’un reste à la maison, tandis que l’autre se lance à la découverte du
monde. … Celui des jumeaux qui court le monde représente cette partie de
la conscience qui tend à s’engager dans l’existence. Et comme l’anima
est la grande ensorceleuse, la Maya qui implique l’être humain dans le
bien et le mal, il est tout naturellement celui qui épouse la princesse.
Il prend le risque de vivre, ce qui est la condition nécessaire pour
devenir conscient.

Si on analyse des personnes âgées qui ont fui la vie, on constate à
quel point une existence insuffisamment vécue diminue les chances de
devenir conscient. Le fait d’avoir éludé des conflits sans espoir est
une réelle mutilation des possibilités d’individuation. Mais, d’un autre
côté, les mythes et les contes nous disent que celui qui se lance dans
la vie extérieure finit par être pétrifié au niveau le plus profond, par
le principe de vie lui-même, la Grande Mère(*11), qui se transforme en
principe de mort. P.181

C’est alors que celui des deux héros qui est resté en dehors de la vie
concrète et qui ne s’est pas engagé dans les conflits de l’existence
devient le sauveur capable de percer à jour les intentions de la
sorcière et de faire cesser son action destructrice, qui est celle de
l’anima non intégrée. C’est qu’il ne faut pas confondre introversion et
vie intérieure vraies avec une fuite de la vie et de ses risques. Il est
tout aussi fréquent, sinon plus, de voir des personnes chercher à
esquiver leurs problèmes en se lançant dans l’action et la vie
extérieure, jusqu’à s’y perdre.

… la civilisation chrétienne est relativement extravertie : le
symbolisme officiel privilégie le frère qui se marie et va dans le
monde, et les contes nous rappellent que c’est par l’autre frère,
l’introverti, que vient le ressourcement.

… Ripley (Mysterium Conjunctionis) .. décrit d’abord l’union du roi et
de la reine donnant naissance à l’enfant des philosophes, la pierre
philosophale. Mais Ripley y ajoute une seconde conjonction, ce qui est
tout à fait inhabituel. Jung relève que l’auteur, étant un homme
d’Eglise, introduisit cette seconde union parce qu’il avait à l’esprit
le mariage de l’Agneau et de l’Eglise : ce double mariage exprime la
divergence qui existe entre le symbosme alchimique et le symbolisme
chrétien. Il serait en effet difficile de comprendre pourquoi, après la
première conjonction (celle du conscient avec le principe inconscient),
il doit s’en produire une seconde, à moins que l’on n’admette que la
nouvelle dominante du conscient doive se soumettre et s’unir à son tour
au corps mystique de l’Eglise ..

Le thème du mariage de l’Agneau ne se rencontre pas chez les
alchimistes solitaires parce qu’il suppose le sacrifice final du nouveau
roi, résultat de la conjonction, idée qui n’existe pas en alchimie.

La pierre philosophale est, avant tout, une idée d’ermite, la recherche
de l’individu seul. La pierre représente l’union des opposés, du mâle
et de la femelle intérieurs ; elle n’appartient à personne, elle est
comme le trésor que l’homme trouve dans son champ et qu’il cache à
nouveau. C’est pourquoi la perle unique, la pierre philosophale demeure
le mystère de l’individu, cela, bien que les vieux maîtres .. ne
cherchaient pas à voiler le secret. (Le secret n’a nul besoin d’être
voilé, il l’est par essence et par définition. Il est en chacun de nous,
« caché aux riches aux savants et révélé aux petits ». Il est
individuel, en ce sens qu’étant expérience intime, il est
intransmissible, chacun devant en faire l’expérience pour son propre
compte. II est en tême temps le bien de tous, puisque tout être peut
accéder à sa propre vérité. Sa propagation ne dépend pas d’une volonté
individuelle ou de moyens extérieurs, ces derniers pouvant tout au plus
mettre sur la voie et provoquer le désir d’entrer dans la quête. Mais
celui qui vit sa propre vérité agit de façon juste et devient, même sans
le vouloir et parfois sans le savoir, la source un rayonnement qui agit
sur ceux qui l’approchent.)

Que la pierre soit et, en même temps, ne soit pas gardée secrète
correspond à ceci : le processus d’individuation peut se développer dans
deux directions opposées ; quand un nouveau symbole de la divinité
s’est construit au cours du processus, ce symbole peut ou être sacrifié
pour renforcer une communauté, ou être gardé secret à l’intérieur de
l’individu.

Si Jung avait fondé une secte de « junguiens », le roi eût été en
quelque sorte sacrifié en une seconde conjonction. Cela eût donné
naissance à une communauté nouvelle ou à un de ces groupes mystiques
secrets comme il en existe tant. Nous touchons là à un problème aigu. On
nous dit : « … Cela ne suffit pas d’aider un individu par-ci par-là,
votre oeuvre devrait prendre une forme collective. » On nous dit aussi
que nous devrions faire des ouvrages de vulgarisation et en nourrir les
foules pour tenter de sauver notre civilisation. Mais ces secondes
épousailles, celles entre le symbole ésotérique et la communauté,
tueraient le symbole originel. Ce fut l’idée chrétienne : le Christ
épousa l’Eglise… P.183 .. le processus d’individuation y fut sacrifié en
faveur de la communauté.

L’idée contraire, à savoir que le symbole découvert n’épouse pas ce
monde, mais reste le secret de l’individu, de l’alchimiste-ermite, est
décrit dans la Mundaka Upanishad :

Deux oiseaux, amis inséparables, sont perchés sur le même arbre. L’un
d’eux mange les fruits sucrés, l’autre regarde sans manger.

L’un s’engage dans la vie extérienre, l’autre non. Dans un mythe
hawaïen, l’homme (homologue de notre Adam) était complet dans l’au-delà ;
quand il fut appelé sur terre, une moitié de lui seulement descendit
…Dans beaucoup de civilisations primitives, chaque personne qui naît est
censée avoir un frère jumeau, son placenta ; celui-ci est le frère qui
ne s’engage pas dans la vie ; cette moitié est séchée et portée autour
du cou et l’on pense qu’au moment de la mort, les deux se rejoignent.

L’Upanishad continue :

Sur le même arbre l’homme est assis, se lamentant, submergé et troublé
par sa propre impuissance. Mais quand il voit l’autre, le Seigneur,
content, et connaît sa gloire, alors son chagrin passe.

Il est un être (femelle), non-née, rouge, blanche et noire, unique mais
produisant des rameaux multiples. Il est un être (mâle), non-né, qui
l’aime et demeure étendu auprès d’elle. Il en est un autre qui la laisse
tandis qu’elle mange ce qui doit être mangé. (Dans la vie, il faut
manger ce qui doit être

mangé.)

(Il voit tout objectivement et non comme l’affectant subjectivement ; il devient Brahman.)

Il y a celui qui a des yeux, celui qui avance comme en rêve, celui qui
dort profondément et celui qui est au-dessus du dormeur. Ce sont les
quatre conditions (de l’être), et la quatrième est la plus grande de
toutes.

Brahman avec un seul pied se meut dans les trois, et Brahman avec trois pieds demeure dans la dernière.

C’est que le vrai (dans la quatrième condition) et le faux (dans les
trois autres conditions) peuvent avoir leur dessein, que le Grand Soi
(paraît) devenir deux, oui, il (semble) devenir deux.

Les deux frères du conte sont des incarnations de ce dédoublement
apparent du Soi(*12). Ils sont secrètement un, car ils sont issus de la
chair du poisson unique. Le conflit n’existe qu’autant que la conscience
existe – et, tant que la conscience existe, le conflit est inévitable,
mais c’est, en quelque sorte, une apparence de conflit. Il nous faut
P.185 garder à l’esprit l’unité secrète des contraires avec tout ce que
cela implique …

Petit séminaire du 18-11-98

*1 Devant un conscient inadéquat ou un moi qui ne s’ajuste pas, par manque de fonction sentiment, l’inconscient se fige

et perd son attitude créatrice.

*2 Khider, Mercure et Jean = Connaissance.

*3 Trois chôses amènent la pétrification : une rationalité trop forte,
un manque de sentiment, un manque du complémentaire positif (Anima-
Animus)

*4 Intreprêter le moins possible ; rester dans le registre de l’émotionnel et les faire ressentir.

*5 La capacité à comprendre le paradoxe n’est pas de l’ordre de la
rationnalité pour elle c’est blanc ou noir. La compréhension du paradoxe
passe pour la femme par une perte d’identification à l’animus négatif
afin de retrouver son identite féminine et par l’anima pour l’homme.

*6 Se rendre compte de l’unilatéralité à laquelle on a été formé. Le
sacrifice des enfants est celui de ce que deviendra la personne si elle
continue dans le processus qu’elle pense.

*7 Trouver le lien au Soi de l’analysant dans les rêves et faire
ressentir le Soi va l’aider à sacrifier ; sinon les rêves paraîssent
absurdes.

*8 L’ecclésial = au religieux en elle, l’écoute attentive à ce qui est.

*9 Le poisson d’or, image du Soi, est archétypique, donc une forme
vide. Ce n’est que quand il devient les deux frères qu’il s’incarne dans
l’humain et a à devenir conscient : le Soi passe dans la vie sinon il
reste un poisson d’or.

*10 Quand dans les rêves le Soi renvoit des images incomplêtes qui
posent question, penser à l’endommagement ou le mauvais états d’un
archétype.

*11 Ne pas détruire le lien avec l’archétype mais quitter la mère de mort.

* 12 Possibilité chez les jumeaux du dédoublement du Soi au plan concrêt.

DEUXIÈME PARTIE : LE MAL DANS LES CONTES DE FÉES

CHAPITRE I : LES NIVEAUX ARCHAIQUES DU MAL

… L’inconscient lui-même présente un aspect ou une tendance morale…

La société humaine dans son ensemble manifeste une tendance éthique
fondamentale. Exception faite de certains cas anormaux, on constate que,
sous toutes les latitudes et à toutes les époques, la structure
psychique humaine montre une certaine aptitude à ce que Jung appelle la
réaction éthique de l’homme vis-à-vis de ses propres actes. L’homme
n’est pas indifférent devant ses actions et ses motivations, mais il
tend au contraire à porter sur elles un jugement de valeur. Ce jugement
peut varier d’une société à une autre quant à son contenu, mais le fait
qu’un tel sentiment existe semble bien être un trait général de
l’espèce. p.189

En y regardant de plus près, on constate que cette réaction comporte,
d’une part, des motivations inconscientes et, d’autre part, une
superstructure faite de pensées et de réflexions conscientes concernant
les intentions personnelles, ainsi que des jugements de valeur
subectifs. …

Jung discute … le concept freudien de « surmoi » et l’explication
freudienne des sentiments de culpabilité, de mauvaise conscience,
d’inhibitions et aussi d’aspirations éthiques que l’on peut observer
chez l’individu. Il conclut que le « surmoi » coïncide plus ou moins
avec ce qu’il appelle le « code moral collectif » qui, dans notre
société, est inséparable de la tradition religieuse patriarcale
judéo-chrétienne. Cette morale collective peut être reconnue
consciemment par l’individu, ou au contraire exercer une pression
inconsciente ou semi-consciente sur les motifs de sa conduite. … ce
surmoi a une formation historique et .. de ce fait, il n’est pas
responsable de l’ensemble du problème éthique, mais seulement d’une
partie de celui-ci. En d’autres termes, ce que Jung entend par «
réaction éthique de la psyché » n’est pas identique au surmoi freudien,
et les deux concepts peuvent même, dans certains cas, s’opposer. D’après
Jung, nous sommes sous l’influence de deux facteurs : le code moral
collectif qui varie de pays à pays et dicte notre conduite générale
d’une part, et, d’autre part, un besoin moral individuel qui ne coïncide
pas forcément avec le premier. Si les deux se recouvrent, il n’y a pas
de problème et ils seront évidemment très difficiles à différencier l’un
de l’autre. … dans quelle mesure le code collectif a-t-il été
introjecté et est-il devenu nôtre ? Tout ce que vous savez, c’est que «
quelque chose » vous interdit de le faire.

.. Ce problème surgit lorsqu’apparaît une divergence entre la morale
collective et le sentiment personnel, car alors, quoi que l’on fasse,
quoi que l’on décide, ce sera en partie juste et en partie faux et
mauvais : si l’on suit la morale admise, on blesse son propre sentiment
éthique, et si l’on suit son sentiment le plus intime, on se trouve en
contradiction avec la collectivité dont on fait soi-même partie. Dans
l’un et l’autre cas, on se sent coupable. …

Cette loi intérieure a un caractère de certitude, d’évidence, qui fait
qu’elle est généralement ressentie comme étant la voix de la conscience,
ou même celle de Dieu, d’un ange ou d’un esprit divin…(daïmon de
Socrate), (genius des Romains) (« Mistapéo», «le grand homme qui vit au
coeur de chacun» des indiens Naskapi). .. Ces figures représentent
l’archétype du Soi, ce centre divin de la psyché … Lorsque cet archétype
se manifeste en nous, il entraîne une conviction profonde qui peut
aller jusqu’à amener l’individu à se dresser contre le code moral ou
religieux collectif et à préférer mourir plutôt que de lui être
infidèle, comme ce fut le cas de Socrate, du Christ, des premiers
chrétiens et des martyrs de toutes les convictions et de toutes les
époques. …

L’acte original est dérangeant pour la communauté, et l’individu en
avance sur son temps et témoin du centre, du Soi, est le plus souvent
désavoué, traité de fou, interné ou tué, quitte à être réhabilité et
vénéré après la mort, lorsque son exemple n’est plus « dangereux ». ….

Celui qui, au contraire, refuse de se soumettre à ce faux savoir qui
n’est autre que le code moral traditionnel et reconnaît qu’il ne sait
pas ce qu’il est juste de faire se trouvera en proie au plus grand
trouble. Il n’y a pas de réponse définitive à cela, sinon qu’il sera bon
de demeurer attentif aux signes extérieurs et intérieurs (en
particulier aux rêves) pour chercher honnêtement à comprendre s’ils
confirment ou non la première indication. Si l’on supporte avec courage
les affres d’une telle situation, il arrive un moment où une direction
intérieure commence à se dessiner, qui fournit assez de sécurité pour
pouvoir continuer sa route, même au risque de commettre une erreur.
P.193

Jung recommandait,.. de toujours garder un doute par rapport à sa
propre conduite : il faut faire hardiment ce que l’on pense devoir
faire, tout en étant prêt à admettre qu’on s’est trompé et à changer sa
direction. … dans la pratique, quand un problème est arrivé à maturité,
il faut prendre le risque de se tromper, il n’y a pas d’autre solution.
C’est l’attitude adulte de celui qui a renoncé à s’accrocher à la
sécurité des règles infantiles

Les rêves sont l’expression de l’inconscient, de la nature..
L’inconscient n’est pas un conseiller indulgent ou une sorte de surmoi
qui dicte des règles de conduite ; il traduit (aussi) froidement une
réaction de la nature de façon cruellement objective dans son étrangeté.

Il arrive que les rêves vous donnent des conseils clairs que l’on a
tout avantage à suivre. Il est des rêves qui demandent une
interprétation sur le plan concret.. l’inconscient a bien des façons de
réagir. Tantôt il conseillera avec patience, de façon quasi maternelle,
tantôt (généralement quand le sujet refuse de l’écouter) il se
contentera d’exprimer la nature dans toute sa cruauté. Cependant… il
existe une relation entre l’ attitude consciente du rêveur et la façon
dont réagit l’inconscient : une personne habituée à tenir compte de ses
rêves et prête à y chercher des indications pour sa conduite aura
généralement des songes plus nuancés et plus différenciés que quelqu’un
qui a besoin de recevoir de grands chocs pour réagir…

On observe que chaque individu semble avoir son propre niveau éthique.
Il existe des personnes à la peau épaisse… elles peuvent marcher
joyeusement sur les pieds d’autrui sans en éprouver de notables
répercussions psychiques. D’autres, au contraire, ne peuvent rien se
permettre : dès qu’elles dévient d’un cheveu de leur propre loi
intérieure, elles provoquent en elles-mêmes les pires bouleversements et
les rêves les plus affreux. Ces personnes douées de sensibilité et de
finesse sur ce plan ont, certes, beaucoup de peine à suivre leur voie et
à s’adapter au monde extérieur, mais ce sens éthique leur est, par
contre, d’une grande aide en ce qui concerne le processus
d’individuation… Ceux qui en sont dépourvus avancent beaucoup moins
vite, parce qu’ils peuvent réprimer bien plus de choses sans se poser de
questions ni être mis en cause par l’inconscient. … L’inconscient l’a,
en quelque sorte, pardonnée, a été indulgent, ou bien la censure a joué
et le rêve n’a pas été retenu…. (*5)

Découvrir un code humain, simple peut-être, mais valable au-delà des
différences nationales et individuelles, quelque chose comme les lois de
base du comportement humain, me fascinait. Je dois avouer que je ne les
ai pas trouvées, ou plutôt que la réponse est toujours « oui » et « non
», car toute proposition a son contraire. P.197

Je puis vous citer des histoires où il est dit que si vous vous trouvez
confronté avec le mal, il faut le combattre, mais il en existe un aussi
grand nombre qui vous diront de le fuir sans tenter de vous y opposer.
Certains contes conseillent de supporter les affronts sans riposter,
d’autres de ne pas être stupide ou couard et de rendre les coups.
Certains montrent que la seule chose à faire pour éviter le danger est
de ruser et de mentir, d’autres, qn’il faut être honnête, même devant
les méchants et au péril de sa vie, et de ne pas participer au mal par
le mensonge. Les solutions proposées sont multiples : il en existe
toujours dans un sens et dans l’autre, c’est une illustration de la
complexio oppositorum… Si les réponses étaient simples et les règles
de comportement déterminées une fois pour toutes, comment y aurait-il
une possibilité de réactions individuelles responsables ? Le fait que
les matériaux collectifs et nos dispositions éthiques de base semblent
se contredire permet seul à notre conscience d’être libre de ses choix.
La nature humaine propose telle ou telle solution générale, mais moi je
sens que je dois faire quelque chose de différent ; c’est le troisième
terme (*6), qui est l’expression de mon individualité.

Il semble qu’il y ait cependant une exception : d’après les contes, il
ne faut jamais (sauf demande expresse de celui-ci), blesser ou tuer
l’animal bienfaisant, ni lui désobéir… Cependant, lorsque nous examinons
ce que conseille l’animal, nous retrouvons la contradiction : l’un dit
de fuir, l’autre de combattre, l’un de ruser, l’autre de toujours être
loyal. Cela signifie, en fin de compte, que la chose essentielle est la
fidélité à notre être intérieur fondamental et à notre nature
instinctive. ..

Un facteur.. qui intervient dans les problèmes éthiques que posent les
contes de fées, est le rôle de compensation de l’inconscient, que Jung
considère comme l’un des caractères typiques de son fonctionnement chez
tous les individus. Jung cite le cas d’une femme qui se prenait pour une
grande sainte, et qui rêvait toutes les nuits les pires obscénités
sexuelles. Par contre, des êtres qui vivent leur côté le plus obscur et
répriment le meilleur d’eux-mêmes peuvent avoir toutes sortes de rêves
où ils sont les sauveurs de l’humanité… P.199

Il est bon de temps à autre de taper sur la tête des personnages
officiels pour les empêcher de devenir trop autoritaires et trop imbus
de leurs prérogatives ..

Cf. le livre de Konrad Lorenz : L’agression. Une histoire naturelle du mal. ..

D’après cet auteur, l’homme a surdéveloppé cet instinct d’agression
dirigé contre ceux de son espèce et oublié les freins correspondants que
sont les rites d’apaisement et de respect des femelles et des petits ;
en ce sens, il est un animal perverti. Si nous voulons éviter le suicide
massif de notre espèce, il nous faut prendre conscience de ce fait et
retrouver des instincts normaux. .. Une des suggestions de l’auteur est
que les êtres humains apprennent à se connaître davantage. En effet,
aussitôt que des animaux se connaissent bien, leur agressivité cesse. Si
un animal est habitué à l’odeur d’un autre, il ne peut plus le tuer.
P.201

… Le mal, dans un contexte primitif, apparaît comme quelque chose
d’anormal et de démoniaque ; c’est une sorte de phénomène naturel
effrayant qui submerge l’individu. A ce niveau, le mal ne soulève pas un
problème d’ordre éthique, mais seulement d’ordre pratique. La question
posée par les conte est celle-ci : peut-on l’emporter sur les forces
mauvaises et comment ? ou doit-on se contenter d’essayer de sauver sa
vie ? Celle de savoir si l’on a commis ou non une erreur morale et la
question de la responsabilité personnelle vis-à-vis du phénomène
n’existent pas à ce niveau.

L’ESPRIT DE LA MONTAGNE DU CHEVAL

C’est là un récit classique … il ne semble mener nulle part : il est
simplement excitant et vous fait frissonner. On sait l’effet que
produisent les histoires de fantômes, et l’émerveillement terrifié et
palpitant que l’on ressentait, étant enfants, à les entendre.

L’être humain prend un certain plaisir (*7) à ces choses, j’ai souvent
observé que si l’on prive les enfants de ce genre de récits, ils les
inventent eux mêmes .

.. On peut rapprocher de cela le fait que les gens se précipitent pour
voir un affreux accident de voiture et s’en délectent. On le racontera à
table une ou plusieurs fois, quitte à devenir livide, à prendre mal au
cœur et à ne pas pouvoir continuer le repas. C’est là le niveau primitif
en l’homme…. On ne vous fera grâce de rien, d’aucun détail morbide et
horrible.

Si nous considérons le monstre de ce récit chinois comme une
personnification du phénomènes du mal,du malheur et de ce qui est
effrayant dans la nature, on voit qu’il y est ressenti comme étant
d’essence surnaturelle. Il est hautement numineux et par conséquent
extrêmement fascinant… C’est un phénomène à la fois attrayant et
terrifiant absolument non personnel et non humain, comme l’émotion
ressentie devant une avalanche, la foudre, une inondation, un fait
incompréhensible, la maladie et la mort. Ces esprits ou dieux de la
nature, monstres, ogres et autres démons apparaissent aussi réels que
les phénomènes destructeurs qu’ils représentent et auxquels nous devons
faire face. Si une avalanche se déclenche, vous essayez de vous protéger
derrière un obstacle ou de fuir : tenter autre chose serait de la
folie. P. 205

Ce récit est archétypique, car des figures telles que cet esprit de la
montagne existent dans le monde entier : c’est dire que le psychisme
humain est structuré de façon à produire de semblables imaginations.
Partout où l’homme a vécu au contact de la nature, il a cru en des
esprits semblables à celui-ci qui, sous des formes légèrement
différentes, ont en commun d’apparaître comme non naturels, surhumains,
effrayants, puissants et fascinants.

Voici une histoire qui montre comment le phénomène du mal se manifeste à travers l’être humain, ou en lui :

LES JAMBES-LANCES

Cette histoire illustre le phénomène de possession… possession signifie
que le moi individuel est assimilé et submergé par des images
numineuses, archétypiques. Ce conte montre la lente et horrible
déshumanisation du frère aîné qui commence avec sa participation à la
fête de boisson. L’instinct du jeune frère lui dit de se méfier, mais
l’aîné ne veut pas l’écouter et désire se payer du bon temps. Cela peut
paraître une erreur pardonnable, et pourtant c’est à partir de ce moment
qu’il est possédé. L’acte suivant, qui paraît également bénin, est de
mettre trop de bois dans le feu ; cela aussi dévoile un manque de
jugement et symbolise la flambée d’énergie non intégrée qui submerge le
sujet lors d’un épisode psychotique. Les alchimistes attachaient
beaucoup d’importance à la surveillance de leur feu, qui devait être
tempéré.. Dans les sociétés primitives, où survivre, exige un dur
labeur, personne ne gaspille…

Là où les difficultés de la vie sont grandes, on apprend à économiser
autant que possible son propre effort et à respecter celui des autres.

Dans nos sociétés urbaines, atteintes de gigantisme, on ne respecte
plus les règles élémentaires de vie en commun et l’on cultive au
contraire le laisser- aller et l’irresponsabilité, ce qui amène la
désagrégation des rapports humains. Le frère aîné … se brûle les jambes,
il crie «Akkà», mais continue. Il a perdu jusqu’à l’instinct de
conservation, son jugement et même son instinct de chasseur, puisqu’il
ne reconnaît pas les traces du daim… Il est intéressant de noter qu’en
tombant au pouvoir du mal, il perd ses instincts normaux, mais qu’il
acquiert des dons et des qualités surhumaines, des pouvoirs
surnaturels..

Si l’on analyse ce conte du point de vue psychologique, on constate que
c’est exactement ce qui arrive à l’être humain qui s’identifie à une
figure archétypique : il dispose d’un afflux d’énergie vitale brute et
même, parfois, de certains dons parapsychologiques – en relation avec l’
archétype… (*8) Lorsqu’on est pris par un archétype, on s’identifie à
l’inconscient et on a le sentiment de posséder des pouvoirs surhumains :
c’est pourquoi l’on répugne tant à être exorcisé et réhumanisé. La peur
de perdre cette puissance et ces pouvoirs explique en partie les
résistances que les gens éprouvent à être soignés et guéris. Dans le
développement de ce conte.. on décide simplement qu’il est devenu un
démon et doit être supprimé ; p. 211

L’explosion de la psychose y est traitée comme une catastrophe
naturelle que l’on essaye d’enrayer et de supprimer si on le peut, ou de
fuir si on ne le peut pas : c’est uniquement un problème d’ordre
pratique. Il est important de le savoir, car nous n’avons guère dépassé,
vis-à-vis du mal, cette réaction primitive de base, ni sur le plan
individuel, ni sur le plan collectif, où l’on se contente bien souvent
de retirer de la société ou de supprimer le coupable ou le malade.

Une autre histoire de démon illustre ce problème difficile. Il ne
s’agit pas là à proprement parler de possession, mais plutôt de
l’altération et de la dissociation psychiques d’un être humain :

LE CRANE QUI ROULE

Il existe encore de nos jours, des croyances de ce genre concernant les
gens qui se sont suicidés, ont été tués ou sont morts avant l’heure. ..

on pense que ces êtres deviennent hostiles après leur mort et se
transforment en démons malfaisants. L’explication primitive de cette
croyance est qu’il reste en eux une certaine quantité d’énergie vitale
qui n’a pas été épuisée; .. l’énergie non utilisée est devenue néfaste;
le mort est jaloux des vivants, n’ayant pas eu le temps de se détacher
naturellement de l’existence, aussi a-t-il maintenant un effet
destructeur et dangereux dans le monde des vivants… On voit ici
l’énergie vitale dont le développement a été brutalement interrompu se
changer en un fantôme malfaisant …

..d’un point de vue psychologique. J’ai trop souvent constaté l’effet
négatif de morts soudaines pour ne pas penser qu’il existe, outre un
phénomène de projection, une base très objective à ces croyances. Il
arrive, par exemple, que des personnes qui ont perdu un proche soient
victimes, quelques jours plus tard, d’un accident d’auto. On peut
l’expliquer rationnellement en disant que la personne était triste et
fatiguée, ou bien dire que le mort a attiré le vivant dans la tombe. Les
deux explications ont probablement du vrai .. p ;215

psychologiquement, le phénomène de l’attirance exercée par la mort existe.

Ce phénomène est particulièrement sensible lorsque l’on perd quelqu’un
avec qui l’on a vécu de façon intime, car l’énorme énergie psychique
investie dans la relation affective et l’adaptation à l’autre est
brusqnement coupée. Cette énergie qui n’a plus d’objet reflue en nous,
et l’on sait que toute énergie inemployée est susceptible de produire
des effets dangereux. Ces forces attirent le sujet dans l’inconscient et
dissocient la personnalité jusqu’à ce que de nouveaux objets
d’adaptation et de canalisation de la libido se présentent et que la vie
reprenne son cours. .. Quiconque a perdu un être aimé sait combien est
terrible cette expérience de l’élan vers l’autre qui tombe dans le vide
de l’absence. Chez quelqu’un qui n’est pas très conscient et ne réalise
pas très bien ce qui lui arrive, ou dont la personnalité est fragile, il
peut se produire une dissociation psychique ou bien l’énergie
s’écoulera vers des objets inadéquats. .. cela peut prendre la forme
d’une colère noire qui se projettera souvent sur un bouc émissaire. Dans
une société plus « évoluée », on accusera le médecin, ou bien il y aura
des querelles terribles autour de l’héritage, qui ne sont pas tellement
dues à l’avidité des héritiers qu’au besoin d’abréagir le surplus de
libido dont on ne sait plus que faire. Ces diableries post mortem sont,
hélas, trop fréquentes. On peut expliquer les choses rationnellement,
mais les rêves et les contes formulent généralement la chose
différemment, en disant que c’est le mort lui-même qui crée ces
perturbations ou ces malheurs. (*9) P.217

Petit séminaire du 10-12-98

*1 Si il y a une fonction sentiment, car celle-ci est toujours reliée
au Soi. La fonction intélectuelle n’est pas éthique et n’est pas reliée
au Soi. Si elle l’est, elle devient la fonction pensée. Ethique et
morale s’opposent. Ne pas confondre la position éthique et narcissique.
La position éthique existe si il y a une différenciation du sentiment ;
elle est individuelle.

*2 Observer l’émotion. En présence de quelqu’un qui ne peut évoluer
(abscence de fonction sentiment) et qui pourtant fait des rêves, la
projection positive de l’analyste peut, par le transfert, amener la
transformation.

Prudence quand on renvoit car les tendances destructrices peuvent se retourner contre la personne ou être projettées.

*3 Cf. rêve d’un patient devant signer un contrat avec l’Afrique : les
éléphants se révoltaient. Il se renseigna et ne signa pas…

*4 Voir comment apparaît la figure de l’autre : soit l’inconscient à
repérer quelque chôse, soit c’est une projection de l’ombre du rêveur.

*5 Quand le Moi est trop fragile.

*6 Le troisième terme englobe les deux autres.

*7 Pas un plaisir mais une nécessité pour polariser ; sinon le mal est
refoulé ;soit il n’existe pas, soit c’est l’homme qui le porte.

*8 Le Moi est enflé par l’énergie archétypique ou submergé : délires, hallucinations.

*9 Les forces psychiques sont investies d’une énergie qui attire le Moi faible.

CHAPITRE II LA POSSESSION PAR LE MAL

Dans le chapitre précédent, j’ai tenté de cerner l’aire psychologique
dans laquelle apparaît le problème du mal, au niveau des constellations
archétypiques de l’inconscient collectif. .. ces récits reflètent la
mentalité primitive et l’expérience originelle du mal par l’être humain
proche de la nature, et non séparé d’elle par notre civilisation et son
évolution technique. Nous avons vu qu’à ce niveau l’être humain ne se
pose pas de problème psychologique ou éthique : la dissociation ou la
possession psychiques sont considérées comme des catastrophes
naturelles.

.. On pourrait, en littérature moderne, montrant(er) le terrible
conflit intérieur d’un jeune homme déchiré entre son attachement pour
son frère et le devoir collectif qui lui ordonne de dénoncer le
criminel. P.219…

Ce qui produirait, à un autre degré de conscience, des motivations
psychologiques, un conflit de devoirs, n’est considéré ici que sous le
seul angle pratique. .. à ce niveau le mal n’étai(es)t pas seulement
assimilé aux démons de la nature … mais aussi aux esprits des individus
morts de mort violente.

LES ESPRITS DES PENDUS

…on nous décrit ici les conséquences d’une mort violente. …ce n’est pas
seulement l’esprit de la première femme suicidée qui se transforme en
mauvais fantôme, mais cela se reproduit, un suicide en entraînant un
autre.

Psychologiquement : on sait que le suicide est contagieux. (cf.
communauté..) Les suicides peuvent également se succéder, de génération
en génération, dans une même famille. C’est une suite sans fin de
meurtres jusqu’à ce qu’un homme courageux, (*1) tel que le soldat du
conte, intervienne et mette fin à l’effet destructeur.La femme-revenant
(*2) n’agit pas ici par pure méchanceté, mais pour se libérer de cette
existence intermédiaire où elle ne peut ni retourner à la vie, ni se
rendre définitivement dans l’au-delà. P. 225

L’ESPRIT DE LA FORET TROMPE PAR LA RUSE (*3)

DAME TRUDE

TRUNT, TRUNT, ET LES TROLLS DES MONTAGNES

.. A quelle catégorie appartiennent ces puissances maléfiques…
certaines sont des esprits définis, connus .. comme l’esprit des forêts
qui dévore les chasseurs, .. la géante des montagnes..

Ce sont des personnages connus du folklore, qui font partie de ces
esprits mauvais qui vivent dans les régions sauvages considérées comme
étranges et dangereuses par le groupe sociologique ou le peuple
concerné. Pour ceux qui vivent près de la mer, ce seront des esprits
marins ; pour ceux qui vivent près de forêts sauvages, des esprits des
bois, tandis que pour les peuples montagnards, ce seront les esprits des
hauteurs et des glaciers. Cela a incité la plupart des philologues et
des ethnologues à penser que ces esprits étaient de simples
personnifications des forces de la nature.

.. ces puissances, sous leur forme originelle, sont en relation étroite
avec les dangers venant des animaux féroces, des forêts, de la neige,
des tempêtes, des inondations, des éboulements de terrain, des
tremblements de terre, etc., mais elles ne se réduisent pas à cela, ..
elles ont également un aspect psychologique. Si, dans beaucoup de
récits, ces esprits ont un nom et une légende connus… dans d’autres ils
n’ont pas même de forme ou de nom.

Dans certains de ces contes, des êtres humains sont victimes des
pouvoirs des esprits de la nature : un homme normal peut se transformer
en un être démoniaque et meurtrier (*4)…la forme la plus terrible de mal
que j’aie jamais rencontrée dans ma vie, … c’est celle des personnes
qui ont été englouties par les archétypes du mal, c’est le phénomène de
possession.

Il existe encore dans les contes une autre catégorie d’esprits : ceux
d’êtres humains innocents qui, morts de mort violente, deviennent, à
partir de là, les esprits malfaisants qui en attirent d’autres dans la
tombe. Et nous avons conclu que cela s’expliquait par l’énergie que le
décès d’un proche laisse inemployée, et par le mystère et la fascination
de la mort, (*5) sur laquelle nous n’en savons guère plus aujourd’hui
que l’homme primitif.

Si nous observons maintenant les conditions dans lesquelles ces
personnages sont tombés au pouvoir du mal, nous voyons se dégager
certains traits communs à la quasi totalité de ces récits. .. la boisson
joue un rôle important ; on peut en conclure que boire de l’alcool ou
le jus de certaines plantes est, pour le primitif, l’un des moyens les
plus simples et les plus faciles d’ouvrir la porte aux esprits par
abaissement du niveau mental. La solitude ou l’isolement par rapport aux
villageois ou à la tribu à laquelle on appartient rend également
vulnérable.

Quant à la jeune fille solitaire… elle désira rester seule et se
dissocia de la fête du clan, ce qui incita l’esprit des bois à penser
qu’elle serait une proie facile à dévorer. Se trouver seul dans un pays
ou un milieu étranger rend un individu plus vulnérable à l’inconscient ;
il n’est plus soutenu par le conscient du groupe… Etre parmi des gens
avec qui l’on n’a pas de liens affectifs est une forme de solitude.

Dans le cas de la fillette de « Dame Trude », c’est une curiosité
enfantine et l’absence de crainte révérentielle devant la puissance du
mal qui ouvre la porte à celui-ci. P.231

Dans beaucoup de récits de par le monde, on rencontre cette sorte
d’audace infantile qui ressemble à du courage, mais n’en est pas
vraiment ; il s’agit plutôt d’un manque de jugement, d’une absence
d’instinct et de réserve respectueuse devant des forces qui nous
dépassent. Cette inconscience du danger que représentent les forces
obscures, qu’elles appartiennent à la nature extérieure ou aux
profondeurs psychiques, fait que l’être humain pénètre sans défense dans
le domaine de l’archétype. … cette attitude est traitée de frevel. … «
frivole » et il en a aussi le sens de « superficiel », « léger ». Mais
il signifie plus encore que cela. … enfreindre les règles.. jagdfrevel
est le mot usuel pour désigner le fait de transgresser les lois de la
chasse, comme de chasser hors de la saison, tuer une biche grosse, ou
mal viser et blesser un animal sans s’occuper de l’achever. Autrefois,
ce mot avait une connotation plus religieuse… de blasphème ou de
sacrilège… « passer les bornes », quitter l’attitude respectueuse due
aux puissances numineuses.

Cf. histoire : L’aîné des bergers… s’était comporté avec bravade et
impertinence envers l’esprit de la montagne, le traitant en égal. Ce
faisant, il manquait de réalisme et d’instinct du danger. P.233

..Ces gardiens de bétail sont beaucoup plus primitifs que les Indiens
d’Amérique du Sud, car ils n’ont rien qui ressemble à un Kouroupira, à
un esprit qui ait une forme définie et un nom ; i1s se contentent de
parler de « Ça ».

Qui est ce « Ça » qui retient la montagne ou la laisse aller ? ..« Ça »
est tantôt bénéfique, tantôt mauvais, et tantôt neutre. Parfois son
comportement se rapproche de celui d’un être humain, et parfois il est
tout à fait impersonnel. Nul ne sait de quoi il a l’air, il agit
seulement..

… On voit que « Ça » demande à être traité de façon tout à fait
spéciale : il ne faut pas se laisser impressionner par lui au point
d’être pris de panique, mais il ne faut pas non plus le traiter à la
légère, sinon il devient hostile. L’attitude de l’enfant dans « Dame
Trude » ou du berger d’Uri montre le risque d’une attitude irresponsable
vis-à-vis des forces dangereuses, qu’elles soient extérieures ou
intérieures – ou les deux.

…si l’on a quelque expérience de la vie, on sait qu’une attitude
infantile et une méconnaissance des dangers psychiques ouvrent la porte à
tous les genres de possession, d’inflation et de dissociation. Ces
phénomènes et les règles de conduite à tenir en face d’eux ne sont pas,
réservés aux seules sociétés ou aux individus demeurés proches de la
nature : on voit tous les jours des personnes chez qui le vernis
culturel (*6) et le conscient rationnel craquent. .. ils y apparaissent
dans toute leur vérité, sans y être recouverts par le rationalisme et
l’intellectualisme… des individus qui vivent en contact direct avec les
forces de la nature et ses dangers apprennent à la respecter davantage
que ceux qui sont protégés par le confort et la vie artificielle
procurés par la société technique où nous vivons. La vie citadine nous
entretient dans une inconscience des dangers du dehors et du dedans
jusqu’à ce que ceux-ci nous rattrapent par quelque catastrophe :
tremblement de terre, crise économique, guerres, pollution – ou encore
épidémies d’angoisses et de névroses. .. J’éprouve un malaise lorsque je
découvre chez un de mes analysés cette imprudence infantile. Que vous
devez rencontrer le mal et l’explorer parce qu’il est une partie de
vous, de votre destin, s’il y a une raison valable ou que vos rêves vous
disent de le faire, c’est autre chose : il s’agit alors de votre mal,
de l’abîme que vous portez en vous- même et qu’il vous faudra, tôt ou
tard, reconnaître. Mais si vous agissez poussé par une attitude frivole,
par simple curiosité intellectuelle ou par un goût pervers « pour voir
», sans tenir compte du caractère contagieux et destructeur du
phénomène, vous vous comportez en inconscient irresponsable, incapable
de juger de la gravité d’un danger ; vous devenez donc une proie toute
prête à être engloutie. P.235 ….

Quel aspect ont donc ces personnifications d’esprits maléfiques?

..une théorie fort répandue selon laquelle ces démons ne sont que des
personnifications des forces mauvaises de la nature. Je la crois
insuffisante. Ce que l’homme vit comme mauvais est d’abord ce qui met sa
vie ou sa sécurité en question, ce qui est désagréable ou dangereux
pour lui et le remplit de panique. C’est ainsi que s’est formée son
expérience archétypique du mal : la faim, le froid, le feu,
l’inondation, le glissement de terrain et l’avalanche, la tempête de
neige, la tempête en mer et le danger de noyade, celui de se perdre en
forêt, les animaux féroces, ours blanc du Nord, lion, crocodile
africain, serpent ou scorpion, ours ou loup de chez nous, la maladie, la
mort, etc.

Il est frappant de constater un peu partout une tendance à représenter
ces forces sous une forme composée. … Ce sont tantôt des figures à
demi-humaines et à demi-animales, tantôt des silhouettes humaines
déformées…des êtres hybrides… (*7) On ne peut éviter de comparer toutes
ces distorsions aux phantasmes et aux dessins de schizophrènes, ce qui a
induit la théorie également très répandue selon laquelle les esprits
malfaisants ne seraient que les produits phantasmatiques d’individus
schizophrènes, en l’occurrence ceux qui ont commerce avec les esprits,
tels que l’homme-médecine et le chaman. Ceux-ci ne seraient que des
individus psychotiques qui terroriseraient le reste de la tribu en se
servant de leurs propres images délirantes. P. 237…

Mais de notre point de vue, le processus est inverse : beaucoup
d’individus qui se dissolvent dans un épisode psychotique ou dans une
psychose chronique ont été comme happés par une expérience archétypique
du mal ; on aurait dit autrefois que le diable les avait saisis…

L’expérience archétypique du mal fait apparaître les forces mauvaises
sous la forme d’êtres humains contrefaits, ou bestiaux,…cela est chargé
de sens symbolique : c’est la projection du fait que le mal, tel qu’il
est vécu psychiquement par l’homme, est de se laisser prendre par une
attitude unilatérale, un mode de comportement unique, qui engloutit le
conscient, le déforme ou le démembre. (*8)

La vie de tous les animaux, même à des niveaux archaïques d’évolution, est modelée par .. des « modèles de comportement ». ..

Il arrive que les modèles de comportement débordent leur objet et
entrent en collision, ce qui met le sujet en difficulté. Dans ce cas,
des comportements qui sont destinés à être des moyens d’adaptation aux
situations vitales font l’effet contraire et deviennent un handicap.
Expérimentalement, l’homme peut rendre l’animal tout à fait névrosé ou
dissocié en le mettant dans des situations contradictoires que son
comportement instinctif ne permet pas d’affronter… lorsque l’on perturbe
ses conditions naturelles. P. 239

Cf. lézard mâle et la poule couveuse.. jusqu’à ce que l’une des deux pulsions cède..

On voit que, même au niveau animal, les comportements instinctifs ne
sont pas sans poser des problèmes. C’est peut-être la raison pour
laquelle la nature inventa progressivement de plus hautes formes de
conscience, créant une sorte d’office central capable de décider de la
nécessité de passer d’un certain modèle de comportement à un autre plus
adapté. Notre moi conscient, hélas, ne réussit pas toujours à mieux
régler les conflits psychiques que ne le fait l’instinct animal, et il
en crée même souvent de nouveaux en s’opposant aux instincts ou en
s’enferrant dans des conflits de devoirs. Une femme peut vivre un
conflit entre son propre instinct de conservation et l’intérêt de ses
enfants.. Les situations conflictuelles sont sans nombre et d’une
infinie variété.

Mais il y a pire que le conflit : chaque fois qu’un individu est dominé
unilatéralement par un modèle de comportement, son adaptation et son
équilibre sont gravement perturbés… Il y a toujours un danger à se
laisser prendre par un comportement particulier… Emportés par la passion
sexuelle, la plupart des animaux deviennent inconscients du danger. …
Pour les animaux comme pour les êtres humains, il est bien difficile de
dire où finit le comportement instinctif et où commence le choix
conscient.

Ces comportements instinctifs constituent les racines profondes de
l’être humain ; lui aussi risque de se laisser emporter par eux,
c’est-à-dire par des modèles archétypiques qui se manifestent dans ses
actes, ses affects et ses phantasmes. Si l’ l’homme est submergé par un
de ces comportements, on peut dire qu’il est « possédé » par lui. P. 241

Ne jouer qu’une seule note parmi celles qui composent la mélodie de nos possibilités est en soi un mal. (*9)

Nous commençons donc à voir ce qui relie relie la possession psychique
aux dangers naturels : si le conscient est emporté par un affect
violent, c’est l’analogue d’un glissement de terrain, sauf que le
premier phénomène est intérieur et le second extérieur. Les vannes de
l’affect cèdent et l’on est submergé; tout comportement humain, tel que
l’exercice de la raison, la relation aux autres, etc., est balayé, le
moi conscient est englouti. (*10)

Les personnes menacées d’être emportées par un affect violent
dissociant peuvent rêver d’avalanche, d’explosion, d’incendie, ou de
tout autre cataclysme. (A notre poque, il s’y ajoute, par exemple,
l’explosion atomique.) L’inconscient utilise une image symbolique
adéquate pour prédire, non une catastrophe extérieure, mais intérieure.
Le comportement culturel qui s’est édifié dans la personnalité est
totalement recouvert ou détruit par une émotion, une conduite
unilatérales : l’agressivité, la peur, ou une quelconque réaction
primitive puissante..

Le fait que ces créatures soient représentées comme mi-animales ou à
une jambe est très juste, car cela reflète la distorsion et
l’incomplétude de l’homme dissocié ou possédé. Si, par exemple, vous
vous mettez dans une telle colère contre votre femme que vous en
arriviez à l’injurier ou à la frapper, vous marchez sur une jambe : vous
ne vous rappelez que votre fureur, et vous oubliez que vous l’aimez
également. Vous négligez l’aspect opposé, l’autre côté de vous-même ou
de la situation. Vous vous comportez de façon unijambiste, ou votre tête
roule de façon autonome.

Beaucoup d’intellectuels ou de scientifiques modernes et des personnes
hyperrationnelles sont comme des crânes qui roulent : il leur manque le
coeur et toutes les réactions humaines normales ! …. Lorsqu’une personne
schizophrène dessine un tel démon, c’est pour montrer que ce qui est en
elle, ou ce qui la tient captive, est une force de cet ordre.

Nous en arrivons au problème suivant, qui est de savoir comment l’être
humain peut se comporter devant le mal. Nous avons vu que l’une des
attitudes les plus réquentes qui rendent vulnérable aux attaques des
esprits est un goût excessif pour la solitude.

Est-ce l’isolement physique, affectif ou psychique qui invite à la
possession ? Personnellement, je crois que ce sont les trois. …

Dans certaines traditions, la solitude est recherchée par les personnes
qui désirent atteindre un niveau de développement spirituel et
religieux plus élevé, que ce soit l’illumination, la sainteté ou le don
chamanique. Nous devons donc modifier notre conclusion pour y inclure
ces éléments, et dire que la solitude invite les puissances de l’au-delà
à se manifester, en bien ou en mal. L’explication psychologique en est
que la quantité d’énergie utilisée normalement dans la relation avec
l’entourage revient en ce cas vers le sujet et active l’inconscient.
p.243

Si l’on demeure longtemps seul, l’inconscient est renforcé, pour le
meilleur et pour le pire : on se battra avec le diable, ou l’on aura une
expérience intérieure numineuse, ou les deux à la fois. .. ceux qui se
retiraient ainsi dans l’introversion, à la recherche de la sainteté..
étaient tourmentés par les démons, ce qui s’explique par le fait qu’au
début l’apport d’énergie libéré par cette retraite renforce les
complexes autonomes de l’inconscient.

… l’introversion pouvait fortifier la conscience… Mais chaque fois que
montait un phantasme, je le prenais pour point de départ d’une
imagination active que j’écrivais, et je me trouvais en paix…. au moment
où je rencontrai cet esprit-voleur de façon inconsciente et sans le
moyen d’approche que constitue l’imagination active, j’étais en bonne
voie pour me faire gentiment posséder. J’étais même assez stupide, bien
que j’aie eu à l’époque de bonnes notions de psychologie junguienne,
pour ne pas voir que ce voleur était un animus qui envahissait mon
territoire…

… la solitude renforce et fait surgir ce qui est dans l’inconscient
et.. si l’on ne sait pas comment s’y prendre avec ces contenus, ils se
manifestent en projections sur l’extérieur… parce que j’étais moderne et
rationnelle, j’imaginais cette puissance terrifiante qui faisait
irruption en moi sous la forme plus acceptable d’un criminel, mais le
processus lui-même était exactement semblable. La plupart des gens ne
sont pas capables de supporter longtemps de pareilles situations ; ils
ont besoin de la compagnie des autres pour se protéger contre « Ça »,
contre l’inconscient.

Cf Renner…l’homme qui vit seul dans la nature doit tracer un anneau
d’or protecteur autour de lui, un mandala, soit en lançant sa prière
dans les quatre directions de l’espace, soit en faisant le geste de
tracer un cercle autour de lui, soit en le dessinant sur le sol… Si l’on
ne sait pas, d’une façon ou d’une autre, se protéger par des pratiques
rituelles, on ne peut vivre longtemps seul dans la nature sauvage sans
danger ; il faut le cercle magique, ne serait-ce que nos propres
affaires rangées autour de nous.

…un mot des conditions d’hospitalisation dans les hôpitaux
psychiatriques. .. on enlève aux patients tous leurs objets personnels… à
partir du moment où tout leur avait été retiré, ils s’étaient sentis
abattus, perdus, livrés nus et sans protection aux puissances du mal, et
avaient renoncé à lutter. C’est comme si leur dernier refuge leur avait
été retiré. ..ces petits objets auxquels on est attaché par un lien
émotif et qui sont nécessaires pour constituer l’anneau d’or de
protection autour de soi. (*11) P. 247

Les objets familiers assurent une continuité au conscient ébranlé et
les supprimer ne peut qu’aggraver l’état mental de ces personnes en
accélérant la dissociation psychique, la perte d’identité et la
déshumanisation d’êtres rendus anonymes. Le même processus se produit
dans les hôpitaux, les asiles de vieillards et les prisons.

La solitude attire encore le mal d’une autre façon : si vous vivez seul
loin d’une communauté humaine pendant très longtemps, la tribu ou les
autres personnes du groupe projettent leur ombre sur vous sans que les
faits puissent apporter une correction. Ainsi, quand je rentre de
longues vacances et que je revois des personnes que j’ai en traitement,
j’ai souvent remarqué qu’elles ont progressivement tissé des sortes de
toiles d’araignées avec les idées négatives les plus extraordinaires à
mon sujet. C’est pourquoi l’on dit en français que « les absents ont
toujours tort ». La chaleur du contact réel dissipe ces nuages de
projections négatives.

Le solitaire n’est donc pas seulement exposé au mal qui se manifeste
dans sa propre nature mais aussi aux projections des autres… lorsque les
gens ne comprennent pas, ils projettent sur vous leur propre mal… Dans
des temps plus anciens.. l’étranger était dangereux, il amenait avec lui
la maladie, le meurtre et le désordre dans les relations humaines,
c’est pourquoi on ne pouvait l’approcher qu’avec toutes sortes de
précautions. P.249

Petit séminaire du 20-01-99

*1 C’est le travail de prise de conscience de l’enchaînement
destructeur. Faire jouer le Soi ou l’ Animus positif chez la femme ;
polariser la pulsion de vie qui s’active.

*2 L’âme errante est une énergie qui n’est pas placée dans une énergie d’évolution.

*3 La pulsion de mort se symbolisant permet alors la polarisation. A
travers une initiation la pulsion destructrice peut passer au pôle
évolutif : cf. rêve de la vallée aux tombes blanches.

Voir dans les rêves si les images sont archétypiques, car l’archétype
est le jocker et vient là où l’histoire n’arrive pas à se refaire au
plan personnel.

*4 Tant qu’elles sont polarisées par des investissements positifs dans
la vie (sentimental, professionnel etc. ) ces forces démoniaques sont
maintenues. Mais la perte de ces investissement amène la
déstabilisation.

*5 La mort est une composante de la vie : les trois Parques, c’est une
seule et même pulsion. C’est à l’analyste de tenir le fil de la pulsion
de vie car l’analysant se décourage. Cf. le petit bonhomme positif du
rêve reste porteur de la pulsion de mort puisqi’il en est issu, mais
elle est raccochée à la pulsion de vie.

Aider le Soi à émerger. L’analyste est l’archétype manquant. ( le cône
de poussière dans le rêve de F. C. est une promesse du Soi.)

*6 Si le Moi n’est pas structuré il est englouti par la rencontre de
ces forces, de son « imaginal », il croit que c’est de l’imagination
active ..

*7 Comme le Cyclope. Devant des images comme ça il faut donner tout ce
que l’on peut au Moi pour le structurer et qu’il ait confiance en lui.
C’est faire de la « psychagogie » (Charles Bauduin) ; être éducatif par
rapport à la vie ; donner des repères de vie au quotidien : comment on
fait dans la vie de tous les jours ; c’est du holding.

*8 Toute unilatéralité est négative ; il faut toujours deux pôles en
tension et que chacun soit énergétisé, sinon on est dans l’illusion.

*9 Car laisse toute les autres dans l’inconscient.

*10 Devant des rêves de ‘cataclysme’ évaluer la capacité du moi conscient face à ce contenu et s’attacher à le soutenir.

Au début d’une analyse toujours interpréter d’une manière douce ; quand
on est plus loin dans l’analyse, on peut parler d’un complexe.

Chaque cas est particulier ; ces images peuvent être la représentation
ou d’un noyau psychitique, ou d’un complexe, ou d’affects puissants.
Elles peuvent amener et expliquer les distorsions dans le comportement.

*11 Etre nu, démuni.

CHAPITRE III LA RENCONTRE AVEC LES PUISSANCES DU MAL

..les situations qui, d’après les contes, paraissent attirer les
puissances du mal.. la légèreté, la boisson, l’isolement phy sique ou
psy- chologique sont parmi les conditions qui se retrouvent le plus
fréquemment ; mais d’autres sont également dignes d’ être relevées…
dépasser la mesure en se laissant griser par le succès attire le mal..
l’équilibre naturel demande à être respecté ; .. P 251

En respectant les lois de la vie, l’homme ne fait que retrouver la loi naturelle de l’instinct ..

Nous commençons, trop tardivement, à prendre conscience que l’homme est
le seul animal capable de détruire entièrement son environnement et
toute l’économie biologique de la planète, attirant un mal irréversible
sur lui-même et sur les autres êtres. Nous nous éveillons seulement au
fait que nous avons dérangé Kouroupira … nous sommes beaucoup moins
conscients que le primitif (et nous sommes très en dessous de la sagesse
instinctive du fauve), car nous avons perdu, et nos freins naturels, et
la crainte religieuse des esprits de la nature…

Le mal, tel qu’il apparaît dans le folklore, n’est donc pas vécu au
niveau de la morale courante, de la loi religieuse ou de l’éthique, mais
comme un phénomène de la nature. Cela est très important du point vue
pratique car nous sommes bien souvent confrontés avec cette forme de mal
objectif. Il s’agit alors de la rencontre de Kouroupira, de « Ça », de
Dame Trude ou de toutes les créatures analogues qui continuent leur
existence au fond de notre psychisme. .. le point de vue des contes nous
rappellent que l’issue de certaines situations ne dépend pas, à
proprement parler, de notre décision ethique, mais que, pour être
heureuse, elle exige que nous retrouvions la voie de la sagesse
instinctive. Les puissances naturelles sont dangereuses, aussi l’une des
façons archaïques les plus usuelles de se protéger d’elles est de
rester à l’abri des règles et des tabous de la tribu. Pour chacun de
nous aussi, suivre sa voie individuelle et se distinguer du groupe où de
la masse est plein de périls et demande un réel courage. P.253

LA BELLE WASSILISSA

Contrairement à la capricieuse fillette de « Dame Trude », Wassilissa,
mûrie par les épreuves, a une attitude juste vis-à-vis du mystère
qu’incarne Baba- Yaga : elle n’y va que poussée par la nécessité et non
par imprudente curiosité, et elle sait arrêter à temps ses questions.

Baba-Yaga, parle des cavaliers comme étant « mon Jour, mon Soleil et ma
Nuit », comme lui appartenant, ce qui ne peut être le fait que de la
Grande Déesse de la nature elle-même. Elle est entourée de crânes ; elle
est donc aussi, de toute évidence, la déesse de la mort, qui est
également un aspect de la nature. Baba-Yaga est la déesse du jour et de
la nuit, de la vie et de la mort, elle est donc le grand principe de la
nature. Elle a pour attributs le balai, cher à nos sorcières, ainsi que
le mortier et le pilon, instruments qui ne sont pas sans évoquer la
rande Déméter.. P.255

La mort et la renaissance du grain sont une image du passage de l’être
humain par la mort, aussi ces mains- fantômes qui prennent le blé et le
pavot pour les moudre appartiennent-elles à l’au-delà… Ce monde
fantasmagorique est un domaine intouchable, le secret des dieux où il
est dangereux de pénétrer. C’est l’au-delà, le royaume d’Hadès, maître
du sommeil et de la mort.

Il y a de grandes différences entre l’attitude de Wassilissa et la
curiosité infantile de l’héroïne de « Dame Trude » ; en outre, cette
dernière ne possède pas de protection magique et l’idée ne lui vient
même pas qu’elle pourrait en avoir besoin. Wassilissa, elle, reçoit la
bénédiction de sa mère et la poupée et, malgré cela, elle n’aurait pas
osé pénétrer sur le terrain de la sorcière sans y avoir été contrainte.
On remarquera que la lutte entre la vie et la mort, le bien et le mal
qui se produit entre Baba-Yaga et l’adolescente prend la forme
archétypique de 1’« affrontement magique »,… De plus, chacune d’elles
respecte l’ultime secret de l’autre : Wassilissa ne pose pas la dernière
question, et la sorcière prétend se contenter de la mi-confidence de la
jeune fille, qui lui cache l’existence de sa poupée. ..

Baba-Yaga se montre contrariée du silence de la jeune fille et provoque
ses questions. Les trois premières concernent ce qu’elle a vu dans la
forêt et celle qu’elle se garde de poser, ce qui se passe à l’intérieur
de la cabane de Baba-Yaga et qui touche, de ce fait, à son intimité.

Dans une autre version, la sorcière dit : « Tu as bien fait de ne pas
me questionner sur les choses qui sont à l’intérieur, car il ne faut pas
sortir la saleté hors de ma hutte. » Ces mots rappellent étrangement le
dicton selon lequel il faut « laver son linge sale en famille »…

Dans une autre version, la sorcière demande à une fillette : « Enfant,
m’as-tu vue dans ma misère ? » et l’enfant prétend n’avoir rien vu.
C’est là un point intéressant : la sorcière serait humiliée qu’on mette
au jour ses petitesses et ses saletés, elle est mal à l’aise vis-à-vis
de sa face obscure, en a honte et se montre reconnaissante du tact dont
fait preuve sa visiteuse. Elle cherche à cacher une partie d’elle-même ;
sa personnalité est donc légèrement dissociée. Ell n’apparaît plus ici
comme un simple démon de la nature, mais commence à prendre des traits
humains, puisqu’elle se montre capable d’un début de différenciation
éthique. C’est son point sensible ; c’est pourquoi, si elle avait
insisté, la jeune fille aurait éveillé la colère de l’ogresse et se
serait fait dévorer. C’est bien d’ailleurs ce qui arrive, dans certains
cas, à l’analyste qui ose mettre le doigt sur l’ombre de l’analysé ! Il
(ou elle) se fait avaler à l’instant par une irruption d’affect. Quand
il s’agit d’un être humain, il est des cas où l’on doit en prendre le
risque, mais avec une déesse, on serait certain de disparaître de la
surface de la terre.

.. Baba-Yaga, n’est pas totalement mauvaise ; elle est ambiguë, claire ou sombre suivant les cas….

Le thème du mystère du dieu ou de la déesse qu’il ne faut pas dévoilé est répandu dans le monde entier. P. 257

… « Parce que tu as nié avec constance et que tu n’as pas révélé ce que
tu as vu, je te récompenserai. » Si bien que, contrairement aux
principes de notre morale chrétienne, une forme de mensonge plein de
tact à propos de 1’ombre de ces divinités n’est pas considérée comme une
faute ; au contraire, avoir su jeter un regard dans les abîmes du mal
et prétendre n’en rien connaître est récompensé.

Beaucoup de versions modernes de ces contes ont été modifiées : la
jeune fille y est persécutée à cause de ses mensonges ; elle finit par
avouer la vérité, et c’est alors que la déesse la récompense. Ce sont là
des versions artificielles, fabriquées… Il est évident que ce qui
apparaît comme un mensonge est un signe de révérence, de respect envers
l’altérité de la divinité.

Jung cite ( L’homme et ses symboles) le as d’un homme qui vint le voir
parce qu’il souffrait de graves symptômes… Dès la première heure, Jung
se rendit compte que cet homme lui cachait quelque chose, car il
laissait paraître toutes les manifestations d’une mauvaise conscience.
Mais, par une étrange intuition, il eut le sentiment qu’il ne devait pas
aborder le sujet directement, si bien que cet homme put truquer pendant
plusieurs années son analyse. Jung continua à ne pas intervenir, parce
que les symptômes de cet homme s’atténuaient et qu’il le trouvait mieux à
chaque séjour, chose qui ne se produit pas habituellement si l’on ruse
avec l’analyste. Après plusieurs années, le patient lui confia un jour :
« Dr Jung, il faut que je vous dise combien je vous suis reconnaissant
de ne pas m’avoir posé de questions auparavant, car je n’aurais as pu
vous répondre et cela aurait détruit notre travail. Puis il avoua une
faute assez étrange qu’il avait commise et qu’il n’avait jamais pu
regarder en face. Il avait fallu que se soit construite une relation
humaine avec Jung, qu’il ait réparé sa propre estime de lui-même et son
énergie avant de pouvoir assumer ce qu’il avait fait et le partager avec
son analyste. Jung constata alors qu’il avait eu raison de ne pas faire
intrusion dans le secret de cet homme, et que le sentiment irrationnel
qui l’avait retenu était juste. On voit que la confession (la catharsis)
n’est pas une panacée à utiliser n’importe où et n’importe quand.

Un parallèle intéressant de ce thème est le conte d’ « Amour et Psyché »
.. Psyché est poussée par ses sœurs jalouses à violer le secret de son
époux Cupidon-Eros. etc.. la « boîte de beauté » .. Les secrets sont
dangereux pour celui qui n’y est pas préparé, pour le non-initié, pour
celui qui n’y est pas appelé. La question d’ouvrir ou de ne pas ouvrir
la porte du mystère au bon moment existait déjà à un niveau très
primitif…

Savoir s’il faut dévoiler ou ne pas dévoiler le secret est comme de
marcher sur le fil du rasoir ; si vous vous trompez, il peut vous en
coûter la vie ! P.259

… forcer une confidence avant le moment juste détruirait tout. La
question est donc : « Dois-je jeter un coup d’œil dans la chambre
interdite, ou dois-je faire comme si je ne me doutais de rien ? »…
éviter à tout prix un diagnostic qui enfermerait la personne dans son
état et risquerait de la précipiter dans l’abîme. On attendra les rêves,
qui montrent généralement comment contourner le problème en consolidant
la partie saine de la psyché ; peu à peu, cette partie saine s’élargira
en tache d’huile et fera reculer la partie malade, si bien qu’un jour
celle- ci pourra tout naturellement être dévoilée. Et l’on s’apercevra
parfois que le problème n’existe plus ! .. Une jeune fille qui avait
suivi régulièrement une analyse, y progressant sans grands heurts – le
fond de son problème n’ayant guère été touché ouvertement -, rêva une
nuit qu’elle découvrait qu’elle était schizophrène, ce qu’elle n’avait
jamais pu s’avouer à elle-même. Une voix la reprenait alors sévèrement,
disant : « Non, tu as été schizophrène ! », déclarant clairement qu’elle
ne l’était plus. Un autre rêve, où elle voyait une enfant débile et
psychotique guérie venir à elle, confirma le diagnostic de guérison.

.. Les contes semblent répondre à cela que nous sommes ambivalents
parce que la Grande Déesse, la nature, l’est elle-même. P.261

LE JEUNE TSAR

La sorciere devient donc pour lui une déesse protectrice qui lui montre
la voie à suivre. Tandis que la fillette de « Dame Trude » est encore
une jeune créature sans défense, Ivan est un homme adulte.
Symboliquement, cela signifie que seul celui qui a l’expérience
intérieure des réalités profondes – et donc aussi du mal – est capable
d’approcher un peu les mystères de la nature. .. quel que soit le sexe
du sujet – il y faut des qualités viriles de courage et de décision. ..
Baba-Yaga n’est pas réellement méchante, elle est comme la nature : si
l’on sait s’y prendre avec elle, elle se comporte bien. II dépend donc
de nous que nous fassions l’expérience de l’un ou de l’autre de ses
aspects. …

Le problème atteint ici un niveau moins passif, plus conscient, puisque influencé par l’attitude et le comportement humains.

Baba-Yaga appelle Ivan : « Mon petit enfant » . La Grande Mère tente de
le faire régresser à un stade d’impuissance infantile. Elle le teste,
en cherchant à le rendre faible et à le transformer en petit garçon
qu’eIle aurait mangé avec gourmandise à son dîner. ..

Savoir dire ou faire la chose juste au moment crucial fait tourner l’ensemble du problème.

Ce thème de la nature double de la sorcière nous ramène au motif du
crâne .. aux yeux de braises .. (Wassilissa) … le phénomène de la
conscience, à son origine, est une expérience immédiate de la voix ou du
regard de Dieu en nous ; en termes psychologiques, nous dirons que
c’est une manifestation du Soi dans la psyché. … c’est un phénomène
naturel : la belle-mère sorcière et ses filles ne sont pas tuées par
Wassilissa, mais par le phénomène même du mal qui les a possédées, par
leur mauvaise conscience, repréntée ici sous une forme archaïque. …

… Wassilissa .. rend le crâne à la terre-mère à qui il appartient. Le
pouvoir de vengeance qui a été placé entre ses mains s’exerce sans
qu’elle en ait eu l’intention, car elle ne savait pas que ces yeux
apporteraient la mort aux coupables. Elle désirait leur procurer le feu
et la lumière demandés .. Wassilissa ne prétend pas conserver la
puissance justicière de la nature,elle enterre le crâne et s’en va. Elle
est totalêment détachée.

Toute action psychologique tend à produire des réactions en chaîne, en
bien comme en mal. En ce qui concerne ce dernier, il se produit un état
émotionnel contagieux : la colère répond à la colère, la haine à la
haine, le crime au crime. … P.263 .. C’est pourquoi la sagesse veut
qu’on interrompe le processus de désintégration. Quand on s’en aperçoit
et que le moment en est venu, il est important de refuser de se laisser
posséder par ce mécanisme et d’enterrer, en quelque sorte, son émotion
destructrice, d’en détacher sa personnalité tout entière : de renoncer
au sentiment de pouvoir qui accompagne toujours une forte émotion. Il
eût été humain pour Wassilissa de se dire : « Elles n’ont que ce
qu’elles méritent » et de se réjouir, mais alors Wassilissa elle-même se
serait laissé prendre par la puissance de l’instrument de vengeance
qu’elle avait utilisé,… Pareille attitude de détachement est difficile à
atteindre, car l’émotion qui vous saisit devant une injustice ou une
offense vous possède et balaie tout autre sentiment ; vous êtes soulevé
par l’indignation, le désir de donner une leçon à l’autre, etc., et vous
ne vous rendez pas compte que vous ne vous contentez pas de vous
protéger contre le mal, mais que vous le propagez, et que vous vous
identifiez au Dieu justicier, à la sorcière ou à la déesse-nature. C’est
une inflation, et abandonner une inflation est un acte de lucidité et
de courage, un vrai sacrifice aux dieux, car c’est renoncer à un
sentiment de puissance surhumaine pour rentrer dans ses propres limites
individuelles. L’expérience montre que souvent, si l’on appris à ne pas
se laisser prendre par l’envie de faire justice soi-même ou de rendre le
mal pour le mal, celui-ci revient en quelque sorte sur celui qui l’a
provoqué. … s’en réjouir, c’est encore être un maillon de la chaîne des
réactions mauvaises.

Savoir quitter la roue des illusions quand il le faut est de la plus
grande importance … Se laisser contaminer par le mal mène à la mort,
nous dit le conte. Le terrible secret de la sorcière, le mal et la mort
ne font qu’un. ..

La mentalité primitive associe la mort et le mal…

Dans les mythes égyptiens.. la mort est personnifiée comme un ennemi
contre lequel on lutte sa vie durant et qui, à la fin, a le dessus. Nous
avons conservé cette idée dans le mot « agonie » (du grec agôn qui
signifie « combat »). ..

Jusqu’à ce que la vie ait inventé l’homme, peu de créatures mouraient
de vieillesse. Dans la nature, lorsque les forces physiques ont diminué,
ou bien l’on est mangé, ou l’on meurt de faim, de soif et de froid… La
mort nous apparaît comme cet ennemi définitif qui vous coupe la gorge,
vous broie et vous dévore. … P. 265

… Si l’on se représente ces conditions d’origine, on comprend qu’être
vaincu par le mal, par l’ennemi, être mangé et mourir sont des réalités
très proches. C’est comme si notre énergie vitale était une lumière
radieuse qui tient les lions, les tigres, les loups et même nos
congénères en respect ; mais dès que cette lumière baisse et que la
vitalité s’affaiblit, toutes les forces obscures font irruption et
prennent le dessus sur elle, si bien que, sur le plan physique, le
dernier combat est toujours une défaite au profit des ténèbres. Il y a
donc parenté entre le symbolisme de la mort et celui du mal. …

Cette proximité entre le mal et la mort est peut-être la substructure
de ce qui est, sur le plan psychologique, un grand danger : le désir de
mort.

..Jung dit .. (que) lorsque l’on donnait de l’énergie psychique à
quelqu’un, il fallait toujours observer ce que cette personne en
faisait. S’il se produisait un progrès, même léger ou momentané, et même
s’il y avait ensuite une rechute, on pouvait continuer à lui donner de
l’amour, de l’attention et de l’énergie. Mais si cela produisait l’effet
contraire, il fallait comprendre que l’on nourrissait le démon de cette
personne et que celle-ci ne recevait rien de ce qu’on lui donnait. Il
ne s’agissait pas de condamner l’individu en cause, mais de comprendre
qu’une attitude de don ne lui servirait à rien. Dans ce cas, c’était
comme si l’animus démoniaque de cette personne était installé devant sa
bouche et avalait tout ce qu’on lui offrait de bon : en effet, si son
démon grossissait, elle, elle maigrissait bel et bien.

Dans un cas semblable, si l’on continue à traiter la personne avec
amour et attention, on agit de façon destructrice … Non seulement la
tradition chrétienne, mais la tradition de la médecine somatique
également obligent de façon impérative à toujours porter assistance au
patient ; cela ne tient pas compte du fait qu’il peut arriver que l’on
fasse ainsi prospérer le démon, tandis que l’état du sujet empire. C’est
pourquoi, en ce cas, une seule attitude est juste : cesser de donner
quoi que ce soit ! Jung me conseilla de renvoyer cette personne en lui
expliquant quel démon malhonnête et menteur la possédait. .. P.267

… Son animus démoniaque oeuvrait à détruire, créant autour d’elle une atmosphère de mort psychique.

On peut observer ce phénomène dans la vie courante sous la forme
apparemment anodine du trouble-fête : quand des gens sont heureux de
s’amuser, quelqu’un arrive avec un air sinistre et jette un froid,… Si
l’on reçoit un cadeau, on vous fait une remarque jalouse, si l’on se
repose, on vous donne un sentiment de culpabilité, etc. Chaque fois que
la vie psychique, le plaisir – au sens le plus fort – s’épanouissent, il
se trouve des personnes pour les tuer par de l’envie, de la critique,
ou le feu dévorant d’une fausse hauteur spirituelle. Devant ce désir
démoniaque de détruire la flamme de la vie, le mieux est de se boucher
les oreilles et de fuir. C’est pourquoi, en un sens, le mal est un
squelette. L’esprit de « non-vie » et de « non-amour » a toujours été
associé à l’essence du mal. C’est la négation pour elle-même, que tout
un chacun porte en soi jusqu’à un certain point. Il vaut mieux faire
jeûner à mort un tel démon de la mort : en le faisant, on le bat sur son
propre terrain ; on avance une main de squelette pour serrer sa main de
squelette, on ne lui offre pas de sang, de chaleur, d’énergie vitale
jusqu’à ce que le démon retourne là d’où il est venu.

… la tradition judéo-chrétienne a formé et trempé notre conscience ..
lui donnant un sens aigu du mal et tendant à établir des règles de
charité et de conduite absolues. Cela est juste dans une certaine mesure
lorsqu’il s’agit pour nous-mêmes d’acquérir une conscience plus élevée
et plus subtile. Mais si nous appliquons cette rigueur aux autres, cela
peut produire l’effet contraire et provoquer des réactions en chaîne de
culpabilité et d’autopunition. Accumuler des braises sur la tête des
autres en suggérant qu’ils devraient avoir mauvaise conscience est le
plus sûr moyen de les rendre réellement méchants. Ces traits de
comportement abominables ont fait de nous le groupe de peuples le plus
inquiet et le plus désagréable de la planète. Cela est en rapport direct
avec le mauvais usage que nous faisons de vues morales élevées que nous
utilisons de façon erronée.

D’un autre côté, s’en tenir à la sagesse naturelle peut avoir
l’inconvénient de créer un certain relâchement, une relativisation de
l’attitude morale qui nous fait qualifier le blanc d’un peu noir et le
noir d’un peu gris, jusqu’à ce que se forme une sorte de magma dans
lequel le bien et le mal se confondent, anéantissant du coup toute
aspiration éthique. .. Nous ne pouvons régresser sans dommage au niveau
de l’ignorance de la limite entre le bien et le mal. Le mouvement actuel
va dans ce sens : l’oisiveté, le fait de vivre aux dépens des autres
n’apparaît plus humiliant à beaucoup. On ne vole plus, on « pique » …
L’absence de tension entre les opposés aboutit à un appauvrissement de
l’énergie vitale. … P.269

Une différenciation éthique trop aiguë en zones de noir et de blanc
nettement délimitées n’est pas favorable à la vie. La familiarité avec
les contes de fées m’a appris qu’il était probablement bon de traiter le
mal extérieur à soi selon les règles de la sagesse naturelle, et
d’appliquer la conscience aiguisée seulement à soi-même, car nous sommes
seuls à connaître nos motivations et nos intentions réelles.

Cela nous ramène au fait qu’il n’est pas bon de révéler l’ombre secrète
de la déesse de la nature, car c’est nier la différence d’essence entre
la déité et l’être humain, et donc manquer de respect envers la figure
divine… Job ne dit pas à Dieu : « Je pense que tu as basculé dans ton
ombre ».. Job dit, au contraire : « Je mettrai ma main devant ma bouche
».. Ce n’est pas à l’être humain de frotter le nez de Dieu dans ses
excréments ; cela supposerait une telle inflation et une méconnaissance
tellement absolue des réalités psychiques que cela entraînerait la mort.
Job dit : « Je sais que j’ai un avocat dans les cieux », indiquant par
là que c’est Dieu lui-même qui est son défenseur. C’est une façon
respectueuse de dire : « C’est une affaire entre Dieu et Lui-même. »
Alors Dieu, parce que Job ne le provoque pas, change d’attitude envers
lui.

Si nous transposons la chose au niveau de la relation entre deux êtres
humains, cela signifie qu’en ne soulignant pas l’ombre de l’autre, nous
ne lui ôtons pas sa chance de la découvrir par lui-même. Si vous faites
remarquer à autrui qu’il (ou elle) a laissé agir son ombre, vous vous
placez au-dessus de lui. Si la relation humaine n’est pas suffisamment
stable et que l’autre craigne que vous ne soyez trop fort pour lui, il
est préférable, le plus souvent, de laisser aller, car si l’autre
découvre la chose tout seul, son propre prestige est renforcé. Il peut
donc arriver que de ne pas faire allusion aux fautes et aux faiblesses
de l’autre soit une façon de respecter son intégrité. On respecte cette
personne en la jugeant capable de sens éthique et susceptible de
découvrir son erreur par elle-même. Si la relation est excellente, il
n’est plus besoin de ces précautions, car il n’existe plus de problème
de prestige entre les deux. … L’attitude à avoir dépend donc beaucoup de
la qualité de la relation. Tant que quelqu’un est incertain de lui-même
et en danger de perdre sa propre estime, il vaut mieux ne pas toucher à
son ombre et ne pas jouer les redresseurs de torts. Cependant, il y a
des circonstances où l’on a la responsabilité morale d’autres personnes,
et où c’est un devoir d’intervenir. Il peut arriver aussi que des rêves
nous y obligent malgré nous.

Pour en revenir au conte de « Wassilissa », les trois méchantes femmes
commencent par laisser éteindre leurs lumières pour obtenir à la place
celle de la sorcière. Elles refusent de devenir conscientes, et la
conscience non réalisée devient en elles un feu consumant. C’est
pourquoi Jung disait que la pire des fautes est de refuser de devenir
conscient lorsqu’on en a la possibilité. S’il n’y a pas en vous de germe
de conscience plus haute, si vous demeurez au niveau que Dieu vous a
donné (et non plus bas), c’est bien. Mais si vous ne vivez pas au niveau
de vos possibilités intérieures, celles-ci deviennent destructrices.
Jung disait aussi que l’une des forces négatives les plus nocives, sur
le plan psychologique, était une puissance créatrice inutilisée. Si
quelqu’un a un don créateur et, par paresse ou sous tout autre prétexte,
n’en fait rien, cette énergie psychique positive se transforme en pur
poison. C’est pourquoi nous envisageons souvent les névroses et les
symptômes psychotiques comme étant la perversion de possibilités plus
hautes non vécues. La névrose est souvent un « plus », non un « moins »,
mais ce « plus » n’est pas actualisé. P.271 …

L’une des conséquences les plus négatives de cet état de choses est que
ceux qui se refusent à devenir conscients essaient généralement
d’entraver ou de troubler les efforts de ceux qui s’y efforcent. C’est
pourquoi Jung disait que si un patient dépasse à un moment donné son
analyste,… il doit quitter celui-ci, parce que l’analyste tendra
probablement à le limiter et à le faire régresser vers son propre
niveau. On assiste ainsi couramment au drame de personnes que les rêves
invitent à l’individuation et que leurs analystes ramènent à des
problèmes uniquement personnels ou dépassés, coupant ainsi les ailes à
un développement ultérieur. La mutilation qui en résulte peut provoquer
dépressions, symptômes névrotiques, rechutes et même suicides…. Le désir
jaloux d’empêcher les autres de devenir conscients parce qu’on s’y est
dérobé soi-même est l’une des instances psychiques les plus
destructrices. …

Avoir la possibilité de devenir conscient et ne pas le faire est donc la pire des choses.

… Il existe aussi des contes où entrer dans la chambre interdite ou
bien poser la question indiscrète conduit à un degré de conscience plus
avancé. En ce cas, le thème présente une analogie avec celui, très
répandu, de la felix culpa, de la faute ou des erreurs bénéfiques qui
servent à relancer l’action ou poussent le héros à de nouveaux exploits,
enrichissant son expérience intérieure et confirmant son courage.

En résumé, la morale générale des récits que nous venons de voir est
qu’on ne doit pas chercher à pénétrer le mystère d’iniquité à moins d’y
être poussé par une nécessité, extérieure ou intérieure. P.273

CHAPITRE IV LE MAL « CHAUD » ET LE MAL « FROID »

LA COLERE

.. C’est, bien entendu, le méchant de qui vient l’idée de la ruse qui
est le perdant. Ce type de conte peut sembler bien naïf, mais il faut se
rappeler que le contrôIe des émotions représente un progrès culturel
très long à acquérir. … Celui qui est capable de contrôler ses émotions a
donc la personnalité la plus évoluée des deux.

Le mal, sous sa forme « chaude », qu’il soit figuré par démon ou
véhiculé par des êtres humains, est le résultat d’un affect souterrain
non satisfait, d’unë charge émotive qui est comme un feu qui brûle et
qui couve sans cesse. Les affects réprimés sont hautement contagieux et
explosifs, aussi bien chez les individus qu’au sein des familles, des
groupes ou des nations … Ce caractère contagieux de l’émotion présente
un grand danger, car dans la vie quotidienne, on s’aperçoit que si l’on
touche à certains problèmes cruciaux .. la plupart des gens deviennent
la proie d’émotions inconscientes. … En ce cas, l’émotion s’empare de
l’être par en dessous, et l’affect le saisit, chassant toute objectivité
et toute réaction humaine normale. La meilleure façon de savoir si l’on
s’est soi-même laissé prendre est de s’observer pour voir si l’on a
conservé le sens de l’humour : si celui-ci a disparu, on peut être sûr
qu’une émotion incendiaire sévit dans une zone quelconque de soi-même et
que l’on est en grand danger de se laisser envahir par le principe du
mal. C’est pourquoi la capacité de surmonter la colère et les affects
n’est pas seulement un problème archaïque ; c’est, aujourd’hui encore,
un facteur décisif. Dans nos sociétés, beaucoup d’individus ont appris à
contrôler plus ou moins leur agressivité et à cacher leurs émotions,
mais intérieurement, sous le masque (la « persona »), l’émotion refoulée
continue à les tenailler et à influencer leur façon de penser. Peu de
gens savent dépasser cette maîtrise apparente des affects et se détacher
réellement d’une émotion intense… P. 279

.. lorsqu’une personne tombe dans une humeur agressive, il est
extrêmement difficile aux autres de demeurer indemnes. … une émotion
très forte a une force qui peut submerger le moi ; elle est donc
ressentie comme démoniaque ou « divine » . … Wotan, le dieu des émotions
incontrôlées, de la sainte colère comme de la fureur destructrice, vit
encore dans l’inconscient de ces peuples.(germaniques et nordiques) …

il est important de ne pas succomber à la contagion des forces
obscures. Dans ce récit, les deux aînés, en jouant des tours à leur
oncle, entrent inconsciemment dans son jeu et sont contaminés par le
mal. Au lieu de combattre directement leurs émotions, ils se contentent
de les mettre dans leur poche quand elles risquent de leur nuire ; ils
conservent leur haine en réserve, prêts à s’en servir comme arme contre
leur persécuteur. L’un vend les vaches, l’autre le cheval et la
charrette ; en agissant ainsi, ils vont contre la morale collective et
évitent d’affronter le problème en eux-mêmes. Ils soutiennent le défi,
mais avec des moyens autres que ceux qui avaient été décidés d’un commun
accord. Ce n’est pas juste et les rend vulnérables à leurs affects.

Le plus jeune frère, lui … a une façon naïve de se garder de ses
émotions…. Parce qu’il se tient à l’écart des forces obscures et des
calculs rusés, les choses se nouent d’elles-mêmes.

Un détail intéressant est le symbole du fusil avec lequel il tue
accidentellement la femme du fermier… Le héros utilise, sous une forme
sym- bolique, la propre capacité explosive de son oncle pour la
retourner contre lui en la personne de sa femme, de son anima, ce qui
est plus que le vieux paysan ne peut supporter. …

Lorsque l’on parvient à travailler un problème sur le plan symbolique
et avec une intention droite, les choses tournent souvent ainsi. …
l’imagination active peut être très utile, car elle aide à surmonter
l’irruption d’un affect ou d’une charge émotionnelle dévastatrice. L’
émotion à surmonter n’est pas forcément la colère ou la haine, ce peut
être aussi bien l’amour ou tout autre sentiment qui donne au sujet
l’impression d’être submergé, vaincu, et d’avoir perdu sa liberté sans
espoir. L’imagination active consiste à personnifier ces affects, en les
laissant monter en soi, et à entrer en contact avec eux, à dialoguer
avec eux comme s’il s’agissait d’êtres autonomes. Il s’ agit bien
d’ailleurs de complexes autonomes, sortes de personnalités secondaires ;
si l’affect est si fort, c’est qu’un complexe a été touché, et la seule
façon de pouvoir agir sur ce complexe est de le laisser d’abord se
montrer tel qu’il est, et de s’exprimer. Lorsqu’une partie de l’émotion a
pu ainsi se décharger dans l’imagination active et que le complexe et
son affect ont révélé leur vrai visage, on peut commencer à les
intégrer. Lorsqu’on se dit : « J’ai avalé ma colère pour telle ou telle
raison, mais je ne parviens pas à m’en débarrasser, elle me hante, j e
ne peux m’empêcher d’y penser tout le temps », la seule chose à faire
est de laisser l’affect s’exprimer en nous- même et de le tirer au
clair. P.281

Ce faisant, on déplace le conflit du niveau extérieur au niveau intérieur et symbolique. ..

Le plus jeune fils est du type « Simplet », personnage qui est le héros
d’un très grand nombre de contes. .. Le simplet est donc une figure
archétypique, un thème mythologIque général. Il symbolise l’intégrité
fondamentale de la personnalité. Ces contes insistent sur le fait que
cette intégrité morale est plus importante que les combinaisons d’un
intellect habile et qu’elle est absolument nécessaire pour ne pas être
victime du mal. Si cette droiture morale fait défaut, l’individu est
vulnérable. Cette simplicité d’esprit n’a rien à voir avec
l’unilatéralité ou la sottise, c’est la simplicité de l’ « individu »,
de celui qui n’est pas divisé contre lui-même. Cette pureté d’intention
est chose subtile et difficile à conserver…. La pureté d’intention s’est
envolée, on cherche à surmonter ses affects dans un but intéressé. On
se sert de l’inconscient à ses propres fins au lieu de se mettre au
service du Soi, et l’on ne se rend pas compte que l’on s’est fait
prendre par le mal auquel on voulait échapper, et que l’on est en pleine
magie noire. C’est cette forme de connivence avec le mal que refuse
d’utiliser le simplet. … Dans notre société, agir de la sorte est en
effet considéré comme stupide. Celui qui le fait est un simplet. Notre
avidité nous a fait oublier le sacrifice dû aux dieux – à la nature, à
l’inconscient -, sacrifice qui évite la démesure. Nous voulons aller
jusqu’au bout de nos découvertes et de nos techniques – forcer la porte
interdite – et, ce qui est plus grave, nous le faisons de façon
inconsciente. …

Mais le conte montre que les gens stupides sont en réalité ces paysans
avares, ces calculateurs cruels. Ils sont si peu généreux qu’ils sont
hors du courant de la vie, ils sont stériles. … Le plus jeune fils.. n’a
guère de besoins égotiques et se contente de jouir de la vie. P. 283

… L’attitude intègre qui refuse les compromissions était exactement
celle de Jung… Jung n’avait rien d’un naïf, mais il possédait au plus
haut point cette intégrité. Celui qui l’approchait avec honnêteté
recevait toujours une réponse sincère. Mais Jung était assez sage pour
ne se découvrir que lorsqu’il sentait que c’était approprié et pour
voiler cet aspect de sa personnalité quand il se trouvait face à
quelqu’un de trouble. Cette intégrité, qui n’est autre que le noyau
authentique de l’individu, est une manifestation du Soi ; c’est
l’essence même de la psychologie junguienne…..

La conclusion générale de ces contes est paradoxale : il faut tantôt
agir, tantôt rester tranquille. La tâche consiste à se demander en toute
occasion si, cette fois, en conscience, on doit agir ou non et, pour
nous aider à cela, il y a les rêves. Dans chaque situation individuelle,
il n’y a qu’un seul choix, une décision unique qui se renouvelle
d’instant en instant. Si l’on adopte cette attitude, la vie devient une
constante aventure éthique. … Il nous faut garder sans cesse ouvertes
les oreilles intérieures, pour écouter les indications profondes du Soi
qui nous dira de faire ceci à cette minute, peut-être le contraire la
minute d’après. ..P.285

(Exemple des deux contes suivant)

DU PETIT HOMME LONG D’UN EMPAN

NEIGEBLANCHE ET ROSEROUGE

Le premier (nain) aime qu’on lui taille la barbe, le second en est
ulcéré. … en étant charitables envers le nain, Ies fillettes ne font que
prolonger l’existence de ce fauteur de troubles et retardent la
délivrance du prince et leur double mariage Nous voici donc .. en plein
paradoxe. Mais l’atmosphère générale et certains détails de ces contes
permettent de mieux les comprendre. Dans « Neigeblanche et Roserouge »,
il n’y a pas au début de personnage masculin, mais seulement l’agneau et
la colombe. C’est un paradis imaginaire, un jardin d’enfants protégé
par la mère et les anges. Ce conte se moque de la tendance de certains
milieux chrétiens à confondre une attitude infantile avec la simplicité
de cœur et l’honnêteté intérieure. Jung remarquait que le Christ n’a pas
dit : « Si vous demeurez des enfants, vous trouverez le royaume de Dieu
», mais : « Si vous devenez semblables à des enfants. » Redevenir
enfant ne signifie pas rester infantile, mais dépasser ce stade et
devenir adulte et conscient de la présence du mal dans le monde, tout en
conservant ou en retrouvant son intégrité psychique et le chemin du
noyau central de la personnalité. … l’agneau et la colombe indiquent
assez une sentimentalité chrétienne de la pire espèce. Il est des
personnes chez qui il est difficile de distinguer ce qui est attitude
immature et irresponsable de ce qui est une simplicité authentique. Pour
atteindre un certain degré de sagesse, l’innocence et la charité ont
besoin d’être complétées par le discernement et la fermeté. Ce monde
trop gentil est contrebalancé par la méchanceté du nain et la rude
fermeté du prince-ours.

Quant aux nains, ce sont des esprits de la nature, des pulsions à
l’état pur. Dans la mythologie comparée, ils sont tantôt bienveillants,
tantôt malfaisants … Les fillettes ne pouvaient pas savoir à l’avance
s’il s’agissait d’un bon ou d’un mauvais nain, mais elles ne surent pas
tirer les conclusions de l’expérience.

… C’est une croyance traditionnelle que tout enfant a son ange gardien
qui écarte de lui les dangers…. Mais souvent aussi, le thème de l’ange
gardien a affaire avec l’inconscient des parents. Si l’atmosphère
familiale est harmonieuse et pleine de vie, l’instinct des enfants les
protègera, car les enfants ont une énergie vitale énorme et une relation
très forte avec l’instinct de conservation. S’ils vont bien
psychiquement, cet instinct de vie leur évitera généralement les
accidents. Mais si l’énergie vitale de l’enfant est minée par une
ambiance malsaine, il saura moins bien échapper aux dangers. Ces
remarques sont évidemment également valables pour les adultes, bien des
accidents ou des maladies traduisant des malaises intérieurs ou des
désirs inconscients de suicide.

Le jugement négatif que les proches et la collectivité portent
facilement sur celui qui se conduit avec droiture et honnêteté
intérieure peut obliger à voiler ses motivations. L’instinct de
conservation exige de ne pas se rendre vulnérable inutilement. P.289

Demeurer soi-même, ou conserver une vue personnelle des choses et de la
vie au sein d’une collectivité fortement organisée est toujours
difficile car, d’un point de vue éthique, la collectivité a un niveau
inférieur à celui que peut atteindre chaque individu qui la compose…
Jung citait souvent le proverbe romain : Senator bonus vir, senatus mala
bestia … Quand on est dans un groupe, on est généralement obligé de
cacher son noyau le meilleur et le plus intime, et il est rare qu’on
puisse le laisser paraître. Cependant cela peut arriver… Jung me dit : «
Oui, habituellement c’est dans la solitude que l’on rencontre le Soi,
mais il y a quelquefois des exceptions ; quand le Soi se manifeste comme
un facteur collectif, généralement dans une petite réunion d’amis,
c’est une expérience particulièrement numineuse. C’est même parfois
ressenti comme plus numineux que lorsqu’on l’éprouve seul.

Des expériences semblables sous-tendent des thèmes symboliques tels que
celui des chevaliers du roi Arthur et de la Table Ronde qui est une
forme évoluée du thème archétypique du repas totémique primitif. On le
retrouve, bien entendu, dans le symbolisme du repas eucharistique.

Une autre raison de ne pas dévoiler sa nature profonde est que rien
n’irrite davantage les autres et n’attire plus les projections négatives
de leur part que de paraître jouer les sages ou les redresseurs de
torts. Il faut parfois se garder de montrer que l’on a raison … Par
ailleurs, comme la réaction éthique ne vient pas du moi, mais du Soi,
elle ne peut être prévue ou décidée consciemment. Les exemples les plus
pénétrants que je connaisse de cette attitude intérieure appartiennent
au bouddhisme zen. Maître zen a, vis-à-vis de son disciple, les
réactions les plus spontanées et apparemment les plus irrationnelles. On
ne peut y discerner aucune sorte de plan ou d’intention pédagogique. La
vérité intérieure de sa personnalité agit sur le disciple et, en se
manifestant, l’éveille ; penser à l’avance à ce qu’il fera ne pourrait
qu’affaiblir l’effet ou l’empêcher. Si nous traduisons cela dans notre
langage, cela signifie qu’il est parfois bon de ne pas trop se
concentrer au niveau du moi et de laisser le conscient s’obscurcir
quelque peu, pour permettre à quelque chose de plus vrai de jaillir….
P.291

… Si vous êtes en Tao, c’est-à-dire si vous êtes en harmonie avec les
couches les plus profondes de votre être, avec vtre totalité dans le
Soi, celui-ci agit à travers vous. Mais pour cela, il faut être vacant,
ne pas avoir d’intention venant du moi : si vous voulez faire la chose
juste, aider l’autre, votre moi bloque l’effet spontané ; vous vous
placez en travers de la possibilité naturelle. C’est pourquoi Jung
disait, paradoxalement, que l’analyste qui a l’intention ou le désir de
guérir ses patients n’est d’aucune utilité. … vouloir guérir est une
attitude de pouvoir… Qui plus est, cela sous-entend que nous savons en
quoi consiste la guérison et ce qui est bon pour l’autre, ce qui est
exactement contraire à notre démarche : seul le soi en l’autre sait ce
qui lui est bon et par quelle voie il doit y parvenir, que ce chemin ou
ce but plaise ou non à l’analyste.

De plus, l’analyste – homme ou femme – qui désire trop intensément
guérir ou aider son patient, fait preuve de sentiments maternels mal
intégrés et a tendance à empêcher la personne de descendre dans son
enfer intérieur. Cette attitude est aussi due à une peur de
l’inconscient chez le thérapeute. Or ce n’est que lorsque l’on est
descendu au fond de l’enfer, sans secours extérieur, qu’une expérience
numineuse peut se produire, qui peut guérir. Si l’on protège le sujet,
on l’empêche de faire l’expérience de l’ombre, du mal et de l’extrême
souffrance, mais on l’éloigne aussi, du même coup, de l’expérience
intérieure la plus positive. … en cherchant à faire toujours le bien, à
être toujours charitable, en s’opposant au mal, on empêche le cours plus
profond de la nature de se réaliser. .. si l’ours avait consulté les
fillettes avant de frapper le nain à mort, elles se seraient écriées : «
Oh non, pauvre nain ! Laissez-lui sa chance ! » … La pure nature agit
de la façon qu’il fallait, sans intervention du moi humain. Mais cela
exige que la réaction parte réellement du Soi, d’un être conscient et
unifié, car, dès que le moi se mêle de réfléchir ou de tirer des règles
de conduite de semblables choses, tout est faussé et peut devenir
dangereux. C’est une expérience du sentiment où le raisonnement n’a rien
à faire. Les femmes qui ont cette sorte d’indulgence vis-à-vis de leur
animus négatif – et l’on peut en dire autant des hommes séduits par leur
anima – deviennent de plus en plus irritables et de mauvaise humeur.
Elles s’en rendent parfois compte sans pouvoir s’arrêter. Leur animus
fait penser au nain pris dans son fil à pêche. II ne faut pas discuter
avec un tel animus, mais lui asséner un grand coup ; on a rarement P.
293 le courage de le faire soi-même, aussi ce sont les autres qui
agissent, ou les circonstances, et ce n’est guère agréable. Une
faiblesse et une connivence du moi font … que l’on continue à s’emmêler
soi-même dans des raisonnements qui ne mènent à rien. Si quelqu’un dans
cet état d’esprit vous aborde, mieux vaut ne pas entrer dans le jeu,
sinon l’on se trouve également pris à l’hameçon et entortillé dans la
ligne. Chez une femme, cela prend davantage l’aspect d’une argumentation
spécieuse, et chez l’homme d’une humeur maussade et tendancieuse, qui
voit tout en négatif, mais le résultat destructeur est, à peu de chose
près, le même.

Cf. rêve d’un homme qui arriva en me disant : « Je me fais vieux et la
vie est finie pour moi, je suis fatigué, je n’ai plus envie de rien
faire. Je me désintéresse de mon travail, mais je suis trop las pour
chercher…. »

Une voix lui ordonnait d’aller dans le bois allumer un feu. Il obéit,
mais il s’aperçut qu’il n’avait pas pris d’allumettes. Il retourna chez
lui en chercher, mais quand il revint à l’endroit où il avait préparé le
feu, il vit que la boîte ne contenait plus qu’une allumette. Il alluma
le bois qui commença à prendre et il se demanda s’il devait souffler
dessus ou non ; il souffla juste un petit coup et la flamme jaillit. Et
une voix lui dit : « Voila ce que peut faire l’esprit »

…. Le rêveur ne réagit pas normalement à ce rêve : il en fut seulement
effrayé et taxa le rêve de négatif. Ce faisant, il tombait dans le piège
classique qui est de comprendre un rêve suivant son humeur du moment,
au lieu d’essayer de le regarder objectivement. Ce rêve est très clair :
il n’a pas de temps ou d’énergie à perdre – il ne lui reste qu’une
seule allumette -, mais c’est suffisant pour rallumer en lui le feu de
la vie. On lui demande vraiment très peu de chose : préparer un feu,
gratter une allumette, souffler un peu – moyennant quoi « l’esprit »
fera le reste. Autrement dit, il peut reprendre goût à la vie… Mais il
comprit tout le contraire du rêve ; il me dit : « Vous voyez bien que
l’inconscient montre qu’il n’y a rien à faire, qu’il n’y a plus
d’énergie en moi, plus d’élan spirituel, alors, pourquoi lutter ? »
J’essayai tout : le bon sens, la persuasion, et enfin je tempêtai et
jurai, tant j’étais bouleversée, mais tout ce que j’obtins fut qu’il me
regarda tristement, d’un air détaché, en disant : « Mais je dois être
objectif. Il me faut accepter l’autre interprétation », et il partit. En
fait d’objectivité, il niait les éléments les plus importants du rêve :
que son feu avait pris, et que l’Esprit lui-même y veillait. C’est là
le genre de réaction que produit une anima négative chez l’homme ; de
même que l’animus négatif chez la femme, elle fausse le jugement.
J’avais vu son humeur morose dès qu’il était entré, à l’expression
enfantine et boudeuse de sa bouche : cette humeur dépressive lui
inspirait de dire des choses inexactes tout en prétendant être objectif –
le fameux logos -, ce qui est une façon de réagir typiquement
masculine. L’impatience du nain est un trait commun à l’animus négatif
de la femme et à l’ombre de l’homme. C’est particulièrement flagrant
chez les hommes de type intuitif, qui sont souvent incapables de laisser
les choses advenir. S’emmêler dans ses propres ratiocinations est
communs aux deux sexes ; il faut alors essayer de faire tourner la
situation d’une façon ou d’une autre.

Il se passe quelque chose d’analogue quand un patient risque de glisser
dans un épisode psychotique. On peut encore .. éviter quelquefois la
catastrophe en provoquant une transformation dans sa P.295 situation
extérieure : aider le patient à changer brusquement de travail,
interrompre l’analyse ou l’envoyer à un autre thérapeute…. Si l’on
n’interrompt pas le mouvement, il s’amplifie, provoquant une avalanche…
La chose est également vraie sur le plan intérieur : un choc venu d’un
changement extérieur peut arrêter le cataclysme émotif.

Il est inutile de discuter avec l’animus ou l’anima négatifs, parce
qu’on ne fait que nourrir et augmenter l’envie d’avoir raison, de se
justifier et d’argumenter de la personne qui est au prise par un tel
état d’esprit. Le mieux est d’essayer de faire diversion et de changer
l’humeur ambiante, en tentant d’y remettre du sentiment car, malgré
l’apparence, il ne s’agit généralement pas d’une action au niveau de
l’intellect, mais d’une humeur dépressive chez l’homme et de sentiments
blessés chez la femme. Mais faire tourner ou interrompre une semblable
humeur au lieu de se laisser prendre par elle nécessite une certaine
dose d’instinct et de force intérieure.

CHAPITRE V A LA RECHERCHE DU CŒUR SECRET

… le mal « froid » …

LE GEANT QUI N’AVAIT PAS SON CŒUR AVEC LUI P.297

Au début du conte, il est question d’un roi et de ses sept fils … Il a
donc à la cour de ce pays une situation tout à fait déséquilibrée : huit
hommes, et pas une seule femme. D’entrée de jeu, nous pouvons supposer
que l’histoire nous montrera la façon dont la femme y retrouvera sa
place. Que signifie que ces hommes soient aux nombre de huit ? … d’après
l’expérience de Jung le quatre représente la totalité psychique de
l’individu ; le huit, en tant que redoublement du quatre, a un sens
analogue. L’histoire débute donc sur un symbole de la totalité dont
l’élément féminin est exclu, ce qui signifie qu’à l’époque où ce conte
prit forme, régnait une attitude religieuse et une façon d’envisager la
vie où seules dominaient les qualités masculines. L’idéal de cette
société mettait l’accent sur le logos et sur tout ce qui touche à la
sphère de l’intellect, de l’abstraction ainsi que des activités viriles
et guerrières. Cela correspond en partie au modèle de comportement de
l’homme, mais non de la femme, aussi une pareille attitude
présente-t-elle une déficience grave en ce qui concerne les aspects de
la vie liés aux qualités de la femme et du principe féminin, de l’anima
et de I’éros. C’est pourquoi les princesses devront être arrachées au
pouvoir du mâle atteint de gigantisme, qui, ayant exilé propre cœur
dessèche et pétrifie ceux qui l’approchent. Les géants apparaissent dans
les mythologies les plus anciennes. Le fait que l’église – symbole
féminin – soit ici présente et que le géant doive être tué à la fin de
l’aventure montre que ce conte ne remonte pas au-delà .. où les contrées
.. furent christianisées. Les peuples scandinaves avaient une religion
et un ordre social à prédominance patriarcale, si bien que, lorsqu’ils
se convertirent au christianisme ils assimilèrent tout naturellement les
aspects masculins, abstraits et spiritualistes et en rejetèrent
l’élément féminin, le condamnant de ce fait à demeurer dans un état
archaïque de non-développement. On sait, en effet, que tout contenu
refoulé régresse dans l’inconscient et devient même, le plus souvent,
négatif. Le géant est, entre autres choses, un élément de l’ancienne
mentalité païenne également réduit par la nouvelle religion à trouver
refuge dans la nature sauvage – dans l’inconscient – et, par là même,
devenu dangereux. Les légendes nordiques préchrétiennes mettent en scène
des géants qui se comportent avec une certaine intelligence, alors que
les récits plus tardifs, les montrent d’esprit borné ; on est donc fondé
à penser que la répression dont ils ont été victimes lors de la
christianisation de ces régions les a abêtis. Dans la plupart des contes
de tous pays, les géants sont dotés en effet d’une force énorme
proportionnée à leur taille et d’une non moins grande stupidité. Le
thème du frêle petit homme qui vient à bout par ruse d’un ou de
plusieurs géants est classique et très répandu. On dirait que presque
toute l’énergie vitale de ces êtres s’est employée à leur croissance
musculaire, et bien peu à celle de leur cerveau.

Presque partout, on considère que les géants sont responsables des
changements de temps et sont liés aux forces brutes de la nature : il
existe des géants de la glace et du feu, il y a ceux de l’orage, ceux
qui provoquent les glissements de terrain, les chutes de rochers et les
avalanches, ceux dont les mouvements font trembler la terre, comme celui
qui loge sous l’Etna … P.305 Dans la plupart des mythologies, ce sont
des êtres de nature intermédiaire entre les dieux et les hommes. Il est
souvent dit que leur race fut créée en premier, esquisse assez peu
réussie de ce que devait être ensuite, en apparence, une invention un
peu meilleure et digne de se perpétuer. D’après certains mythes
nordiques, au contraire, les géants apparurent avant les dieux eux-mêmes
et furent les premiers habitants de la terre. Plusieurs mythes de
création rapportent que l’univers fut créé à partir du corps d’un géant
cosmique sacrifié et démembré. Ce thème se retrouve aussi bien en Inde
(Purusha) qu’en Chine (Pan Kou) ou que chez les gnostiques ou dans la
tradition juive (L’Adam cosmique). Dans l’ancienne mythologie
germanique, Ymir, le géant primordial, est sacrifié par Wotan (ou dans
le nord par Odin) :

A partir de la chair d’Ymir le monde fut formé,

De son sang les profondeurs de la mer,

Les montagnes de ses os, les arbres de ses cheveux,

La sphère céleste de son crâne.

L’énergie consciente naît de l’inconscience primordiale et, en y
apportant la distinction, tue celle-ci. Dans la mythologie grecque, les
Titans .., dans le livre d’Hénoch .. les anges désirèrent les filles des
hommes .. le fruit de leur union fut une race de géants qui ravagea la
face de la terre. Jung interprétait ce mythe comme reflétant l’irruption
destructrice de contenus inconscients dans le champ du conscient
collectif.

Les géants sont liés à l’état préconscient de l’être primordial
indifférencié et aux énergies brutes de la nature. Ils figurent des
états émotionnels archaïques dont l’irruption violente risque, du moins
momentanément, de perturber ou de submerger le conscient. La relation
entre les émotions fortes et le gigantisme est évidente : chaque fois
que nous nous laissons prendre par un affect, nous perdons aussitôt le
sens de la mesure et nous nous mettons à enfIer toute chose, à exagérer :
nous faisons, comme on dit chez nous, « un éléphant d’un pou ». Le
moindre événement, la moindre remarque prend alors des allures de
tragédie, et le sens de l’objectivité et de l’humour disparaît
complètement, entraînant une baisse du jugement qui rend capable d’agir
avec la stupidité des géants. Si cet état se prolonge et risque de
rompre l’équilibre du conscient, des rêves peuvent présenter des visions
énormes, des monstres de grande taille ou le danger de catastrophes
naturelles. Etudier les mythes et les contes, comme les rêves
individuels, peut nous aider à vaincre ces « géants » ou nous apprendre à
ruser avec eux.

Beaucoup de mythes, en particulier dans les pays nordiques, associent
les géants à la glace ou au feu, ce qui signifie que l’émotion peut nous
submerger sous des formes opposées, nous incendier ou au contraire nous
figer en glace ou en pierre. Seuls les individus extrêmement émotifs
sont capables de se glacer. La colère, par exemple, peut être qualifiée
de « chaude » lorsqu’elle nous fait monter le rouge du sang au visage et
nous rend capables de discours « enflammés » ; elle peut nous faire «
voir rouge », « bouillir de colère », « prendre feu et flamme », etc.
Mais lorsque l’émotion dépasse ce stade, il arrive qu’on ne sente plus
rien ; on reste immobile et muet, rigide et froid. Sous l’effet de choc,
les artères se contractent et le cœur paraît s’arrêter, le visage
pâlit. On est « glacé d’horreur », on reste « pétrifié ». Ces états,
apparemment contraires, ont en commun la violence du contenu intérieur
qui déséquilibre le fonctionnement psychique et physique habituel,
exacerbant ou paralysant les réactions normales : un géant a
momentanément pris le dessus. P.307

La mythologie attribue généralement aux géants une nature intermédiaire
entre les dieux et les hommes. Transposé en langage moderne, qu’est-ce
que cela signifie ? On peut interpréter les dieux comme des
personnifications des forces psychiques et des énergies de la nature ;
ce sont des symboles, des images, des noms donnés aux manifestations
archétypiques. Les archétypes sont, rappelons-le, les structures de base
de la psyché, et peut-être de l’univers. Dans notre psychisme existent
des centres, des noyaux d’énergie de charge très forte qui révèlent leur
existence de différentes manières, entre autres par des images ou des
arrangements d’images. De même que chaque dieu a une histoire et une
fonction mythologiques propres, règne sur un domaine déterminé de la vie
et exige de l’être humain certaines règles de conduite, des rites et
des sacrifices, toute image archétypique porte en elle un certain ordre
correspondant à un modèle de comportement spécifique qui se propose ou
s’impose à l’être humain.

Comme les dieux des religions polythéistes luttent parfois entre eux,
nous avons vu qu’il arrive que ces modèles de comportement entrent en
conflit ; il n’en reste pas moins que chaque archétype et chaque modèle
de comportement qui lui correspond possèdent une certaine organisation
intrinsèque. Les histoires des dieux, en nous éclairant sur les
caractéristiques et les tendances de ces noyaux énergétiques qui nous
habitent, peuvent nous aider à en prendre conscience et à vivre avec eux
en assez bonne intelligence. Cependant, lorsqu’une charge archétypique
approche du conscient d’un individu, il arrive qu’elle n’ait pas encore
pris forme et que seule la partie émotive en soit perçue : son aspect
d’ordre n’apparaît pas encore au conscient. Parfois, cela se manifestera
en malaise ou en bien-être physique, en états d’âme, émotions
incompréhensibles ou affects. On souffre d’un brusque afflux d’énergie
dû à ce qu’un noyau archétypique se trouve « excité » et que l’énergie
libérée par lui n’a pas encore trouvé sa place dans la vie consciente.
Lorsque ces forces jaillissent à l’état brut, elles correspondent aux
images des forces de la nature, et lorsqu’elles commencent à pouvoir se
domestiquer, aux géants, mi-hommes, mi-dieux. L’aspect dangereux des
géants se comprend facilement si l’on pense au risque de possession ou
de dissociation que fait courir à l’individu un affect violent ; leur
légendaire stupidité s’expIique aussi, car quiconque est pris par une
émotion forte tombe dans un état excessif pouvant aller jusqu’à la
stupeur ; on commet alors les actes les plus insensés que l’on n’aurait
jamais accomplis de sang-froid.

Il existe cependant des récits où des géants se rendent utiles par leur
force hors du commun. D’innombrables légendes médiévales racontent
comment un saint, ayant par ruse maîtrisé un géant, lui fit construire
un pont ou une église en une nuit. Etant pure émotion, pure énergie
psychique, le géant, s’il est soumis à l’intelligence et à la
conscience, les rend capables des tâches les plus surhumaines.

Lorsque Jung eut recueilli une grande quantité de matériaux historiques
pour servir de base à ses Types psychologiques, il voulut commencer à
en rédiger le texte. … Il rêva alors d’un grand navire chargé de
marchandises destinées à être distribuées à toute la population. Le
bateau se trouvait à l’entrée du port et un superbe pur-sang arabe
blanc, fin et délicat, était censé le haler jusqu’au mouillage, ce dont
il était bien incapable. Alors un énorme géant apparut, au teint
rubicond et à la barbe rousse.. il fendit la foule, prit une hache et
tua le cheval blanc, puis, s’emparant de l’amarre, il amena d’un seul
élan le bateau à quai.

Jung comprit qu’il lui fallait abandonner ses projets conscients
(donner une clarté et une précision cartésiennes) P.309 et se laisser
porter par le feu de l’inspiration. Une certaine quantité d’élan vital
et d’enthousiasme héroïque est nécessaire pour mener à bien des tâches
qui paraissent surhumaines, mais cela n’est bien entendu possible que si
l’émotion coule dans le même sens que l’intention consciente et
collabore avec celle-ci ; sinon, elle devient destructrice et paralyse
l’action, comme c’est le cas dans notre conte.

… Se Pétrifier est encore plus grave que de se changer en glace, car la
glace fond. Cela correspondrait à un état catatonique. Un individu en
catatonie est paralysé et comme pétrifié par la force de ses émotions
inconscientes. Lorsqu’il en ressort, il traverse généralement un état de
froideur, puis il se produit une terrible explosion émotive. Pour
parvenir à délier cet état tragique, il faut traverser à rebours tous
les stades y conduisant. La mythologie grecque connaissait Méduse, la
Gorgone dont la face entourée de serpents était si terrible qu’elle
pétrifiait ceux qui la voyaient. Pour la tuer, Persée dut se servir d’un
miroir, évitant de la regarder directement : il dut placer la réflexion
objective entre lui-même et le choc émotif que provoquait sa vue. Les
princes du conte ignorent cela ; ils regardent le géant et sont
transformés en pierre avec leurs compagnes.

… Les frères aînés font montre d’un égoïsme naïf et d’un manque de
prudence qui sont la conséquence d’une forme d’inflation. L’amour
transporte, fait marcher sur les nuages et, dit-on, rend aveugle ; il
occulte la mémoire de tout ce qui n’est pas Iui et fait perdre le sens
de la mesure, ce qui réunit assez de conditions pour tomber dans les
pièges du géant.

Pour partir à la recherche de ses frères, il ne reste au plus jeune
prince qu’un vieux cheval poussif. Le roi, représentant le conscient
collectif, n’a presque plus d’énergie vitale : il a perdu sa femme, six
de ses fils, ses chevaux et ses biens. L’appauvrissement s’accentue donc
sur le plan conscient, tandis que, par une compensation naturelle, il
se fait un accroissement d’énergie au niveau inconscient.

L’affaiblissement du royaume était venu d’une hypermasculinité. Dans un
pareil contexte, agir en héros et appliquer les règles de l’ancienne
attitude dominante, en dressant la virilité et la volonté du moi contre
l’instinct, l’amour et le principe féminin, eût été continuer à suivre
les ornières qui n’avaient que trop prouvé qu’elles menaient à
l’impuissance et à la stérilité. C’est donc une chance pour l’adolescent
de n’avoir plus que ce vilain cheval et un pauvre bagage, et d’être
privé de la possibilité de plastronner et de faire des rêves de grandeur
héroïque.

Sa première rencontre est celle d’un corbeau avec qui il partage un peu
de sa nourriture pour l’empêcher de mourir de faim. … Dans la
mythologie européenne, il est généralement un messager entre le Dieu
suprême et les hommes. Ainsi, Wotan a deux corbeaux, Hugin et Munin, qui
observent ce qui se passe de par le monde et, se posant sur les épaules
du dieu, le lui rapportent ; ils représentent sa connaissance
extra-sensorielle, absolue et divine.

Un récit grec raconte qu’à l’origine le corbeau était blanc ; lorsqu’il
annonça à Apollon qu’il l’avait trompé avec Coronis, la corneille,
Apollon, furieux, le rendit noir. P.311 …

Dans la mythologie, le corbeau est l’époux de la corneille, sa
contrepartie féminine, comme le chien est le mari du chat et le cheval
celui de la vache : c’est une façon enfantine d’accoupler les animaux.
Les corbeaux paraissent savoir à l’avance où il y aura des cadavres pour
se nourrir et à Rome, on tirait des augures de la direction de leur
vol. Quand l’eau du déluge se mit à baisser, Noé envoya d’abord un
corbeau qui, probablement occupé à dévorer les noyés, oublia de revenir.
Alors Noé envoya la colombe qui. Elle, lui rapporta un rameau
verdoyant, les Pères de l’Eglise en conclurent que le corbeau
représentait le principe du mal, le diable, et la colombe le
Saint-Esprit, le principe du bien, la divinité. Mais le corbeau peut
être positif : saint Jean fut nourri sur l’île de Patmos par un corbeau
qui lui apportait dans son ermitage un pain d’origine surnaturelle, et
il en fut de même pour Elie au désert. Les Pères de l’Eglise confrontés
avec cette ambivalence, pensèrent, par une intuition psychologique très
juste, que le corbeau représentait les pensées profondes, obscures et
semi-conscientes que saint Jean exprima dans son Apocalypse. .. Au Moyen
Age, l’image archétypique du corbeau a représenté des aspects tantôt
sombres, tantôt clairs ; il est aussi bien un symbole du diable que
celui d’une relation mystique inexprimable avec Dieu. En alchimie, le
corbeau symbolise le stade de la nigredo, l’obscurité féconde, d’où,
après bien des opérations et des dangers, sortira la Pierre, l’or,
l’enfant divin. Il est donc le messager de la face obscure, inconnue de
la divinité. La mélancolie, les idées mauvaises ou dépressives et les
pensées profondes sont très voisines. La solitude peut favoriser la
possession par le mal mais, pour ceux qui savent comment s’y comporter
et parviennent à traverser cette étape de nigredo, elle aide à trouver
le centre intérieur de soi-même. Sur le plan collectif, cet oiseau noir
représente des pensées obscures qui ne font pas partie du conscient de
l’époque et que celui-ci risque de considérer comme mauvaises parce
qu’il en a peur. C’est pourquoi, chaque fois qu’un individu descend dans
ses propres profondeurs, ils se sépare de la mentalité collective et en
rapporte des contenus nouveaux qui sont dérangeants pour la clarté de
l’intellect et le conservatisme paresseux du conscient. La question est
alors de savoir si ces contenus sont réellement mauvais ou s’ils
expriment seulement des réalités inconscientes qu’il est nécessaire de
ramener au jour. Les profondeurs qu’il symbolise ont été tellement
négligées que le corbeau du conte est sur le point de mourir
d’inanition, et que le premier acte du prince doit être de le nourrir.

Le héros rencontre ensuite un saumon échoué sur une rive … L’instinct
étonnant du saumon qui lui permet, au printemps, de retrouver la rivière
où il est né et d’en remonter le courant jusqu’aux emplacements
propices à l’accouplement et à la ponte est une performance héroïque
qu’il répète chaque année et où beaucoup succombent. Son comportement et
sa vitalité n’ont pu que frapper l’imagination et, d’autre part, dans
les contrées où se déroule le conte, il constitue un apport de
nourriture appréciable. … Il est l’image de l’élan vital, de la
persévérance, du courage et de la connaissance nourrissante des rythmes
et des réalités cosmiques. Dans la mythologie scandinave, il possède le
savoir secret et la connaissance de l’avenir. La mythologie celtique
connaît un saumon plein de sagesse qui vit dans un puits et que les
héros viennent consulter pour se renseigner sur l’autre monde. Capable
de nager à contre-courant et de mener à bien une aventure apparemment
déraisonnable, il est l’image même des efforts contre nature – de l’opus
contra naturam des alchimistes -, de l’être humain luttant contre ses
tendances naturelles à l’inconscience, à la paresse, au laisser-aller et
à la facilité. … P.313 … L’homme, pour atteindre un plus haut niveau de
conscience et de sagesse, doit faire un effort semblable. Or, dans ce
conte, tout va si mal dans le royaume que même le saumon a perdu le
contact avec l’eau et va mourir. On se rappelle que le poisson, Ichthys,
est un symbole du Christ et que l’ère chrétienne coïncide
astrologiquement avec celle des Poissons.

Le Prince rencontre ensuite un loup ; étant un mammifère, cet animal
qui a hanté nos forêts jusqu’à une époque relativement récente est plus
proche de l’homme que les précédents. Affamé comme le corbeau, le loup
suit les armées et se repaît des cadavres ; il est un danger pour le
voyageur isolé et le bétail ; il est lié à la mort. C’est l’animal de
tous les dieux de la guerre, et celui du diable. Dans l’ancienne
mythologie germanique, il appartenait, comme le corbeau, à Wotan et il
était dit que la fin des temps se produirait lorsque le loup Fenris
serait lâché et engloutirait le soleil, la lune, l’univers et les dieux
mêmes. Cependant, peut-être à cause de sa ressemblance avec le chien et
de son intelligence développée, le loup ne porte pas uniquement les
projections négatives, mais souvent aussi celle d’une sagesse naturelle
qui apparaît, par exemple, dans nombres de contes du type de celui-ci.
Dans l’antiquité grecque, il était lié à Apollon, dieu solaire et
principe de conscience, sous son aspect hivernal. Son nom grec, Lykos,
est proche du latin lux (light en anglais, Licht en allemand), peut-être
parce qu’il voit dans l’obscurité où ses yeux brillent. A Rome, il
était rattaché à Mars .. ce qui explique que Romulus et Rémus aient été
allaités par une louve. L’animal, dont le dévouement pour ses petits est
exemplaire et va jusqu’au sacrifice de la vie, a, dans le folklore, une
affinité avec le principe féminin et l’instinct maternel protecteur
qui, dans certains cas, peut devenir dévorant. … Mowgli … pareille
aventure arrive symboliquement à des millions d’enfants : malheureux
chez eux, il ne leur est pas permis de devenir humains parce que leurs
parents ont un inconscient inhumain, et ils tombent dans l’attitude du
loup solitaire. Ils souffrent d’isolement, de frustration affective,
incapables qu’ils sont d’établir des contacts avec les autres. Par
ailleurs, dans le monde entier circulent des histoires d’individus
changés par magie, la nuit, en loups et qui, sous cette forme,
commettent des crimes. Dans les rêves de femmes modernes, le loup
représente souvent l’attitude dévorante que peuvent avoir les femmes qui
sont possédées (et dépossédées) par un animus négatif. Cela nous amène à
l’aspect négatif de l’archétype du loup, tel qu’il apparaît dans « Le
petit Chaperon rouge » .. On peut dire que la grand-mère se transforme
en loup pour manger l’enfant. Le chasseur qui, dans certaines versions,
tue le loup et fait sortir l’enfant de son ventre, tranche le lien
fusionnel entre l’enfant et la mère et provoque en quelque sorte une
nouvelle naissance. II fait allusion à Wotan, le dieu chasseur. Le loup
est ici un attribut de la Déesse sombre, face obscure de la nature qui
dévore les enfants qu’elle a mis au monde. Dans certains papyrus
magiques tardifs, le loup est auprès des chiens d’Hécate et, dans le
folklore nordique, il accompagne les sorcières et les grandes déesses.
Bien des contextes le présentent simplement comme un symbole d’avidité.
Dans le Roman de Renart, Isengrin est aussi intelligent que Goupil, mais
la faim – il a toujours le ventre creux – lui fait perdre tous ses
moyens et il se laisse tromper par son rusé compère. P.315 Le conte de
Grim « Les sept petites chèvres », raconte comment celles-ci réussissent
à lui faire avaler les pierres avant de le jeter à la rivière.

Dans l’inconscient masculin le loup peut représenter un désir sans
frein d’atteindre par tous les moyens le but que l’on s’est fixé,
l’avidité, le besoin de réussite sociale et de puissance. Dans bien des
névroses, chez l’homme comme chez la femme, une enfance malheureuse et
sans affection réelle a créé une sorte de vide qui pousse à dévorer tout
le monde et toute chose sans jamais être assouvi. Ce stade infantile ne
pourra se dépasser que progressivement ; il est plus archaïque encore
que le désir de pouvoir ou l’instinct sexuel, car il traduit un besoin
d’être reconnu dans le droit à la vie. Il correspond à ce que Freud a
nommé le stade « oral ». … Ces personnes sont esclaves d’un état de
frustration chronique très pénible ; ce n’est pas elles qui veulent tout
dévorer, « cela» le veut en elles. Elles n’en sont pas réellement
responsables : leur « ça » n’est jamais satisfait, si bien que le loup
hurIe en elles sa faim continuelle, assaisonnée de ressentiment. Le loup
peut donc symboliser le besoin de posséder ce que l’on n’a jamais eu en
dévorant le monde entier, tout comme Fenris désire engloutir le cosmos.

.. dans beaucoup de contes, le loup est, comme ici, bienveillant et
apporte son aide au héros, il est alors son animal-guide. C’est que
l’aspiration qui est maîtrisée et dirigée vers son véritable but est un
facteur essentiel sur Ie chemin de l’aventure intérieure. L’agressivité
même de cet animal peut être nécessaire. … On dit du loup, comme du
diable, que, si on l’appelle, il vient. Aussi, en Allemagne, on évite de
le nommer et on en parle comme d’Isengrimm, « fureur de fer », ce qui a
donné le français Isengrin. Dire une chose avec lngrimm, c’est
l’exprimer sur un ton de froide résolution. Si cela se produit à un
moment où une détermination sans faille s’avère nécessaire, la cruauté
du loup sera positive.

Dans notre conte, le loup .. se contente de manger le vieux cheval,
débarrassant ainsi le prince d’un passé moribond et encombrant. Il est
capable de Iimiter ses appétits et de mettre un frein à son avidité, ce
qui est encore souligné par le fait qu’il se laisse seller et harnacher.
Ayant accepté l’aspect obscur du corbeau et libéré dans l’inconscient
l’instinct vital, le saumon, le prince voit à présent se métamorphoser
sa monture. Le vieux cheval ne fournissait aucun élan héroïque au jeune
homme, alors qu’à présent il est porté vers son but par un instinct
plein de feu. Le loup, possédant la science secrète de la nature,
l’amène tout droit chez les géants et lui enjoint d’obéir à la princesse

Le loup conseille donc au prince d’adopter une attitude complètement
passive. Même quand, à la fin, le prince a trouvé l’œuf, c’est encore le
loup qui l’amène à faire le pas décisif : écraser l’œuf qui contient le
cœur du géant. C’est donc le loup qui, avec l’aide de la princesse,
conduit toute l’action. Le prince est en quelque sorte l’instrument dont
se sert cet animal pour vaincre le géant.

Le thème de la cachette sous le lit qui permet d’écouter la
conversation d’un couple revient dans un certain nombre d’histoires et
de contes. Chez les personnes peu soigneuses, le dessous du lit est
négligé … C’est pourquoi le dessous du lit est le support de la
projection de ce que Jung a nommé l’inconscient personnel. P.317 Par
ailleurs, on sait que les nuits d’insomnie, les soucis, les peurs, les
tourments ou la mauvaise conscience nous assaillent sur notre couche. «
Sous le lit » est l’endroit où les complexes réprimés et les problèmes
vivent, minant sournoisement notre attitude consciente et notre repos.

.. durant toute mon enfance, un chasseur vivait sous mon lit, ainsi
qu’un nain jaune ; et les Noirs se tenaient entre le lit et le mur …

Le Yi King dit, lit, à l’hexagramme 23, « L’Eclatement », qui symbolise
la mort d’où sortira la résurrection, que le bois du lit est vermoulu
et s’effondre. Le commentaire ajoute que les forces du mal n’ont pas
assez d’énergie pour affronter ouvertement les forces du bien, mais les
détruisent de façon cachée. On retrouve la même idée : ce qui est
réprimé mine dans le secret.

Dans notre conte, les rôles sont comme inversés : pour vaincre le
méchant géant, le prince se cache sous le lit. Cette passivité attentive
lui permet, avec l’aide de la princesse, de parvenir au cœur du
problème, au centre d’où le géant tire son énorme énergie. Quand on se
trouve en présence d’une personne qui est submergée par l’émotion, il
est inutile de lutter ouvertement contre son état ; tenter de raisonner
quelqu’un qui est emporté par la colère ne sert à rien, car l’on ne fait
que l’exciter davantage, Mais si l’on parvient à toucher le centre
secret d’où vient son émotion, le problème de base que la personne
ignore généralement elle-même, il arrive que toute la situation tourne
et s’apaise comme par enchantement. Lorsque l’on est exagérément émotif
pour des riens, c’est, le plus souvent, que la libido, la vitalité
inconsciente, ne coule pas dans la bonne direction et ne se dirige pas
vers son but naturel.

Les individus qui ont un besoin créateur et ne le vivent pas font une
montagne de taupinières, compliquent les choses inutilement, tombent
passionnément amoureux de partenaires qui n’en valent pas la peine, etc.
Ils ont en eux, en quelque sorte, une charge d’énergie flottante qui,
n’étant pas fixée à son objet juste, tend à appliquer un dynamisme
exagéré à des situations inadéquates. Si on leur demande pourquoi ils le
font, ils n’en savent rien, car cela se fait de façon inconsciente.
Mais dès que ces personnes se consacrent à ce qui leur importe vraiment,
toute la surcharge s’écoule dans la bonne direction, cessant de
s’échauffer à propos de choses qui ne méritent pas un tel intérêt.

La fonction religieuse est probablement la plus forte poussée
instinctive de la psyché humaine. Si elle n’est pas dirigée vers son but
naturel, elle charge les autres aires de la vie et place en elles une
émotivité imméritée. … La fonction religieuse, mutilée par le système
matérialiste régnant, reparaît de la façon la plus étonnante : dans
certaines campagnes, on a fait de l’électricité une sorte de Dieu ; on
appelle un fils « Volt » ou une fille « Electra », et l’on parle des
centrales avec le même respect craintif que l’on aurait montré
auparavant en matière religieuse. (Journal de voyage en Russie L. van
der post) Tous les « ismes », partis politiques, idéaux ou philosophies
sont ainsi susceptibles de devenir des religions au rabais.

Pour employer une image, nous dirons que, chaque fois qu’un courant
important de développement psychique est arrêté, son eau coule dans des
lits secondaires : ou, si elle est complètement bloquée, elle forme un
étang : insalubre, habité de serpents et de moustiques et d’autres
animaux nuisibles. C’est pourquoi, pour surmonter l’émotion destructrice
dont elle est prisonnière et le nœud de sa relation œdipienne avec lui,
la princesse doit découvrir comment le géant est relié à son propre
cœur. … P.319

… Dans certaines versions, le « cœur » est remplacé par la « mort ».
Dans un parallèle russe, un magicien noir dit : « Dans l’île est une
église, dans l’église un oiseau, dans l’oiseau un œuf, dans l’œuf, ma
mort. » .. lorsque l’on tient l’œuf on tient aussi la mort du géant dans
sa main. Le cœur est l’organe qui symbolise la fonction du sentiment et
c’est le point vulnérable, le talon d’Achille de cette figure
démonique, invulnérable par aiIleurs.

Quel lien unit cette suite de symboles que sont l’eau, l’île, l’église,
le puits, la cane, l’œuf et le cœur ? Tous sont des symboles du Soi.
Dans la mythologie, l’île lointaine porte généralement la projection du
paradis perdu : le jardin des Hespérides se trouve sur une île. Dans la
mythologie grecque, Kronos .. se retira dans une île boréale isoIée où
l’âge d’or se perpétue. En généraI, l’îIe merveilleuse a conservé un
état idéal révolu. La mythologie celtique connaît plusieurs îles
féeriques, comme celle d’Avalon. A la fin du Moyen Age, l’île de Thulé,
identifiée à des îles imaginaires plus anciennes, était censée être le
lieu de retraite des dieux, des fées, des héros et des génies marins.

L’île peut être aussi un lieu ensorcelé : qu’il suffise de rappeler les
aventures d’Ulysse, et aussi, en Orient, de Sinbad le Marin. … L’île
représente une zone lointaine de l’inconscient, sans relation avec le
moi, et donc étrange. Le mot « île » vient du latin insula, qui a donné
insulaire, mais aussi isolé. En termes psychologiques, nous dirons que
l’île représente un complexe autonome, c’est-à-dire un ensemble de
réactions qui ont la vie propre et n’ont pas, ou peu, de relations avec
le reste de la personnalité. C’est une zone « isolée » dont le sujet a
parfois vaguement conscience, ou pas du tout.

.. cas d’un homme qui souffrait d’un état schizophrénique latent,
sournois et chronique. Il vivait emprisonné par sa mère .. ayant
largement dépassé la quarantaine, il fût devenu tout à fait incapable
d’entrer en relation avec une femme. Il était en état d’assurer un
simple travail de bureau, à condition de rentrer directement à la
maison. .. des rêves de ce patient montraient que cet homme pouvait à
tout moment se suicider ou retomber dans un épisode psychotique. Mais
sans cesse revenait aussi le thème d’une île à la végétation tropicale
luxuriante, où vivaient des femmes. S’il s’en approchait, un serpent
venimeux venait le menacer. Je devinai qu’il se masturbait probablement
en se laissant aller à des phantasmes érotiques et qu’il menait là une
existence secrète, tout à fait isolée du reste de sa vie. En un sens,
c’était positif : il y avait au moins en lui une aire instinctive
presque normale – ce qui était montré dans l’image de l’île luxuriante.
(Jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, il ne connut pas d’autre vie
sexuelle.) Mais, d’un autre côté, c’était négatif, car cela diminuait
son désir de quitter sa mère. C’est pourquoi son paradis avait aussi un
serpent venimeux qui l’empêchait l’île d’entrer en relation avec les
femmes. Cela prit une année entière avant qu’il n’abordât la question.
Il rêva une nuit qu’il avait encore été piqué par le serpent de cette
île et qu’il en était gravement malade. Il vit sur le sol une partie de
la tête et du corps du serpent et se dit : « Il faut que je l’amène au
médecin pour qu’il me donne un sérum contre le venin. » Alors il accepta
enfin de parler de l’île dans laquelle il se réfugiait. On voit comme
l’île représente une zone isolée, un complexe autonome ; sa sexualité
était retranchée de sa vie par son complexe-mère négatif. Il le savait,
mais avait décidé de garder ce domaine secret ..

Même quand l’île est connue du P.321 sujet, la grande étendue d’eau,
d’inconscience, s’étend entre elle et le moi. Elle peut aussi être
presque inconnue, ce qui signifie qu’un complexe autonome vit dans une
région de l’imaginaire qui échappe presque complètement à la
connaissance du sujet.

De plus, la mer, l’île, l’église, le puits, la cane et l’œuf sont des
symboles féminins et maternels. Rappelons qu’à la cour du roi il n’y
avait ni reine ni princesses. Les symboles féminins, nous dit le conte,
sont isolés du reste de la vie. Même l’église se trouve sur cette île
éloignée : ce contenant féminin de la relation au sacré est coupé de la
vie consciente. L’église contient le puits qui permet d’entrer en
contact avec la profondeur. C’est une construction humaine qui permet de
puiser l’eau de l’inconscient. Ce qui est réprimé est donc la fonction
vivante de l’église originelle qui possède encore le système symbolique
conscient permettant de recueillir sans danger l’énergie inconsciente.

Lors de la conversion de ces pays au christianisme – dans la mesure où
celle-ci n’était pas imposée par les conquérants – l’Eglise offrit la
possibilité d’une expérience spirituelle et mystique qui entraîna un
progrès de la conscience … elle exerçait alors une fonction de
médiation entre le conscient et les profondeurs de l’âme. Puis l’aspect
psychologiquement juste de la foi nouvelle s’atténua peu à peu, ce qui
avait été expérience vivante se réduisit à une forme conventionnelle et
sociale sans signification religieuse profonde. Alors la fonction
religieuse de la psyché se tourna à nouveau vers le paganisme, mais, du
fait que celui-ci était désormais dépassé et avait régressé dans
l’inconscient, cette démarche posait le problème décrit ici. Le
catholicisme, en respectant d’avantage le symbole que le protestantisme,
se sépara moins nettement du paganisme. .. il y existe même un saint
Priape, ce qui est un moyen génial de préserver les valeurs païennes !
De plus, la place donnée par l’Eglise catholique à la Vierge a sauvé,
dans une certaine mesure, le principe féminin. …

Dans le puits est une cane. Le canard, dans les contes qui traitent du
problème du mal, est un facteur de salut. Dans la mythologie indienne,
le soleil descend le soir sous la forme d’un canard d’or dans le lac
nocturne à l’ouest et en émerge le matin à l’est. Dans nos pays, canards
et oies sont tantôt en relation avec le principe du mal, et tantôt
peuvent en sauver. Ces oiseaux ont un lien avec les démons et les
sorcières qui ont souvent des pieds palmés. …

Le canard est un oiseau remarquable : il peut se déplacer au sol,
nager, plonger et voler. Sa démarche à terre est maladroite, mais bien
moins que celle des cygnes : il est à l’aise dans les éléments et les
différents niveaux de l’être et circule de l’un à l’autre ; c’est
pourquoi il est souvent un symbole du Soi, ou de ce que Jung a appelé la
« fonction transcendante », cette faculté qu’a la psyché inconsciente
de guider l’être humain arrêté dans une certaine situation vers une
situation nouvelle, en le transformant. Chaque fois qu’un individu est
bloqué par des circonstances ou une attitude dont il ne parvient pas à
se sortir, la fonction transcendante produit des rêves et des phantasmes
qui l’aident à construire, sur un plan symbolique et imaginaire, une
nouvelle façon de vivre qui soudain prend forme et conduit à une
attitude nouvelle.

Dans la cane est un œuf. L’œuf porte en lui un germe, il symbolise une
nouvelle possibilité de vie ; .. Pâques .. les fêtes de printemps on
décore et on offre des œufs, en vœu de renouveau et d’éclosion de la vie
après l’hiver. Dans nombre de mythes de création, l’œuf donne naissance
au monde et acquiert la dignité de principe cosmique. Il est le
tout-commencement, ce à partir de quoi l’univers tout entier peut naître
ou renaître. Dans les mythes indiens, le mythe P.323 orphique et
d’autres encore, le monde naquit de l’ouverture de l’œuf.

En alchimie, l’œuf joue aussi un grand rôle. Il est le vase hermétique
où se constitue le « poulet » des sages, mais aussi la pierre
philosophale elle-même, car il contient tout et n’a besoin d’aucun
apport extérieur. Si ce n’est d’un peu de chaleur. Donnant naissance à
la vie par lui-même et sans addition étrangère, il symbolise le noyau le
plus intime de l’individu, le Soi, auquel nous ne pouvons rien
retrancher ni ajouter. Si nous Iui offrons la chaleur d’une attention
journalière, il se développera de lui-même.

Cet étonnant ensemble de symboles religieux de caractère essentiellement féminin est le « cœur secret » du géant.
CHAPITRE VI L’AFFRONTEMENT MAGIQUE

LE BUCHERON QUI BERNE LE DIABLE ET FAIT SIENNE LA FILLE DU ROI

L’oeuf, symbole du Soi, qui était encore une fois entre les mains d’un
être maléfique capable d’attirer l’anima dans l’au-delà, lui est pris,
mais n’est pas détruit. Il est ramené à la surface, à la conscience,
pour être intégré à la réalité, et seule la puissance mauvaise est
supprimée.

Cette solution correspond.. au schéma habituel de la perle ou du trésor arrachés au dragon ou à tout autre être mauvais.

Dns le premier, le géant représente une émotion destructrice ; …
l’idéal conscient chrétien était en danger d’être partiellement englouti
à nouveau par l’inconscient païen et de régresser vers des couches
archaïques encore très proches. L’église qui contient 1’oeuf, symbole du
renouvellement du Soi, est incompatible avec le géant et son
comportement, qui doivent disparaître. Le fait que l’église, son puits
et l’oeuf sont isolés au loin évoque la situation de ces personnes chez
qui la source secrète de l’énergie vitale ne coïncide pas avec le
comportement conscient. Elles joueront peut-être un rôle dans leur
ville, leur paroisse ou dans leur profession et en tireront une position
sociale, mais leur vie quotidienne et leurs actions ont une tout autre
inspiration ; leur psychologie est cloisonnée, car leur vraie raison de
vivre est incompatible avec leur position consciente.

La même chose apparaît à l’évidence dans beaucoup de mouvements de
masse. La foule y est dynamisée par un idéal ; or, si l’on examine
celui-ci de près, on s’aperçoit qu’il est d’ordre religieux et qu’il
prend sa source dans un symbole du Soi, ce qui explique la fascination
qu’il exerce, alors que les meneurs de jeu et l’action proposée par eux
appartiennent à un tout autre ordre. C’est ainsi qu’au début du
mouvement nazi de nombreuses personnes, en Allemagne, furent induites
par l’image archétypique du paradis sur terre, du rétablissement de
l’âge d’or. .. Cet idéal naïf, enfantin, servait à entraîner les
individus dans le mouvement, alors que ce qui se préparait en réalité
était de l’ordre atroce du géant privé de coeur. La même chose se
produit dans tout mouvement, … qui prétend établir le Ciel sur terre par
n’importe quels moyens. Proposer à la naïveté des gens un idéal
archétypique est un des grands principes de toute propagande, car, une
fois fasciné par le symbole, on ne réfléchit plus, on est possédé et
prêt à tous les fanatismes. Dans la vie individuelle, c’est aussi une
combinaison des plus néfastes que celle qui allie des actions
criminelles ou un comportement destructeur à un idéal religieux non
réalisé et irréalisable. Cela entraîne, aussi bien pour les individus
que pour les peuples, des explosions psychotiques. On découvre souvent,
dans les replis de l’âme du psychotique, une sorte de rêve de paradis
enfantin qui le rend étranger à la vie ; ce monde secret se dérobe
derrière un comportement émotif autodestructeur. Cette dissociation
P.331 permet aux peuples comme aux individus de commettre les crimes les
plus horribles, la conscience claire et au nom d’un idéal trompeur.

La relation du géant et de l’église où est son cœur est image d’une
folie de cet ordre. Dans les cas de dissociation psychotique .. le
thérapeute ne peut faire autrement que de détruire l’idéal infantile qui
est la source secrète du comportement destructeur, en le mettant au
contact de la réalité. Le prince du conte norvégien n’est pas capable de
juger de ce qu’il doit faire, aussi cela ne lui est-il pas demandé ;
c’est le loup qui prend sur lui la décision et lui ordonne d’écraser
l’œuf. .. le loup représente une détermination qui seule peut s’opposer à
l’absence de cœur du géant. Le loup représente ici une fermeté
instinctive juste, c’est-à-dire capable d’agir au bon moment. Cette
fermeté est absolument nécessaire au processus d’individuation. Si, au
contraire, on est confronté, comme dans le second conte, à une situation
où les opposés ne sont pas aussi éloignés et aussi incompatibles, il
est possible de détruire la source du mal et de ramener l’œuf, germe du
futur développement intérieur, à la conscience.

… seul un meurtrier potentiel peut devenir un bon chaman. Cela signifie
qu’en face de certaines maladies de l’individu ou de la collectivité,
au moment crucial, une fermeté de fer est nécessaire, et que le chaman
ou le thérapeute qui n’a pas intégré cette faculté n’est pas apte à
affronter le principe du mal. L’attitude juste est comme le fil du
rasoir et devra éviter aussi bien une indulgence coupable qu’une dureté
destructrice. Dans la phase terminale du traitement analytique d’une
personne souffrant de dissociation névrotique grave, une situation
semblable à celle du premier de ces deux contes se produit fréquemment,
car c’est à ce moment que (comme dans une maladie physique) le problème
atteint sa phase la plus aiguë. Cela provient en partie de ce que le
sujet est devenu progressivement conscient de sa dissociation et des
causes réelles de ses symptômes névrotiques, sans pour autant être
encore capable de réunir en lui les opposés. Certaines personnes à la
nature candide et innocente comme celle du Simplet des contes de fées,
une fois parvenues à ce stade abandonnent tout naturellement leurs
symptômes névrotiques comme l’animal qui mue laisse sa vieille peau, et
sont guéries. .. Le plus souvent, le progrès se double d’un attachement
accru au comportement névrotique, et c’est au moment où l’on pourrait
penser que le sujet psychotique, schizoïde ou atteint de névrose
obsessionnelle, est tiré d’affaire et qu’il a pratiquement retrouvé son
équilibre qu’il faut être particulièrement attentif à une rechute, ou
même au risque de suicide. La personne, se rendant compte qu’il va lui
falloir affronter à présent une vie normale, peut être prise d’un
sentiment de terreur et de dégoût qui fait qu’elle préfère retomber dans
la maladie, ou se tuer. Loin d’être terminé, le travail intérieur
consistera dès lors à voir comment la personne pourra mener une vie
saine mentaIement qui ne lui répugne pas au point qu’elle veuille la
fuir à nouveau ; cela amènera souvent à transformer certains éléments de
sa vie concrète afin de trouver un moyen terme entre ses aspirations et
une meilleure adaptation. Ce sera la phase suivante et terminale de
l’analyse. … les opposés psychiques .. sont attirés l’un vers l’autre et
se repoussent, pourtant ils se rapprochent peu à peu l’un de l’autre
et, tout à coup s’unissent ; c’est toujours un moment de choc,
particulièrement quand la névrose est ancienne. P.333 … une fois passée,
cette phase de vie retrouvait son sens et sa valeur. Il arrive un
moment où il faut savoir trancher et jeter loin de soi ses symptômes si
l’on ne veut pas également perdre le reste de sa vie. L’analyste peut
avoir à faire preuve d’une dureté sans pitié vis-à-vis de la maladie
d’une personne qui a tendance à s’y complaire.

Dans les cas de psychose latente où seule une partie relativement
restreinte de la personnalité est atteinte tandis que le conscient
présente quelque solidité, on peut agir comme on le ferait s’il
s’agissait d’une névrose, et essayer d’aider le sujet à intégrer la
partie autonome et malade de sa psyché. Il peut se produire de fortes
crises, mais, si cela réussit, on aboutit à la réalisation de la
totalité psychique et à la guérison définitive. Dans les cas, au
contraire, où la conscience est faible et son champ réduit, tandis que
l’aire malade est étendue, chercher à rapprocher les deux serait risquer
que la partie atteinte n’assimile la partie saine et que la psychose ne
devienne manifeste. Il est alors préférable de tenir la personne à
l’écart de l’inconscient profond et de mettre l’accent sur sa vie
concrète. Mieux vaut, en ce cas, consolider un équilibre imparfait que
de risquer un complet chaos. On ne prendra de l’inconscient que juste ce
qu’il faut pour permettre cette consolidation et une meilleure
adaptation. .. Ex. médecin qui désirait entreprendre une analyse
didactique. .. série de rêves cruciaux qui menèrent Jung à décider de le
détourner d’une telle entreprise. Dans l’un de ces rêves, il errait
dans les pièces d’une maison à l’atmosphère sombre et inquiétante où n’y
avait ni être vivant, ni objets, meubles ou tableaux. II arriva enfin à
une pièce au centre du bâtiment, dont il ouvrit la porte : un tout
petit enfant y était assis sur un pot de chambre et se barbouillait de
ses excréments. Le noyau psychique de ce médecin de quarante-cinq ans
était demeuré à ce stade infantile, et la distance entre le sujet
conscient et cet enfant était trop grande ; et, ce qui était pire et
décisif, il n’y avait rien, pas d’images, pas d’êtres qui eussent pu
établir un lien entre eux. Par ailleurs, il était parvenu à compenser sa
psychose latente dans une vie professionnelle assez réussie et l’on
pouvait espérer que cela continuerait sans de trop grandes difficuItés ;
détruire cet équiIibre, fût-il imparfait et précaire, en remettant tout
en cause, eût déclenché une crise dont il ne se fût peut-être pas sorti
et qui eût risqué de détruire sa vie familiale et sociale. … La
détermination du loup qui dévore le vieux cheval et tue le géant est
équivalente, dans ce cas, à celle du chirurgien qui doit couper un
membre pour sauver le reste du corps. L’ensemble géant-œuf est détruit
pour qu’une nouvelle vie puisse se développer en dehors de cette aire de
conflit insoluble. On remarquera que le premier œuf est périssable,
tandis que le second est en diamant.

L’œuf de diamant symbolise la chose indestructible, précieuse et pure
par excellence. .. le diamant est un symbole du Soi dans ce qu’il a
d’incorruptible et d’éternel. Ces deux contes ne sont donc
contradictoires qu’en apparence. Ils ont pour thème commun l’œuf,
symbole de renouveau du Soi, qu’il faut arracher à l’inconscient, mais
dans l’un des contes, l’œuf est périssable et périmé ; il faut le
ramener à la conscience pour en finir avec lui, tandis que dans l’autre
conte, l’œuf est parvenu à maturité, il a achevé sa transmutation P.335
alchimique en diamant .. Grâce aux huit animaux, symboles de totalité
instinctive, le bûcheron réussit à ramener au conscient le contenu
spirituel éternel et toujours nouveau représenté par l’œuf de diamant.

Dans les deux récits, c’est la princesse qui permet de trouver la
solution, parce qu’elle participe des deux mondes. … Seuls les héros qui
ont pour alliés le principe féminin et les instincts ont une chance de
survivre et de vaincre. L’anima est, pour l’homme, le facteur essentiel
dans le combat contre le mal.

.. dans les moments décisifs, le héros ne fait pas grand-chose : les
animaux ou l’anima agissent ou décident pour lui. Ces contes
appartiennent tous deux à des pays européens. Ils ont une valeur
relative, en ce qu’ils compensent une attitude trop extravertie, active
et masculine de la conscience. Lorsqu’il arrive une catastrophe, on lira
toujours dans les journaux : « Quelque chose doit être fait ! Que fait
donc le gouvernement ? » Cette réaction correspond à l’idéal conscient
traditionnel du chevalier-héros qui veut que l’homme combatte activement
le mal. Etudier d’abord le problème pour parvenir au «cœur» de la
situation est étranger à notre mentalité et ne nous vient qu’après coup à
l’esprit. En agissant avant l’heure et mal à propos, on ne fait, le
plus souvent, qu’augmenter la puissance du mal en lui donnant de plus en
plus de libido. Cette extraversion est un des principaux problèmes de
l’homme blanc ; sa maladie chronique est de vouloir répondre au mal en
intervenant à tout propos. Or il y a un temps pour tout et il est des
circonstances où il est juste de ne rien faire, d’attendre et
d’observer, tandis qu’à d’autres moments il est indispensable d’agir
rapidement. L’individu centré, rendu souple aux impulsions du Soi,
sentira quand il est juste d’agir et quand il est préférable de laisser
advenir jusqu’à ce que les événements soient mûrs et atteignent le point
où ils peuvent tourner. … Cela nous amène au thème .. de l’affrontement
magique. C’est le contraire du combat utilisant la force pure et
simple, comme celui du héros qui tue le dragon ou du bûcheron qui se
change en lion solaire pour dévorer le démon de l’obscurité (mais le
lion peut aussi symboliser, dans certains cas, la force démoniaque
dévorante). La contestation magique élève le débat au niveau des forces
spirituelles. …

LE TSAR MAGICIEN NOIR P.337

CHAPITRE VIII LE MARIAGE DU ROI ET DE LA REINE

LE FILS DU ROI ET LA FILLE DU DIABLE

… thème classique du vieux roi en difficulté qui a besoin d’être aidé
ou qui doit être remplacé, ainsi que celui, non moins répandu, du père,
.. ayant tout perdu et sans le savoir vend son enfant au diable ; c’est
alors la tâche de l’enfant, fille ou garçon, de se libérer de l’emprise
du mal.

… illustre bien la façon dont beaucoup de parents « vendent » leurs
enfants en les livrant à leurs propres problèmes non résolus…

.. le roi représente l’attitude consciente régnante et l’idée ou
l’idéal qui la sous-tend, ce qui implique l’image dominante de Dieu qui
fait partie de la mentalité collective de l’époque. Nous nous trouvons..
dans une situation de vieillissement et l’usure des normes de la
collectivité : le roi est devenu incapable de repousser les forces
destructrices qui l’assaillent ; l’ordre social et religieux, ses idéaux
et ses symboles ne sont plus désormais assez puissants et ne
représentent plus un but suffisamment attirant pour unir et éveiller son
peuple. C’est pourquoi une partie de l’énergie psychique se répand dans
toutes sortes de canaux sans issue. Le processus de dissolution est
déjà très avancé, car non seulement l’envahisseur a vaincu l’armée
royale mais, comme nous le voyons par la suite, le symbole du Soi, le
fouet à quatre queues qui, lorsqu’on le claque dans les quatre
directions de l’espace, produit tous les effets possibles, se trouve
dans le monde souterrain, en la possession du diable. P.391

Le sceptre royal primitif a pour origine le bâton ou le fouet du berger
ou du gardien de bétail. Il symbolise le pouvoir du roi, sa fonction de
législateur et de justicier. .. les rois du monde souterrain, comme
Osiris, tiennent un fouet à la main. Les quatre lanières du fouet et les
quatre directions de l’espace se réfèrent à la totalité. Ce fouet étant
tombé aux mains du pouvoir infernal, le roi du monde supérieur est
perdu et n’a pas la moindre chance de vaincre : il ne peut qu’abdiquer
en faveur de son fils ou se détruire.

La figure archétypique du roi qui doit être tué rituellement pour
renaître est une allusion à l’inévitable vieillissement de tout principe
conscient qui doit périodiquement se renouveler pour que ne s’arrêtent
pas l’évolution psychique et la vie.

Le roi, donc, agit ici comme le font souvent les parents : il vend
inconsciemment son enfant au diable en interprétant mal la requête du
démon au lieu de s’y arrêter pour l’étudier. Mais on sait que, dans le
monde cruel des faits, l’inconscience n’est pas une excuse. Aussi le
diable revient-il demander son dû, le fils du roi, alors âgé de vingt et
un ans ; c’est un adolescent juvénile et simple, tout à fait incapable
d’affronter le problème. L’œuvre de rédemption reposera donc entièrement
sur la fille du diable.

Celle-ci est une variante des figures féminines qui vivent avec un
démon ou une figure démoniaque. Le diable ne vit en célibataire que dans
le dogme chrétien ; dans le folklore il est toujours accompagné d’une
figure féminine, sa femme, sa fille ou, plus souvent sa mère ou sa
grand-mère. Ce terme.. n’implique pas forcément la parenté… Cela
signifie que le diable habite auprès de la Grande Mère. …

La grand-mère, mère ou fille, associée par le folklore au diable, est
habituellement plus amicale envers les humains que lui et joue un rôle
d’intermédiaire. Ici, la fille se désolidarise complètement de son père
et quitte le monde infernal pour suivre le prince dans le monde d’en
haut où elle devient la reine de la prochaine génération. Le fils du roi
a, tout le long du conte, un rôle complètement passif : il ne lui est
demandé qu’une attitude introvertie d’obéissance et d’attention. C’est
un exemple type de compensation d’un ordre conscient trop patriarcal et
trop actif. Le principe féminin, réprimé, est envoyé dans les enfers
rejoindre le diable où il attend la première occasion de revenir à la
surface et d’y reprendre son rôle régulateur. Si l’on compare ce conte
au poème épique de Gilgamesh, on constate que, dans le mythe, le héros
n’est pas soutenu par des figures féminines mais par le dieu solaire
Shamash et, dans l’au-delà, par l’ancien héros des grandes eaux,
Utnapischtim. La grande déesse Ishtar est son ennemie. La constellation
inconsciente change suivant le cadre culturel où elle apparaît. Il
semble que dans la Babylone sumérienne le renforcement de la masculinité
et du principe mâle était appuyé par l’inconscient, car il
correspondait à ce stade de développement. Si, dans notre conte, le
héros est soutenu exclusivement par une figure chthonienne féminine, il
faut y voir la réponse à un problème européen d’époque relativement
récente où les aspects masculins de la vie, poussés à leur paroxysme,
ont basculé dans leur ombre destructrice. Cette domination du principe
mâle, sous ses formes positives et négatives, telle qu’elle se
représente dans la civilisation occidentale, ne peut se dénouer que par
la médiation du principe féminin, comme cela apparaît dans ce type de
récits. P.393

La fille du diable n’a pas seulement de l’affinité pour la race
humaine, elle représente le principe féminin par excellence, l’éros. Le
principe de l’amour peut dénouer la raideur de la position masculine par
rapport au monde, comme la fille du roi résout toutes les difficultés à
la place du prince. Le diable ordonne d’abord au héros d’accomplir des
travaux herculéens que seul un être doté de pouvoirs surhumains pourrait
mener à bien. Il défie le fils du roi au niveau du pouvoir et l’on peut
rendre grâces à Dieu que le jeune homme se reconnaisse incapable de
relever le gant, car il n’y parviendrait pas et ne ferait que tomber
dans l’inflation. La fille du diable, elle, n’utilise pas son propre
pouvoir, mais celui de son père. Par sentiment pour le prince, elle
réussit trois fois à retourner le fouet à quatre lanières contre son
possesseur. Les deux premiers travaux : transformer un marais fétide en
prairie et un bois en vignoble correspondent à ce que l’on pourrait
appeler des tâches culturelles. Dans la plupart des sociétés primitives,
c’est un héros ou un dieu qui accomplit ces oeuvres civilisatrices.
Ici, au contraire, cette activité est ordonnée par le diable.

A la lumière de ce conte, on ne peut que se poser la question de savoir
qui inspire notre exploitation technique sans frein de la nature. Ce
fut jadis la condition de la civilisation ; mais, de nos jours,
l’exagération du processus l’a fait basculer et rendu négatif, il est
tombé aux mains des forces diaboliques de l’activité inconsciente
destructrice. L’inquiétude et l’avidité extraverties vont toujours de
l’avant, sans réflexion et sans freins, au-delà des limites que peut
tolérer la nature. Enfin le diable va jusqu’à demander que soit bâtie
une contre église : le Dieu trinitaire étant vénéré dans des églises à
la surface de la terre, le diable veut en posséder une dans les enfers.
Mais il n’y parvient pas, même avec l’aide de son quadruple fouet. Cela
fait penser à tous les mouvements qui ont dérobé de façon cachée et
souterraine à la religion son idéalisme et ses formes variées d’activité
et d’organisation pour les utiliser à leurs propres fins : Hitler.. et
les Etats communistes totalitaires.. C’est ainsi que, dans
l’inconscient, une contre église se bâtit. Mais, c’est un des détails
les plus significatifs de cette histoire, on nous dit qu’elle est
construite en sable ; celui-ci est une masse de particules inertes
infimes, sans cohésion entre elles. On ne peut rien construire avec des
êtres humains que l’on a réduits à n’être plus que des particules d’une
masse…

Trois fois, le couple échappe à ses poursuivants en prenant une forme
inattendue. C’est le thème de la fuite par la métamorphose. Ces
métamorphoses prennent la forme de symboles du Soi et de mandalas. Le
premier est proche du conscient : c’est une église avec son prêtre qui
chante l’office, ce qui représente la façon traditionnelle dont le
diable a été tenu en respect dans notre civilisation. Cela peut suffire
quelque temps, mais ne mène pas très loin. L’image suivante plonge plus
profondément dans la nature et n’utilise pas un symbolisme culturel :
c’est un aulne où chante un oiseau doré.

L’aulne est un vieil arbre magique connu pour son pouvoir apotropéïque
contre la sorcellerie et les démons. Les paysans placent ses branches
dans les champs et sur les portes des étables pour les protéger des
mauvais esprits. L’arbre lui-même est considéré comme démonique : il
pousse dans les endroits sombres et marécageux et son bois est
inutilisable ; de plus, il rougit en peu de temps et l’on dit que c’est
parce que le diable s’en sert pour battre sa grand-mère ou sa femme.
Seul ce qui est démoniaque peut s’opposer au démon : pour lutter contre
le mal, il faut le connaître, avoir une certaine affinité intuitive avec
lui, ce qui ne s’acquiert que par la connaissance de sa propre ombre.
Comme le diable se sert du bois d’aulne pour battre sa femme, on peut
s’en servir pour le battre lui-même. P.395

L’aulne est en relation avec tout ce qui, dans la nature, apparaît
comme sombre ou inutile ; ces qualités mêmes qui le rapprochent du
principe du mal le rendent capable de protéger le héros qui, sous la
forme d’un oiseau doré, chante : « Je n’ai pas peur »

La troisième métamorphose est un champ de riz où une caille trottine en
pépiant : « Dieu avec nous ! » Le riz est un symbole de fertilité et la
base de la nourriture d’une grande partie de l’humanité… Le salut vient
ici de la fertilité de la terre-mère, de quelque chose qui n’est ni de
l’ordre du démon, ni de celui du Dieu chrétien, mais appartient de droit
au principe féminin. Le prince, qui est toujours celui des deux qui se
trouve en danger, arpente la rizière sous la forme d’une caille…
(éveillé, attentif). La caille demeure continuellement éveillée et
révèle sa présence par son agitation et le cri qu’elle lance dans la
nuit, … la capacité de demeurer éveillé intérieurement est montrée ici
comme décisive. Même si l’on surveille son ombre et son animus – ou
anima -, la fatigue due à un excès d’activité extérieure, le manque
d’attention aux images intérieures et aux rêves, une bouffée d’inflation
suffisent à provoquer un abaissement du niveau mental propre à
permettre aux forces du mal de nous atteindre. Dans une situation
dangereuse, cette vigilance est l’élément crucial.

Dans une situation difficile, on peut observer que si, par émotivité ou
distraction, on devient quelque peu inconscient, on perd ses moyens. …
Si l’on perd de vue l’attention centrale, on se laisse prendre par la
situation et l’on finit par trahir ses propres objectifs : au moment
décisif, on oublie ses arguments et l’on est vaincu. C’est une « perte
d’âme », et c’est toujours le signe que l’on a projeté une part de son
ombre sur la situation – même si celle-ci est réellement mauvaise, car
il ne s’agit pas, bien entendu, de minimiser le mal objectif qui existe
bel et bien. L’éveil de la caille est donc très important, mais ne
suffit pas ; une dernière métamorphose se produit : la fille du diable
se change en étang de lait et elle transforme le prince en canard.
L’élément décisif est que ce dernier doit gardé la tête plongée dans le
lait en nageant au centre du bassin.

… Quant au lait, nourriture maternelle des êtres jeunes et aliment
d’une blancheur innocente, il a toujours été l’un des ingrédients
apotropéïques les plus répandus. En contre partie, il est facilement
atteint par les sorcières et les esprits mauvais : chacun peut, en lui
lançant le « mauvais oeil», jeter un sort sur la vache du voisin pour
faire tourner son lait, ou sur la crème, et le beurre ne voudra pas se
former. Le lait, à l’opposé du vin, est une boisson sobre. Dans la Grèce
et la Rome anciennes, si l’on offrait du vin aux dieux, ils devenaient
actifs et entreprenants, tandis que le lait les rendait doux et
bienveillants. Le lait était donc offert aux divinités infernales et aux
morts pour les apaiser, et le vin aux divinités de l’Olympe qu’il
s’agissait d’évoquer pour obtenir d’elles une aide active. …

Le prince-canard doit garder la tête plongée dans le lait et ne pas
regarder le diable, quoi que celui-ci puisse lui dire. Cela illustre à
merveille la seule attitude qui soit possible, à mon avis, lorsque l’on
est confronté avec le mal venant de l’extérieur : si on le regarde, il y
a déjà projection. .. « projection » signifie que quelque chose est
inconsciemment lancé comme hors de nous-même sur l’autre ou sur l’objet.
P.397

Si l’on regarde quelque chose de mauvais, dit Platon, quelque chose de
mauvais tombe dans notre âme. On ne peut regarder le mal sans qu’un
affect soit évoqué en réponse, car le mal est un archétype, et tout
archétype a sur nous un impact. Contempler le mal signifie être
contaminé par lui. C’est pourquoi le prince, sous la forme du canard,
doit nager toujours près du centre le plus intérieur qui se trouve
au-delà du bien et du mal, au-delà de la faille qui sépare les opposés.

..attitude pratiquée.. dans le bouddhisme et autres philosophies
orientales ; .. se retirer du mal en dépassant le problème des opposés,
en demeurant au centre intérieur, au delà de la dualité du bien et du
mal et de leurs conflits.

Cependant, dans ce conte, il y a bien lutte, mais elle ne se déroule
pas au niveau conscient ; ce n’est pas le prince, mais la fille du
diable qui mène le jeu et finalement détruit son propre père quand
celui-ci l’a avalée.

Jung aimait à citer l’adage alchimique bien connu : « Toute hâte vient
du diable » … Le diable est impatient par nature, c’est pourquoi
l’impatience est du diable. Si nous sommes la proie d’une humeur agitée,
qui nous fait dire sans nécessité : « Il faut décider cela dès
aujourd’hui », « cette lettre doit être envoyée maintenant », ou « ce
travail doit être fini avant ce soir », le diable est derrière. Ne
disons-nous pas d’une tâche bâclée qu’elle a été « faite à la diable » ?
Le diable est une personnification de l’impatience : il veut obtenir,
tout de suite, ce qu’il désire. …

Dans la Grèce antique, l’oie était un aspect particulier de la Mère
Nature : Némésis. Le nom de cette déesse vient de némô qui signifie
distribuer, attribuer à chacun sa juste part. Cette déesse représente le
principe de la justice naturelle qui veut que chacun, à un certain
niveau, subisse les conséquences de ses actes. Si l’on observe de près
les processus inconscients, on ne peut manquer d’y discerner cette sorte
de justice naturelle qui n’a rien à voir avec la justice au sens humain
du terme ; il s’agit plutôt d’une force régulatrice souvent
déconcertante, car elle réagit et frappe selon ses propres lois, et qui
pourtant nous apparaît comme signifiante. C’est cette justice qui fait,
par exemple, que celui qui va continuellement contre sa nature se
détruit, même s’il n’a rien fait de « mal » aux yeux de la loi ou de la
morale humaine : si l’on néglige son corps, on tombe malade ; si l’on
néglige ses dons naturels ou son développement psychique, on est
névrosé. De même, une attitude morale pervertie ou un crime caché
détruira intérieurement un être aussi sûrement qu’un châtiment reçu du
dehors. C’est ainsi que le diable de notre conte se tue lui-même. Il se
transforme en oie, oiseau de Némésis; inconsciemment, il s’identifie à
ce principe de justice qui s’exerce d’elle-même. Il a agi par haine et
repoussé l’éros et l’aspect Féminin, et voilà que, dans sa fureur, il
avale le lait maternel, sa fille-anima et le canard, et le lait commence
à fermenter et à bouillonner dans son intérieur. Le lait a pour
mauvaise habitude de se sauver d’un récipient en chauffant, même si on
le surveille, aussi est-il l’image du « débordement » des émotions
incontrôlées… ne traite-t-on pas les gens sujets à des colères soudaines
de « soupe au lait » ?

Si nous comparons ce conte à celui du « Géant qui n’avait pas son cœur
avec lui », nous dirons que la fille du diable est son cœur : elle a en
effet du cœur et du sentiment, elle est son anima. Le diable est
dissocié d’elle : il est froid et cruel, c’est pourquoi sa fille le fuit
à la première occasion. Dans sa fureur impatiente, il avale donc d’un
coup une énorme quantité de lait maternel, avec sa fille-anima et le
prince-canard, germe d’un esprit renouvelé. Il incorpore sans réfléchir
le sentiment et l’émotion que jusque-là il a repoussés froidement ; son
intention mauvaise et sa précipitation le rendent incapable de les
intégrer, de se les assimiler : le lait fermente et le fait exploser.
Autrement dit, le diable, possédé par son anima, devient la proie de ses
affects et, tout comme celui qui se laisse aller à toutes ses humeurs,
il est un homme « fini », il se défait, sa personnalité se dissocie.
P.399

Ce conte présente un tableau frappant de ce qui se passe généralement
lorsqu’une civilisation a fait son temps et qu’elle est appelée à se
transformer. Les idéaux et les normes sur lesquels elle s’était bâtie
ont perdu leur spontanéité et leur influence positive sur les individus
et sur la collectivité ; ils se sont desséchés et sont devenus des
règles sans âme, puis des coques vides. Alors de jeunes forces et des
idéaux naissants montent de l’inconscient, sous la forme d’idées
nouvelles, de bouleversement des mœurs et de la société que le vieil
ordre, trop rigide, est incapable d’assimiler : la distance est trop
grande qui les sépare, et les valeurs montantes sont encore trop
chaotiques ; elles sont en pleine fermentation et inassimilables telles
quelles, il leur faudra le temps d’évoluer à leur tour pour donner forme
à un ordre nouveau.

L’aspect meurtrier que peut prendre une civilisation de type trop
exclusivement masculine comme la nôtre à deux causes psychologiques
principales : d’une part l’unilatéralité est forcément déséquilibre ;
une société qui privilégie l’un des sexes et une moitié de l’être humain
et de l’humanité est incomplète et dangereuse. Que ce soit au niveau
individuel ou au niveau collectif, il est aussi faux et mutilant de
vouloir vivre avec les seules qualités viriles qu’avec les seules
qualités féminines, car tout être humain, homme ou femme, est une
combinaison des deux principes, mâle et femelle, aussi indispensables
l’un que l’autre à son équilibre et à sa fécondité. C’est ce que toute
la symbolique alchimique, par exemple, essaye de montrer, grâce aux
images du mariage du roi et de la reine, ou de l’hermaphrodite, images
oniriques qui sont toujours vivantes et apparaissent avec le même sens
chez beaucoup de contemporains. Toute qualité portée à son extrême
bascule dans son opposé si elle n’est pas contrebalancée par une autre :
les qualités viriles de courage, d’action, de curiosité intellectuelle
et d’efficacité, si elles sont développées de façon linéaire et sans
frein, deviennent froides et sans âme ; ce ne sont plus alors les
qualités viriles positives qui apparaissent, mais leur ombre
destructrice dont nous voyons chaque jour les effets.

D’autre part, l’aspect émotionnel meurtrier qui provoque ou accompagne
si fréquemment le mal dans une civilisation trop uniquement masculine
vient de ce que le principe féminin réprimé – comme tout ce qui est
refoulé – régresse dans l’inconscient : l’anima devient femme ou fille
du diable. Cette anima rendue négative se manifeste chez les hommes sous
la forme d’émotions aveugles, destructrices ou qui se constellent mal à
propos. …

Si, par contre, le principe féminin est ramené des enfers dans la
conscience, s’il est accepté et intégré à la vie, il vaincra la forme
particulière de mal représentée ici par le diable. Ce nouveau principe
de conscience, figuré par le jeune couple qui se dresse, intact, au
sortir du ventre du diable qui les a, en quelque sorte, mis au monde,
règnera désormais dans une égalité entre le jeune roi et son épouse la
reine. Le nouveau principe de conscience est donc une totalité, il se
place au-delà de la scission entre les opposés, féminin et masculin,
bien et mal. Les contes -et les rêves – montrent que le progrès serait
de tendre vers une réalisation de cet équilibre.

On peut dire, en s’appuyant sur l’exemple de ces contes, que le centre
le plus intérieur, le noyau divin de la psyché humaine, est la seule
chose qui puisse transcender le problème du bien et du mal et qu’il est
le facteur absolu capable de nous conduire au-delà de la situation de
chaos à laquelle nous sommes confrontés. Seul l’être conscient et
individué peut résister aux épidémies psychiques qui contribuent dans
une proportion incalculable à augmenter le mal et la souffrance dans le
monde. … P.401 … il faut que nous acceptions de plonger, avec eux (les
contes), en eau profonde.

Complémentarité mauvaise

La Peinture et le Mal de Jacques Henric
lu par Sollers, Guyotat, Scarpetta, Muray, Devade, 1983
« Gageons que s’il y a une santé du Mal envisageable,
une naissance enfin possible, elles ne trouveront leur voie que dans
cette remontée des enfers qu’est l’écriture. Qu’on prenne garde à la
phrase de De Quincey placée en exergue.
 »
« Sans une base de terrible il n’est pas de ravissement parfait. »
Thomas de Quincey
Jacques Henric, Carrousels, 1980, coll. Tel Quel.
(JPEG)

La première édition (janvier 1983)

« Le XXe siècle. La succession des avant-gardes
artistiques. C’est-à-dire, sur fond de soubresauts sublimes, la lente
agonie de la peinture…

Le XXe siècle. La croyance au Progrès infini de l’Homme, de l’Espèce
et des sociétés. Les idéologies laïques du Bien. Le retour mal déguisé,
dans nos philosophies et nos morales, des vieilles hérésies que
l’Eglise catholique eut à combattre depuis ses débuts. C’est-à-dire,
dans le réel, l’irruption abrupte de la monstruosité : stalinisme,
nazisme, multiplication accélérée des charniers humains…

Quel lien entre l’extinction d’un art et la fin d’un monde ? Entre
cette longue éclipse que connaît l’art pictural et le tragique naufrage
de nos civilisations ? Quel même mortel virus a atteint la peinture et
l’image que l’homme se donne de lui-même a travers ses religions, ses
idéologies et ses politiques C’est à ces questions que ce livre
s’efforce de répondre.

Jacques Henric est romancier. Cela signifie que la Peinture et le Mal
est, certes, un essai sur l’art puisqu’il y est question de Titien,
Tintoret, Watteau, Poussin, Greco, Goya, Seurat, Toulouse-Lautrec,
Cézanne Duchamp, Mondrian, Pollock… Mais que c’est aussi l’ébauche
d’un roman, un journal intime, un traité de morale, un pamphlet
politique, un cri d’alarme et de colère. Superbement écrit, l’ensemble
se situe dans la continuité des essais sur l’art de Malraux et de
Georges Bataille. »
Ainsi se présentait la quatrième de couverture de la première édition de La peinture et le mal, le livre que Jacques Henric publiait en janvier 1983 [1].
Philippe Sollers en rendait compte dans Le Nouvel Observateur du 14 janvier et Pierre Guyotat dans Le Matin du 9 février 1983. Un dossier d’art press lui était consacré (n° 67, février 1983).

*

(JPEG)

Comme vous avez constaté qu’il
n’y a rien à lire, ces temps-ci, dans le déferlement des inutilités
romanesques, prenez ce livre, emportez-le, cachez-vous. C’est un brûlot
fanatique. Une honte. Un écoeurement. On devrait l’interdire, si les
lois n’étaient pas si relâchées, les habitudes si flasques. Qui est cet
Henric ? De quel droit ce ton égaré ? Ces anathèmes ? Cette prédication
de Savonarole à l’envers ? Il vous ordonne de vous comparer sexuellement
à tous les tableaux de la peinture. Uccello le met en transes. Titien
le comble d’excitation. Rubens, Delacroix, Manet, Watteau, Seurat se
transforment pour lui en scènes érotiques dont je n’oserai pas, ici,
donner les détails au lecteur. Il injurie positivement les lectrices. On
dirait qu’il s’est drogué devant chaque toile, un peu partout, au
Louvre, à New York, à Anvers, à Venise, à Madrid. A côté de « la Peinture et le Mal », les vociférations d’Artaud dans son « Van Gogh » ; le voyeurisme trouble de Georges Bataille dans son douteux « Manet » ; les frémissements de Malraux électrocuté par le « Boeuf écorché »
de Rembrandt paraissent presque des rêveries de jeunes filles. Ce faux
essai obscène et parfois même affreusement grossier ne tente rien de
moins qu’à nous faire croire que les musées, les églises (y compris
Saint-Sulpice !) sont des lupanars, les derniers bordels d’un monde
devenu partout hygiénique. Quelle outrance ! Quelle fébrilité ! J’avoue
ma stupéfaction.


(JPEG)

Le Nouvel Observateur du 14-01-1983


Car enfin, voici un auteur moderne, connaisseur évident
de Matisse, de Picasso, de Pollock, dont toute la passion consiste à
revaloriser quoi ? Non, vous ne devinerez pas, Le « péché originel » !
La théologie catholique ! Le Diable ! L’Enfer ! Un auteur, donc, qui,
sans aucune garantie universitaire, et dans le désordre le plus emballé,
vous démontre en somme que chaque tableau est un geste criminel
accompagné d’une prière. Un blasphème conscient. Un coup de main
pornographique donné aux Pères de l’Eglise. Scandale supplémentaire, il
réintroduit comme un critère d’interprétation la biographie intime des
peintres. Leurs manies. Leurs obsessions. Et par-dessus le marché, il se
met en scène lui-même. Il pousse le mauvais goût jusqu’à nous raconter
comment, de temps à autre, il interrompt son sermon furieux pour faire
l’amour ou aller aux toilettes. Et le revoici devant le Tintoret,
Toulouse-Lautrec ou Egon Schiele, entrant avec une désinvolture
révoltante à l’intérieur des toiles, se mêlant aux personnages, aux
attitudes, aux moindres détails, aux souvenirs des couleurs, à la
présence spectrale des peintres.


Mais qu’est-ce qui lui prend ? Qu’est-ce qu’il a pris ?
L.S.D. ? Amphétamines ? Hallucinations et raisonnements se chevauchent,
se multiplient. Baudelaire entre dans la danse, et Kierkegaard, saint
Paul, Isaïe, Pascal, Sade, Jarry, Claudel. Où sommes-nous ? Où
allons-nous ? Que devenons- nous ? Il faut dire que, peu à peu, ce
forcené commence à nous faire douter d’avoir les pieds sur terre. Il
brûle des idoles au nom des idoles, en prétendant que les pires idoles
sont celles qui font semblant de ne pas l’être. Thèse scabreuse, et qui
prend à rebrousse-poil toute la sensibilité éclairée du XXe siècle.


Pour l’auteur de « la Peinture et le Mal »,
je résume, le formalisme, le surréalisme, le réalisme socialiste sont à
mettre dans la même poubelle ! Et pourquoi ? Parce que ce seraient là
autant d’erreurs métaphysiques. Des fautes non pas à l’égard du Bien,
mais du Mal. Paradoxe énorme ! A en croire Henric, Malevitch, Duchamp,
Mondrian, Breton, Dada, Aragon, Paulhan, et j’en passe, auraient tous
décidé, théosophiquement, de nous priver des infâmes voluptés très
charnelles dont lui n’arrête pas de nous vanter les délices. Marécages
effervescents. Dans cette apologie de la mystique passant par la
porcherie, vous avez reconnu, n’est-ce pas, la bizarre et inacceptable
théorie du modèle qu’Henric s’est visiblement choisi : Georges Bataille.
«  La Littérature et le Mal »,
livre absurde qu’heureusement plus personne ne lit, allait en effet
dans ce sens aberrant. Souvenez-vous : un Michelet pervers ; un Kafka se
voulant coupable ; un Proust occupé aux plus inavouables passions…
Voilà dans quels marécages effervescents la « nouvelle théologie »
voudrait nous entraîner ?



« La boucherie sexuelle » (J. Henric) :

Delacroix, La Mort de Sardanapale, 1827. (GIF) 


Je le dis tout net : aucune
chance. Ce n’est pas demain que le public renoncera à l’idéal, aux
abstractions propres, au merveilleux alchimique, bref à tout ce qui fait
de la représentation contemporaine un progrès. Comble d’impudence,
Henric, dans sa frénésie, nous assure que, derrière les faux-semblants
qu’il dénonce, on retrouve toujours et partout une mauvaise évaluation
de l’image féminine ! Quelque chose comme un culte caché de l’éthéré, de
l’androgynat, de la femme éternelle restée vierge ! Sur quoi, il nous
flanque à la tête, pêle-mêle, l’« Assomption » et les « Vénus »
de Titien, comme si elles étaient l’oeuvre d’un même créateur. Ce qui
d’ailleurs est vrai, mais pourquoi souligner cette vérité ? N’est-ce pas
dangereux ? N’y a-t-il pas là un désordre civique en puissance ? A quoi
bon revaloriser ces Vierges qui volent à côté de nus allongés peints de
la même main ? A quoi bon troubler l’atmosphère ? Pourquoi salir la
République de Delacroix en laissant planer l’hypothèse qu’elle serait
venue du même cerveau que Sardanapale ? Tout cela est malsain. On voit
d’ailleurs le danger de ce qu’on ne doit pas appeler une méthode mais un
véritable appel à l’insurrection sensualiste. Surtout quand cet appel
se fait au nom de la « chute », du « péché », du regard porté
simultanément sur la souffrance et le plaisir des corps. Je veux bien
qu’un peintre américain du nom de De Kooning, qui a odieusement passé
son temps à souiller ses tableaux de femmes rendues difformes, déclare : « La chair est la raison pour laquelle fut inventée la peinture à l’huile. »
Mais de là à faire le moindre rapprochement avec l’extrême-onction ! Ce
qu’on risque, avec des auteurs comme Henric qui se permettent ces
libertés, je vais vous le dire : d’être obligés bientôt d’analyser
vraiment des Picasso. Ces effroyables torsions animales. Ces agressions
tendues. Ces attentats. Non, Monsieur Henric ! Laissez-nous
tranquilles ! Soit, Picasso a du génie, mais nous ne voulons rien en
savoir ! Et vous, après tout, il est possible que vous ayez écrit un
chef-d’oeuvre. C’est même évident. Mais encore une fois : à quoi bon ?
Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 14 janvier 1983.

*

Rédemption de Satan

par Pierre Guyotat
La Peinture et le Mal, par Jacques
Henric, m’a bouleversé de fond en comble. Comme tous les très grands
écrits, celui-ci est un acte. Plus encore : un acte artistique, l’acte
dont on ne revient pas.
« Je voulais comprendre la nature du
rapport liant la connaissance du Mal au geste du peintre lorsque
celui-ci atteint ses hauts moments d’intensité.
 »
D’emblée, le mouvement de l’écrit est lancé : catholique
en diable, de bout en bout. Les peintres ici traités oeuvre et corps —
Titien, Tintoret, Rubens, Vermeer, Frans Hals, Poussin, Watteau,
Delacroix, Toulouse-Lautrec, Seurat, Egon Schiele, Jackson Pollock, De
Kooning… — font affaire avec le Malin. En ces formidables peintres,
les battements du coeur, je les entends comme ceux de l’assassin, avant
et après coup.

La Tentation est au coeur de l’art. Qui n’a point tremblé de cette
terreur et de cette jouissance ne peut se déc1arer enfant de l’art. Les
peintres d’Henric, ceux-là qu’il crée, les morts et le vivant qu’il
touche pour leur inoculer le Mal qui fait revivre, manifestent à l’oeil
nu cette étreinte physiologique du Beau et du Mal — au point que tous
les jus humains et non humains en giclent, que tous les corps humains et
non humains se fendent : de douleur et de rire.

« Une bousculade de corps qui, bientôt,
après Tintoret, Rubens, Greco, va devenir avec Delacroix un fabuleux
pugilat. La substance de la peinture devient tangible : un ongle, une
larme, un oeil, un sexe : caillots bruts de matière colorée.
 »
Ces enfers de fresques et de tableaux de l’ancien temps —
part Dieu, part Satan, symétriquement égales — qui ne brûlaient pas
leurs damnés, le Beau trop beau d’alors ne pouvant faire du mal faute de
sexe, s’éteignent à jamais avec la Gloire chrétienne.

Désormais, en relais dérisoire de la théologie patristique perdue,
le sexe, défense de l’Occident, restitue au catholicisme sa saleté
primitive. Le Malin se détache des tableaux et des porches, et, comme
aux temps évangéliques, se réfugie de nouveau et de plus belle dans
l’humain qui le veut bien. Et qui le veut, le désire, l’attend plus que
tous autres humains ? L’artiste, le peintre, le Peintre d’Henric.

(JPEG)

E. Schiele, Masturbation.
La rédemption christique ne suffisant plus à l’humain,
Dieu, aux abois, sacrifie Lucifer. A la lumière d’avant la Faute et du
Jugement dernier, immobile dans l’ancienne peinture succède alors celle
de l’instant même de la chute. Sa peinture humaine naît de ces éclats
projetés du chaos. Vitesse éternelle, intrication de la ténèbre et du
feu, corps en chute libre, précipitations, extirpations, élongation de
membres accrochés à quelque aspérité incandescente du Trou, élongation
de membres hissant en vain d’autres corps, masse énorme de muscles pour
descendre le léger Crucifié — mais ne serait-ce point pour le rehisser
sur sa croix ? —, élongation de membres retenant et lançant l’Ascension,
l’Assomption. Puis, de lassitude (Watteau, Egon Schiele)
à ces exténuants exercices spirituels, élongation de ces mêmes membres —
le trou de la chute enfin foré à l’intérieur physiologique du corps
humain -, vers les orifices sexuels par où Lucifer et l’humain se
parlent. Et de la Terre qui se met à tourner, nature, dépouilles,
édicules, ustensiles, bousculés de l’un à l’autre, déjetés hors du
champ, le peintre les ressaisit vifs. Qu’une part de l’humanité dorme et
rêve cependant que l’autre vaque à l’espèce, augmente à l’esprit du
peintre, divise son désir.

Veilleur de dépouilles en rut, veilleur des mêmes transies de
terreur postcopulatoire, veilleur simultané du songe nocturne glorieux —
lumière, liberté aérienne, thaumaturgies, cauchemars divins, le
non-humain en progrès — et de l’espèce diurne réactivée — le noir à
force de remuement humain, cultes, le non-progrès à force de
reproduction ; paupières jamais closes sur cette songerie
intercontinentale — mémoire encore indescriplible des préparatifs
musculaires de l’expulsion hors Eden — laquelle songerie, si l’éveil
quotidien à la vie réelle, au Mal, à l’Art, n’en retardait le mouvement,
entraînerait son rêveur jusqu’aux instants de la Genèse, l’artiste
nouveau chevauche son propre sexe.

« Les peintres sur qui j’écris, autant
l’avouer tout de suite, je les aime. Je les aime d’amour. Dans tous les
sens du mot. Je les aime affectivement, sentimentalement, sexuellement.
 »
Henric sait bien que pour ceux-là, de trop en avoir vu
de nature et d’espèce ancienne, contemporaine et à venir, seule, du Bien
et du Mal abolis dans la matière, vibre encore leur articulation : la
Tentation, mémoire de celle d’autour de l’Arbre et de celle d’au milieu
du Désert.

Séduit par ces orphelins du Bien et du Mal, Henric les assiste à
main pleine, de la naissance à l’agonie. Henric écrit le geste par quoi
ces possédés de l’esprit du Mal repoussent ou précipitent l’heure de
peindre ; le geste par quoi ils se délivrent de la Tentation en en
remplissant leurs pourceaux.

Le Sexe se retourne dans sa tombe ; le grand sexe, le sexe
judéo-chrétien, depuis le lieu du corps où Dieu l’a oublié, remonte,
masturbé dans le trou organique humain de la Chute, se love, toutes
dépouilles internes saisis par la débauche, dans le bras et la main
qu’il met érection. Et pourquoi cette paume de l’Ange sur l’épaule de
l’Évangéliste ? Retenir l’afflux tentatoire ou le laisser passer ?

Le corps-artiste, cerveau compris, bande et débande tout entier :
l’orteil aussi contre le chevalet. De combien d’érections spirituelles
internes doit-il assurer le contrôle ? Garrotter foie, garrotter
coeur… Ses peintres, Henric ne les a pas choisis, non plus qu’ils
n’ont choisi de l’être, peintres. Il y a loin des visages heureux,
terrestres, de celles et ceux qui font le Bien de par le monde, à la
face scandalisée de ceux — voir les autoportraits — réduits à perpétrer
le Beau. Qui ose encore prétendre qu’il se « reconnaît », comme on dit,
dans tel ou tel de ces faciès défigurés ! Il lui faudrait alors avoir
abandonné tous ses biens et ses proches ; risquer de ressentir
s’endurcir son coeur à l’usage matériel du Beau ; avoir pris langue — au
risque de se l’assécher pour jamais — avec une voix qui le hèle, qui le
loue à l’amour et qui le répudie ; avoir été humain et ne plus pouvoir
l’être. L’art est le seul mystère digne d’être ajouté à ceux de la
théologie. L’art n’est pas un mystère humain. Henric, artiste véritable
(qu’on relise Archées, Chasses, Carrousels), fonce
avec science et bravoure au-devant de ce dans quoi il peut, lui, se
reconnaître. Il fonde, dans la violence, dans l’attendrissement et le
fou rire, les bases d’une théologie de l’art.

Pierre Guyotat, Le Matin du 9 février 1983.

*

Le dossier d’art press n° 67, février 1983

(JPEG)
(JPEG)
Au fond, il n’était pas certain, avant ce livre, que le texte d’Artaud sur Van Gogh ait vraiment été lu.
Je veux dire : lu autrement que comme un texte un peu bizarre,
marginal, une exception localisée, certes reconnue comme un
chef-d’oeuvre, mais un chef-d’oeuvre en définitive étranger au discours
convenu sur l’art, un texte déplacé, sans précédent et sans postérité,
une sorte de cri poignant et isolé sur lequel les Histoires de l’Art
sérieuses, les discours universitaires et les grands textes critiques
concernant la peinture se sont vite empressés de se refermer. Avec
Henric, c’est fait : le cri est désenfoui, la plaie ouverte par Artaud
est ravivée, — et ce qui s’y profilait, comme effet de vérité, enfin
prolongé.

Jacques Henric, Beaucaire, mars 1982. (GIF) 

C’est dire que le livre d’Henric, à coup sûr, est plus
qu’un autre voué au malentendu. On peut imaginer qu’il ne manquera pas
de beaux esprits, dans le milieu de la peinture et autour (cet
(« autour » qui est, au sens strict, le vrai milieu) pour tenter de
réduire La Peinture et le Mal aux petits débats qui agitent
dérisoirement la scène artistique d’aujourd’hui.
le lieu du moins de religion possible
Que ne dira-t-on pas, que ne va-t-on s’affairer à
suggérer et à chuchoter ? Qu’Henric joue la figuration contre
l’abstraction ? Qu’il propose, sur la ruine des panthéons précédents,
« majeurs », un nouveau panthéon de petits-maîtres 7 Qu’il adopte une
position réactionnaire ? Qu’il cantonne la « grande peinture » dans le
passé ? Qu’il conspue 1’« avant-garde » comme le moindre petit
peintre-rocker analphabète à la mode ? Et pourquoi pas, pendant qu’on y
est, le bon vieux stéréotype confirmé — qu’il passe d’une église à
l’autre, en brûlant ce qu’il avait adoré ? Autant de façons, c’est
clair, d’éviter de lire ce qu’Henric écrit vraiment. Contre
l’abstraction, Henric ? Alors que son livre porte le Suburb in Havana
de De Kooning au pinacle, et qu’il contient le plus lucide et le plus
vibrant éloge de Mondrian qui ait jamais été prononcé ! Promoteur d’un
panthéon restrictif et « mineur », Henric ? Alors qu’il est lumineux, à
le lire, que ce qu’il dit de certains peintres n’est que le début de
l’enquête — et que rien n’empêche qu’on puisse soumettre tout aussi bien
Gréco, Turner, Goya, Cézanne, Picasso, Giacometti ou Rothko au même
éclairage décapant ! Réactionnaire, passéiste, Henric ? Alors qu’il
saute aux yeux qu’il ne propose en aucun cas, face à l’art contemporain,
de « revenir en arrière », mais beaucoup plus radicalement de changer
de dimension, de ne pas situer l’art dans l’horizontalité de l’histoire,
mais dans la verticalité, de plonger beaucoup plus bas et de monter
beaucoup plus haut ! Hostile à l’avant-garde, Henric, au sens du
« Tout-est-permis » d’aujourd’hui ? Alors qu’il ne cesse de répéter que
la peinture est une ascèse, des plus terribles, et qu’il traite ladite
avant-garde non comme une phase ponctuelle et historique de l’art
moderne, mais comme le dernier avatar d’une immémoriale maladie, d’une
longue chaîne d’hérésies et d’idolâtries, qui comporte aussi ses
martyrs, ses éclats, ses tragédies… Religieux, Henric, catholique
après avoir été marxiste ? Alors que la référence catholique, dans son
livre, ne semble sollicitée que pour indiquer le lieu du moins de
religion possible !
prendre congé de ses contemporains
Mais non, il faut s’y résoudre : ce livre n’est rien
d’autre qu’une façon qu’a eu Henric, en traversant la peinture, de
prendre congé de ses contemporains. De mettre en crise l’idée même de
« contemporanéité », telle que nous continuons à l’accepter, sans le
moindre soupçon, sous prétexte de dates de naissance, de co-présence des
corps, d’histoires de générations. Henric, lui, nous dit qu’il est, en
tant qu’écrivain (c’est-à-dire en tant que, d’une certaine façon, il
fait effraction et exception dans le cycle des générations, infiniment
plus « contemporain » de Masaccio, de Watteau ou d’Egon Schiele que de
tel ou tel peintre qu’il peut croiser les jours de vernissage. Voilà
l’autre longueur d’onde à travers laquelle il radiographie la peinture —
et tant pis pour ce qui se ruminera ou se ragotera, à son propos, dans
les galeries et les musées. Il est ailleurs, Henric, il ne fait que
passer.
Peut-être même ne s’agit-il pas essentiellement d’un
livre « sur la peinture ». Disons plutôt que la peinture, ici, est
d’abord l’occasion d’une traversée, clinique et impliquée, — celle de
l’histoire même de l’Occident. Le paganisme ancien, et le coup de force
biblique, l’arrachement à la « nature », puis l’irruption, avec le
catholicisme et ses prolongements théologiques, de ces deux « rocs » :
le mal radical, l’individuation. La longue lutte de l’espèce pour
refermer cette double béance, — déradicaliser le mal, le « surmonter »,
le dénier, et noyer l’individu dans un grand Tout (nature retrouvée,
peuple, masses). L’hypothèse selon laquelle quelques-uns, dans la
peinture, ont carrément pris le relai lorsque
l’élaboration théologique a été asphyxiée. L’histoire d’une guerre,
d’une lutte à mort, entre ceux qui ont regardé le Mal en face, sans
fard, le Mal originel et en chacun, qui ont soutenu à partir de là,
contre toutes les pressions, la dimension de l’Unique, — et ceux qui
n’ont cessé de céder aux pressions, de rêver de bonnes communautés, de
fusions. Voilà la source de ce qu’Henric nomme « l’enfer du chevalet »,
la démonstration (en opposition discrète à Malraux) selon laquelle la
peinture, à la Renaissance, ne s’est pas « laïcisée », comme on le dit
partout, mais a au contraire repris en charge, à sa façon, l’enjeu
théologique ailleurs abandonné, platonisé. Non pas seulement l’émergence
technique de la peinture à l’huile, mais l’irruption délibérée du chaos
dans l’ordre, et « la chair du Mal à vif » ; non
pas seulement le tableau (privé) succédant à la fresque (publique), mais
le cadrage du trou où les illusions communautaires ne peuvent que
sombrer, et « le Un s’adressant au Un et non à un ensemble de croyants ».
Et aussi le rôle de vérité de l’argent dans l’apparition du « marché »,
et la haine de cette vérité, — et la promotion du Musée, aufhebung
laïque de l’ancienne église, basilique au rabais, camouflage institué
du Bordel qui s’y laisse percevoir. Oh, lisez d’urgence ce qu’Henric
écrit du Bordel, — vous qui avez la naïveté de croire qu’il existerait
quelque part des femmes qu’on ne paye pas…
l’universelle dégringolade
Et la peinture, prise dans cette guerre, passant au travers : l’engloutissement à l’envers du Déluge
d’Uccello, et l’espace qui se défait, s’engouffrant dans son autre côté
(subversion de la lumière, dissolution de l’ordre perspectif par la
couleur), — et la mise à nu de la chute, de l’universelle dégringolade,
sans fin observée, figurée, infernalement gestualisée, charnellement
chromatisée (Rubens). Et ceux qui, à l’ère de la modernité, se sont
laissés submerger dans la revanche de la totalité anonyme sur l’Unique,
des illusions de fusion et de réconciliation sur la mise à nu du Mal, —
la chaîne des défaites sublimes, et la montée de la marée de débilité.

Voilà Malévitch, et son projet « totalitaire », où l’écran blanc
devient l’icône d’un monde purifié, sans péché. Voilà la grande ruse
perverse de Duchamp, ésotériquement hanté par l’Androgyne, confondant
peu ou prou les foules mâliques et les moules phalliques… Voilà la
superbe ascèse de Mondrian, aspirée par le vide, et réussissant malgré
tout jusqu’au bout à mesurer la démesure, à équilibrer le déséquilibre.
Voilà le naufrage sublime de Pollock, noyant son individualité dans
l’alcool, dans le cosmos, dans le all over, et
résistant à la noyade au dernier moment, repoussant en un saisissant
sursaut la grimace des démons et la platitude des mythes dans
l’enchevêtrement, la pluie colorée, le filet, comme un Tintoret à qui la
Vierge aurait manqué, — Pollock, le dernier grand martyr, happé pour
finir par la gueule vorace du Grand Matriarcat Américain, qui n’aura
cessé de le surveiller. Et voilà aussi la submersion des individus dans
les (( écoles )l, machinerie futuriste, surréalisme socialiste,
poubelles néo-réalistes, contre-religions, voilà le grand rêve de
communion sans reste (sans Mal, sans Individus) qu’Auschwitz et la
Kolyma, c’est-à-dire le réel, ont fini par doubler, dans le passage à
l’acte le plus monstrueux qu’on puisse imaginer…

les sondeurs d’abjection

(GIF) 

Et voilà les autres, aussi, les prétendus « petits
maîtres », les réfractaires, — saints au bordel, grands sondeurs
d’abjection. Voilà Watteau, désacralisant le cul de Vénus, et faisant
surgir, entre deux quintes de toux, à travers le brasier qui enflamme
son souffle, la figure hallucinée de son Gilles, avec sa très étrange et très désinvolte compassion. Et la « poussière de soleils »
de Seurat, poussant jusqu’au bout la division, dégageant la trace
fugitive de ce qui reste de l’univers après sa désintégration. Et
l’affrontement constant de Toulouse-Lautrec à la chute, au ratage, à la
cochonnerie, à l’ignominie, à la dérision, dans ce ricanement cynique
qui est aussi, paradoxalement, la plus suprême élégance. Et l’obscénité
d’Egon Schiele, scrutant sans relâche l’enfer sexuel, ses grimaces
hébétées, nous donnant à voir notre anatomie bâclée, malade, nos corps
mal greffés, mal montés. Et le grand match de boxe de De Kooning avec la
Déesse-Mère, rafales sans mesure du « Matricide », torsion et dérision
des Erinnyes, version moderne du « tourbillon d’hilarité et d’horreur »
dont parlait Mallarmé. Oui, ils sont là, captés et portraiturés à leur
tour par Henric, silhouettes lamentables ou héroïques, parfois les deux à
la fois, — et si ça vous gêne, vous pouvez toujours vous rassurer en
disant qu’il s’agit d’un roman, dont les personnages se nommeraient
Delacroix, Mondrian, Duchamp, Schiele, Pollock, etc — mais méfiez-vous
malgré tout, car ce roman-là pourrait bien être celui qui dit la vérité
sur ce que les communautés ont toujours eu intérêt à maintenir voilé,
dérobé.
éternelle sacralisation de la chaîne des fécondations
La Déesse-Mère… C’est bien d’elle qu’il s’agit, en
effet, — éternelle sacralisation de la chaîne des fécondations, du flot
des ovulations, de la dénégation de l’Unique et du Nom — grande
pourvoyeuse d’utopies, immergeant les singularités dans les ensembles,
les inconscients dans le collectif, prêtresse du Grand Tout social ou
organique. Donnons-lui son nom moderne : La G.S. Car
c’est bien elle qui se profile, par exemple, dans la figure totémique
de George Sand, utopiste, socialiste, réactionnaire, viriloïde, mémère
bien enracinée dans sa terre, reine-abeille satisfaite attirant autour
d’elle sa cohorte d’artistes-bourdons, et ronronnant au milieu, — George
Sand, telle que Delacroix en a capté l’image, nous dit Henric, « en innocent bas-bleu dont le menton fuyant dénonce une connerie de fond intraitable » ;
mais la G.S., c’est aussi, quelques décennies plus tard, l’idole
Gertrude Stein, bornée, matoise, assouvie, gavant ses petits peintres
chéris de brownies. Et il revient à Picasso, cette fois-ci, d’en avoir
fixé à jamais l’évidente bovinité, lui qui a passé pas mal de temps à
toréer avec elle, en Andalou parfait. Et puis, de temps en temps, il est
d’autres G.S. possibles [2]
— réfractaires aux G.S. Mères, ceux-là, passant ailleurs, dégonflant
les baudruches, exhibant le simulacre comme tel… Georges Seurat, par
exemple, sur lequel Henric a écrit quelques-unes de ses pages les plus
inspirées, montrant qu’« entre le monde et lui il a posé le gouffre de l’infinité d’un point », et qu’il n’a cessé de « renvoyer toute la figuration du monde à son statut de semblant »…
Je parlais à l’instant de vérité : n’en déduisez surtout pas que La Peinture et le Mal
ne serait qu’un livre « à thèse », proposant un système clos,
exhaustif : Henric, mieux que quiconque, sait que la vérité n’est « pas toute », qu’elle ne peut que se « mi-dire » [3].
On pourrait évidemment s’interroger, dans la perspective même du livre,
sur l’absence de tel ou tel peintre à l’intérieur du panorama — on
pourrait se demander s’il n’existe pas d’autres critères d’appréciation
de la peinture que ceux qu’Henric implique dans son diagnostic — on
pourrait mettre l’accent sur une dimension plus formelle, plus
« abstraite » (au sens où il existe une dimension abstraite dans toute
l’histoire de la peinture, figurative ou non), et en regretter
l’absence, par exemple, dans la séquence qu’Henric consacre à Vermeer —
mais, au fond, ces questions ou ces regrets sont sans objet dès lors
qu’on saisit que La Peinture et le Mal n’est pas un
traité d’esthétique, que la « vérité » de ce livre est une vérité
ouverte — et, surtout, qu’elle n’est pas à repérer ailleurs que dans son
énonciation.
l’identification assumée
Car le vrai coup de force du livre est là : dans le
parti-pris qui consiste à avoir transgressé le vieil interdit
« structuraliste » qui portait sur la biographie, et même, au-delà, sur
l’identification. Faire de l’identification,
délibérément assumée, non le lieu d’un aveuglement, d’une méprise
imaginaire, mais le chemin d’un transfert nécessaire à la vérité, voilà
la nouveauté.

Et il ne suffit pas de dire que dans un tel livre la position
subjective est revendiquée — encore faut-il tenter de suggérer comment.
Car il ne s’agit pas ici, manifestement, d’un « impressionnisme »
critique (discours narcissique exposant complaisamment l’arbitraire d’un
goût ou d’un sentiment). Ni de cette auto-sémiologie de la perception
où Barthes s’était illustré. Ni même de la projection brûlante,
corporellement et mentalement impliquée, d’Artaud envers Van Gogh. Ce
qu’Henric a inventé ? Une façon de pousser l’identification jusqu’au
bout pour produire un recul — un éclairage du drame subjectif qui ne se
laisse pas autrement maîtriser. Une façon de scruter les biographies,
non pour oublier les ?uvres, mais pour les saisir comme autant
d’expériences (et ce qui retient Henric dans les biographies, c’est
manifestement l’écart, métaphysique et sexuel, par lequel chaque
« sujet » abordé se distingue radicalement des autres, se sépare du
troupeau). Une contamination réciproque de l’essai et de la fiction
(seule façon d’aborder, selon le mot de Musil, l’au-delà de la « sphère
ratioïde »).

fièvre et minutie

Toulouse-Lautrec, Artilleur et femme, 1886. (GIF) 

Le résultat ? Une écriture au souffle prosodique
contrôlé, fièvre et minutie, déchaînement de hargne ou d’enthousiasme et
détachement clinique comme si la peinture, ici, servait de réactif à
l’écriture, de pôle transférentiel, comme si l’énonciation d’Henric
s’acharnait à relever le défi que lui lance la peinture, jusqu’à obtenir
ce paradoxe : une complicité qui doit passer par la
fascination pour voir au-delà, une écriture à la fois « en surplomb »
par rapport à la peinture et en même temps « en écho » à l’espace
qu’elle suggère, aux gestes qu’elle expose, aux postures qu’elle décrit.
Et tant mieux si, à certains moments, on ne sait plus très bien s’il
s’agit de Watteau, de Toulouse-Lautrec, de Newman, ou d’Henric lui-même.
Et d’ailleurs, de quel Henric ? De celui, réservé, vaguement bougon,
que vous pouvez voir à certains vernissages ? Imaginez plutôt qu’un tel
livre n’aurait pu être écrit sans que son auteur, littéralement, n’entre
dans le tableau, ne devienne ce qu’il voit : le voilà qui émerge comme un somnambule à la façon du Gilles de Watteau [4],
qui sort pour aller prendre une cuite avec Pollock, et qui s’efface
soudain, et se dissipe dans la ponctualité dissolvante de Seurat, avant
de surgir comme un zip newmanien séparant l’éternité, et c’est aussi le
corps nu d’Egon Schiele en train de se masturber, et brusquement ses
jambes raccourcissent, se tordent, et c’est Toulouse-Lautrec, — mais
c’est la Goulue, tout aussi bien, et son étalage de chair idiote, avant
qu’une gifle colorée ne vienne la fracasser, la transformant en l’une
des Women de De Kooning, — voilà ce qu’il faut traverser, réellement, pour écrire La Peinture et le Mal, — eh oui, chers regardeurs de peinture, chers demi-sels nu milieu, c’est cela, un écrivain.
voir par l’oreille
Je trouve ceci, dans les Sermons de Saint Bernard : « L’oreille
s’ouvre la première à la vie, parce qu’elle fut la première porte de la
mort ; l’ouïe qui troubla notre vue doit lui rendre sa clarté
 ».
Autrement dit, contrairement au préjugé courant, c’est d’abord par
l’oreille que la peinture se laisse percevoir (il n’y a pas de
« vision » antérieure ou extérieure au verbe nous connaissons tous des
gens qui ne disposent que de quinze mots pour aborder la peinture, et
qui sont incapables de voir au-delà de ces quinze mots). Eh bien,
écoutez la voix d’Henric, son timbre, sa véhémence, son souffle. Ou
plutôt : entrez dans sa symphonie, dans sa densité, sa richesse
orchestrale, son rythme sans cesse relancé, son vacarme et sa
délicatesse, ses houles, ses fugues, ses dissonances — et peut-être, si
vous n’êtes pas trop définitivement sourds, commencerez-vous à voir ce
qui n’était pas visible avant lui. Saint Bernard, toujours : « Pourquoi vous efforcez-vous de voir ? Il faut tendre l’oreille ».
Guy Scarpetta, art press 67, février 1983.

*

(JPEG)
(JPEG)
Parviendra-t-on un jour à sortir de l’histoire telle que
nous l’enseignons, celle des dates et des régimes, pour s’apercevoir
que c’est celle-là, définie sans cesse par de nouveaux paris par rapport
à l’horreur et au Mal, qui est véritable et nécessaire ? En tout cas,
c’est ce qui s’annonce avec une passion peu commune dans La Peinture et
le Mal, extraordinaire « Discours sur l’Histoire Universelle de l’Art »
considérée dans la méditation sur ses époques successives de
représentations du Mal.
Au milieu de la chute générale et des représentations de
cette chute qui au cours des siècles firent la peinture, Henric laisse
tomber régulièrement des fragments de sa chute à lui, c’est-à-dire de sa
subjectivité, c’est-à-dire de sa manière particulière de tomber puisque
nous ne sommes que des projectiles désorbités, la bourre éparpillée
d’une explosion antérieure à notre chute, ou encore la volée inépuisable
de flèches assurément empoisonnées, lancées sur rien et pour rien, vers
aucune cible dans la nuit, ivres de leur propre bruit de grêle, de leur
infini bourdonnement. Autobiographie d’abord, à la fois discrète et
harcelante, puisque de même que le mouvement se démontre en marchant, la
chute ne se prouve jamais mieux que par l’aveu personnel de ses propres
instantanés de chute… Sans conscience de la chute, il n’y aurait
jamais eu de peinture, et toute peinture des grandes époques aura été
peinture de la chute jusqu’à ce que les effets se renversent dans la
dégringolade moderne qui est chute de la peinture.
le savoir de sa propre chute
Mais sans conscience de sa chute personnelle, il n’y
aurait pas non plus de savoir. Le savoir de sa propre chute est comme
une séance analytique ; il révèle l’infini opaque autour de vous, et
votre vitesse propre de chute. Avec humour, avec tendresse, avec pitié
ironique, à tout instant, Henric prend son pouls à lui dans cette course
de fond aux abîmes, mesure son propre régime de chute. Ses chapitres
s’écrivent au compte-tours. Des bribes pleuvent autour de nous, l’enfant
mourant auquel chaque après-midi il part donner des cours… Les
obsessions obscures d’une famille autour d’un poste de télé en une nuit
de Noël, résonnant de ruminations débiles, de pets, de broiements de
mâchoires… Deux adolescents se branlant sur une reproduction de
peinture de femme nue… Une autre femme surprise se torchant, comme un
flash de rituel magique… La peinture, toute la peinture, c’est une
femme nue, un cul de femme, les secrets du con caché… Une dissonance
qui se dénude. Osez dire que la nudité c’est le signe de l’état de
péché, tout bonnement et rien d’autre ; pas la transparence de la
société réconciliée avec elle- même, ayant triomphé de ses tabous ; osez
proférer ce blasphème, vous verrez les pudeurs se convulser, les
clameurs, la haine, la colère…
C’est pourtant ce que dit Henric. Traversant la galerie
de peinture avec un courage inégalé pour démontrer que le bonheur social
n’est sûrement pas l’avenir de l’homme, il allume projecteur après
projecteur sur l’enfer des toiles ressuscitantes, découvrant un défilé
d’écorchés, du sang, des radeaux de naufragés, des b ?ufs pendus, des
hôpitaux, des chutes et des combats de damnés, des femmes déculottées,
tordues. Peindre c’est comme soulever une jupe ; révéler les horreurs du
désir. le bon voisinage impossible de la vie sexuelle quotidienne et du
Verbe qui veut s’envoler ; mais c’est aussi suggérer la possible
transformation du Mal à travers la peinture, peu à peu, dans les
couleurs… Les noms ? Les noms qui poussent ces mains armées de
pinceaux à ces impudiques dégainages, ces déculottages, déplumages ?
Rubens, Tintoret. Delacroix, Watteau, Seurat. Toulouse-Lautrec, Egon
Schiele, De Kooning… Leur exorcisme crève les toiles, défait les draps
de lits des possédés, montre la voie de la liberté.
le bien ne sait rien du mal
Le Bien ne sait rien du Mal, et la Théologie qui en
savait trop a succombé à la Renaissance sous les coups du néoplatonisme
et du retour des vieilles hérésies plus ou moins rafistolées. C’est donc
à ce moment aussi que la peinture a pris la relève pour nous informer
sur le Mal. C’est même à ce moment, explique Henric, que la peinture en
tant que telle a commencé à exister. Le Mal est donc la raison pour
laquelle il y eut des peintres. Et plus encore, la méconnaissance du Mal
fut la cause de la naissance de la peinture, bien après la naissance de
l’art.

La conséquence de se prendre soi-même pour fin, c’est que ça vous
rapproche immédiatement, vertigineusement, de la Fin. Les pensées du
collectif sont l’image de cette Fin de tout. Par rapport aux médecins
maudits, neutralisateurs en blouse blanche, comme les artistes ou les
écrivains apparaissent immenses, titanesques ! Héros cyclopes dans la
fournaise ! Ce ne sont pas eux qui prendraient la trace d’horreur d’un
quiproquo pour le but de l’humanité… Ils se sont trop brûlés à la
vérité, celle de l’enfer sur la terre… L’humiliation des misérables,
la honte, la part maudite souffrante, les blessures, la possession, les
innocents martyrisés, l’inégalité des destins, l’épouvante des vie
perdues d’esclaves morts pour rien, le non-sens de la douleur… Le coup
de génie du livre d’Henric vient de ce qu’il noue rigoureusement le
développement de l’histoire de la peinture et le développement à travers
les âges des diverses interprétations fournies par la pensée sur ce
qu’on appelle le « problème du Mal », qui est bien le seul problème
auquel aucune technique, jamais, n’apportera la moindre solution, ce qui
fonde automatiquement en raison la fureur déchaînée de la peinture
comme savoir au vitriol sur le vitriol qui ronge l’être.

quand l’art n’était pas encore la peinture

Caravage, Martyre de saint Matthieu, détail. (GIF) 

Il s’agit donc, comme je le disais, d’un ample et chaleureux Discours sur l’Histoire Universelle. Avant
la naissance de la peinture, naissance si proche, presque
contemporaine, il y avait l’art simplement, le bonheur de peindre
calmement comme si la nuit noire n’existait pas, comme si la pitié ni
l’horreur ne battaient dans le c ?ur de la nuit. L’art n’est pas encore
la peinture, c’est un ample chant harmonieux, un accord parfait
cosmologique traduit en fresques et panneaux, mosaïques byzantines,
décorations, arabesques panthéistiques, vermicelles luisants,
serpentins, miettes euphoriques irresponsables. Fusion de la matière
employée avec le motif divinisé. Depuis l’aube des temps jusqu’à la
Renaissance, à travers coupoles et cavernes, temples, tombeaux,
bas-reliefs… Admirables symphonies d’ailleurs, mais communions
béatifiques, approbation, entente cordiale, fraternisation, eurythmie,
dans lesquelles tout simplement l’horreur et les ailleurs, le Mal,
s’intègrent à l’ordre du monde, s’y neutralisent, s’y normalisent,
s’identifient à ce monde qui ne serait pas lui-même fou mais habité
spirituellement, spiritualisable éventuellement, de toute éternité
sacré… A cette longue période de l’art, correspondent par exemple les
grandes pensées helléniques du Mal en tant que Destin, l’attitude
contemplative grecque devant la beauté de ce Destin aux prises avec
l’injustice des dieux dans une tragédie hallucinée… Ou encore
l’émanationnisme gnostique. Ou encore le dualisme manichéiste et sa
guerre des deux Principes…
Puis commence le christianisme, mais il faudra des
siècles encore pour que son lent développement favorise dans la
décomposition de l’art la naissance décalée de la peinture sortant de
l’art en le forçant. Que dit la théologie chrétienne ? Que le problème
du Mal ne se pose que par rapport à un Dieu responsable du tout de
l’existence, non-innocent du Mal mais en même temps seul lieu de
résolution possible du conflit du Mal. Seul à pouvoir tirer du Mal un
imprévisible Bien. La théologie affirme que le Mal est le non-être, que
sa réalité est celle du vide, du lapsus cosmique, du rien qui noircit
tout l’enfer, de l’absence qu’on appela Satan et qui est plus simplement
la convulsion insoutenable que laisse le creux de l’amour qui manque…
N’appelons Mal, disait Pascal, que ce qui rend la victime de Dieu
victime du diable…
mondrian en savonarole
Mais le christianisme lui-même a encore du chemin à
faire pour sortir de sa naissance, échapper à la mosaïque et aux
mirlitons byzantins, entrer dans son âge royal de discours sur la
Révélation connaissable qu’on appelle Théologie, faire enfin éclater ce
supérieur savoir institutionnel sur le scandale du Mal qu’on nomme
l’Eglise catholique. Le catholicisme, qui est aujourd’hui la cible
normale, obligatoire, de toutes nos hérésies masquées devenues visions
du monde naturelles, n’aurait jamais existé sans la lutte qu’il a dû
mener justement contre les hérésies. Comment séparer à coup sûr la
vérité de l’erreur ? La réponse est venue peu à peu. Très vite on a
appelé catholique la doctrine de vérité. De katholou,
universel… Ignace d’Antioche a été le premier à employer la formule
pour désigner l’Eglise à la fois du point de vue géographique (le
christianisme partout) et du point de vue théologique (la vraie Eglise
de Jésus-Christ). La Trinité, la grâce, les sacrements… La doctrine
s’est péniblement fixée, à travers des successions de Conciles, contre
les assauts hérétiques. Il faut lire le passage fantastique où Henric
s’amuse à imaginer rétrospectivement nos grands prêtres de l’art
contemporain, nos petits lares tutélaires, dans ce qui aurait pu être
leur rôle à l’époque des hérésies vivantes et de tous les paganismes :
Duchamp en Galle châtré de la Grande Mère, Breton-Pélage,
Malévitch-Arius, Mondrian ou Newman en Savonarole et Luther, enfin la
cohorte moderne de nos derniers bricoleurs répétant avec leurs cocottes
en papier, à l’autre bout prostré d’un très long cycle idolâtre,
l’érection orgiaco-égyptienne de cette «  ?uvre d’art » que fut le Veau
d’Or…

Mais revenons au XIe siècle, c’est-à-dire à la rupture décisive d’où
sort l’Eglise catholique. 1054, le grand schisme, fracture de
l’Occident et de l’Orient. Désormais deux mondes se séparent.
L’orthodoxie et le catholicisme. Byzance d’un côté, Rome de l’autre…
Ce n’est sûrement pas par hasard que Rome alors se débarrasse des
mosaïques d’ailleurs sublimes de Sainte-Sophie pour faire naître la
Théologie dont l’affaiblissement à la Renaissance fera naître la
peinture.

Le catholicisme, comme chacun sait, est une longue
chaîne de dogmes absurdes et de commandements révoltants. Un vrai asile
scolastique de fous insultant à la dignité humaine. Le pire dogme pour
les petits hommes est bien sûr celui de la Faute, la thèse du péché
originel avec son scénario révulsant. Jamais ils ne pardonneront au
mythe biblique son cynisme par rapport aux mythes naturels. Cette Faute
libre, irreprésentable, inconceptualisable et fatale, temporelle et
intemporelle. L’acte sexuel n’existe que pour vous donner à voir une
représentation possible de l’acte manqué, c’est-à-dire du Mal lui-même.
C’est pourquoi la Théologie insistera avec une telle constance sur la
sexualité, jusqu’à se faire vite repérer par les bêtes sexuelles — si
peu sexuées ! — que nous sommes. Jusqu’à se faire vite accuser
d’obsession obscène, de perversion, de fascination douteuse et louche,
de complaisance criminelle. C’est pourquoi aussi la peinture, quand la
Théologie succombera, recommencera à ses propres frais la même
scrutation implacable, la même plongée dans le tourbillon, la même
désagrégation des apparences, la même curiosité malsaine pour ce qu’il y
a sous la jupe ; un cul, un con, des cuisses, des poils, un écorché, un
naufrage, des damnés en train de tomber, une hémorragie, un hôpital,
des pugilats de corps qui se croient nus… Représentation de l’enfer… Sait-on que ce que les manuels de confesseurs appelaient la « délectation morose » consistait à s’attarder complaisamment à la représentation
en pensée et en paroles d’un acte sexuel passé ? La confession ne s’est
développée que pour donner des lois (par un dialogue, par un échange de
représentations) à ce vertige solitaire…
Eh bien la peinture c’est la même chose que la vieille
confession ridiculisée : mettre en gros plan la chose qui les tourmente,
leur négation peccamineuse, l’acte manqué qu’ils travestissent en
optimisme corporel. L’acuité critique du livre d’Henric, sa virtuosité à
éclairer simultanément l’énigme du Mal par les langues de feu de la
peinture et l’histoire de la peinture par le flamboiement du Mal, vient
d’une connaissance théologique aussi précise que le jugement esthétique
qui double cette connaissance. Si la question de la perdition et du
salut renouvelle de façon formidable la théorie de l’art, ses
catégories, les critères de la sensibilité, c’est qu’elle permet de
prouver qu’on sait d’où vient son propre souci de jugement, sa volonté,
sa pensée, son désir de connaissance. Avant la peinture, donc, il y eut
l’art ; comme avant la Théologie il y eut Platon ou Mani. Il y eut les
murs fresqués des tombeaux ou les coupoles mosaïquées de Byzance : des
foules de visages interchangeables, l’indifférencié, la confusion, le
déroulement de la troupe fusionnée, égalisée, uniformisée. Puis voilà le
Quattrocento, l’effondrement de la Théologie sous les coups du
néoplatonisme, la Renaissance si bien nommée puisqu’elle fut renaissance
des vieux mythes, et a contrario en même temps, à rebours et coupant le
flot, la naissance de la peinture.
le repentir
Pour la première fois la peinture ! Pour la première
fois le pinceau qui, comme la verge d’Aaron, divise l’écoulement des
eaux. Pour la première fois la couleur découpant les zones de l’abîme.
Pour la première fois le chevalet (ce terrible instrument qui fut
d’abord outil de torture avant de prendre l’art dans ses brodequins pour
lui faire avouer la peinture) sur lequel dégringole la couleur qui
vient de lâcher les murs pour la toile. Pour la première fois
l’utilisation de la peinture à l’huile qui justement, dit Henric, permet
à l’inverse de la fresque le repentir, c’est-à-dire le sentiment de
l’erreur, la vision de l’acte manqué, la conscience répétée de la Faute
et son interminable confession : confiteor peccavi
Pour la première fois l’huile, les Saintes Huiles… Pour la première
fois l’Un tout seul, le personnage et son péché, la silhouette en chute
dans le temps, saisie, portraiturée en gros plan, prise au plus cru du
mystère : à l’instant où, de la confusion, de la fusion, de
l’indifférencié, s’arrache une individuation… Le Mal se transforme
enfin en couleurs, comme avec la Théologie il s’était transformé en
intelligence doctrinale. Et dans ces conditions, à présent, est-ce
vraiment si scandaleux, même si ça fait grincer des vieux dentiers,
qu’Henric nomme catholiques, c’est-à-dire universellement informés, des
peintres comme Delacroix, comme Poussin, comme Watteau défroquant Vénus,
comme Seurat se tuant à répartir le semis de nos poussières en chute,
comme Toulouse-Lautrec démontrant qu’on peut toujours tomber plus bas,
comme Schiele saisissant au vol son regard de brochet mort au moment où
il se masturbe, comme De Kooning écartelant ses Women, ventouses aspirantes [5] ?
Et ensuite, Henric est-il si loin de la vérité lorsqu’il révèle l’effarante décrépitude
de la peinture dite contemporaine par rapport à ces catholiques ?
Lorsqu’il dévoile le formidable affolement moderne pateaugeant entre
organique et alchimique, mystique, féminique, suprématique, magique,
surréalistique, cosmique, schismatique, érotique et pathétique ? Bidets
vulvaires, futurismes, totems culturistes, souci social, retours
d’illuminisme et de sacré… Si la peinture moderne est devenue synonyme
de décrépitude, c’est qu’au lieu de s’informer frénétiquement et
catholiquement du Mal, elle a cru pouvoir se passer de la question, elle
l’a niée violemment par toutes les immersions qu’on veut, les espaces
blancs sans interdits ou les bains de siège dans les drippings.
Et comme tout ce qui nie le péché originel, elle s’est mise à tomber
encore plus vite. Et comme tout ce qui nie le déchu, elle s’est mise à
déchoir plus fort, c’est-à-dire à perdre la moindre chance de jouir en
dépit des enfers. Elle s’est mise à s’arranger avec l’horreur, elle a
fini par lui ressembler. On a connu le mal du siècle, nous voilà dans le
siècle du Mal et il y a bien peu d’oreilles pour en entendre passer le
glas, mais énormément au contraire de ferveur religieuse pour croire et
faire croire que ce Mal n’existe pas… A quelles conditions la peinture
a-t-elle un jour été possible ? A quelles conditions un autre jour
est-elle devenue si désastreuse ? A ces deux questions fondamentales, le
livre d’Henric donne une réponse exhaustive que nul ne pourra plus
ignorer.
je suis plus athée que vous
Si l’on se souvient de l’admirable entreprise de Malraux
sur l’art (à laquelle cet essai rend, comme à celle de Bataille,
l’hommage qu’il convient), on pourra mesurer en lisant la Peinture et le mal
les terribles changements survenus dans notre monde. De ces
changements, la conséquence est ici une lucidité neuve sur ce monde et
sur sa noirceur. Malraux voulait fonder en signification la destinée
humaine. Il parlait de la main de l’artiste tremblante de l’honneur
d’être homme. Au moins avait-il commencé, parmi les nains qui étaient
ses contemporains, à s’arracher aux conditionnements et à tous les
conditionneurs. Mais il appelait une culture universelle débouchant sur
une fraternité. Il chantait l’intemporel, les dieux, le spirituel… Ce
vague vocabulaire des vagues des marées trop humaines était un
vocabulaire religieux. Une voix revenant au sacré, c’est-à-dire toujours
au monde… Par sa déclaration d’amour adressée à quelques peintres,
Henric, lui, fait parler la peinture, lui fait confesser brutalement ce
qu’elle avait de plus cruel à dire à la fraternité humaine : oui, je
suis plus athée que vous ; oui, je suis bien plus avertie ; non, même en
rêve vous n’imagineriez pas les atrocités que je déploie, les
représentations du Mal que je peins ; car de ce Mal, sans le savoir,
vous êtes les incarnations, c’est-à-dire la croyance vide qui veut à
tout prix pour toujours le plein neutre meurtrier du monde…
Voilà ce que la peinture lui a dit, dans les yeux et
dans les oreilles, et voilà ce qu’il a transcrit contre la communauté
des consciences religieuses malheureuses qui ne veulent pas reconnaître
le monde comme irréparablement fracassé. Le salut ne sera plus jamais
là, le salut est toujours ailleurs. Dans ces toiles, par exemple,
là-haut, la voûte toilée qui crève l’écran… La poussière des toiles…
Ces étoiles…
Philippe Muray, art press 67, février 1983.

*

 

Le Crucifix de Cimabue. Détail, le bras du Christ (art press 67, février 1983. (GIF)

des couleurs, tu m’en as redonné

par Marc Devade
Décembre 1982
Qui donc, cher Jacques, pourra réduire ton livre à une
opinion quand il s’agit d’une éthique. Bien qu’il soit plein d’idées à
débattre et dont tu débats toi-même, il laisse plus encore sous la
pression d’une oeuvre de chair. Et je dirai que c’est un livre osé, non
pas tant qu’il y ait du sexe plein la langue, mais parce qu’il ose
au-delà des formes donner sens à la chair picturale. Cette chair, « la raison pour laquelle fut inventée la peinture à l’huile »
comme dit de Kooning que tu cites, c’est ce dont s’est fait le verbe.
C’est le moment de se ressouvenir, en cette fin d’année, que la peinture
naît du jeu de la parole, que c’est un acte intérieur, subjectif, de
parole avant que d’être objet pour la galerie ou le musée ; et dans cet
acte de parole, le geste qui s’y joint en peinture tourne autour de la
couleur de la voix.

Voilà en vérité un livre qui redonne des couleurs à la peinture en
t’en faisant le porte-voix ; elle en a bien besoin au milieu des
sous-produits composites, fabriqués de toutes pièces, qui s’exposent.
Des couleurs, tu m’en as redonné au point de le signer d’enthousiasme
des deux mains, ton livre, si tu m’y autorises. La lecture de ses
épreuves, au milieu des miennes, a été pour moi cet « acte de guerre contre la nature, la vie, le destin, la mort » dont parle Artaud en exergue.

Tu sais comme le Malin (et les malins…) me laisse peu
de répit et que sans cesse il veut me couper la parole, et le geste.
Rien de plus insupportable pour lui que le verbe se faisant chair pour
que la chair se fasse verbe : la peinture en acte (action painting)
comme action de grâce, de profundis clamavi

Là-dessus ton livre en dit long et beau, de la beauté du diable : à
croire que la peinture est le mal si elle est chair de la chair ou fait
corps avec le peintre, si elle est être plus que faire. Merci pour ce
bonheur d’écriture, felix culpa… « Nous n’avons plus que l’art pour ne pas mourir de la réalité  ». Tu sais aussi que la peinture que je peux « Als Ich Can »
(comme dit la devise de Van Eyck) est celle qui se fait chair et ne
prend pas corps parce qu’elle ne peut plus le voir… en peinture :
souffrir dans sa chair détruit peut-être l’image d’un corps qui
chuterait vers sa gloire. Ne serait-ce pas cela l’art dit abstrait (de
Picasso à Mondrian) que le siècle le plus meurtrier de l’histoire a
inventé. L’art contemporain ne peut échapper au virus mortel de la
guerre incessante qui décompose les corps ; le temps des sacrifices
prend le devant de la scène et si l’on en connaît encore ici ou là le
commencement et la fin (la figure du Christ) on ne la voit plus venir à
l’âge des charniers (de la chair). En attendant quelques coups de
pinceau en passent par là et dessinent

la tombe qui (nous) reçoit

elle ne recèle nulle détresse

elle m’ouvre le ciel

elle ferme l’enfer (Bach. Passion selon Saint-Jean)

Ce point, ce trou où la mort est ici déjà présente, c’est celui de la
dérision des corps et celui où la chair se déride pour s’infinir.

Ton livre, je le place à cette intersection, comme un éclair qui nous enseignerait

« come l’uom s’eterna

« Non vi si pensa, quanta sangue cast » (Dante).

Ton ami, Marc Devade [6]

*

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Pourquoi, dans l’avertissement à La Peinture et le mal,
citant les grands livres contemporains sur la peinture — le Manet de
Bataille, le Van Gogh d’Artaud, le Saturne de Malraux — ai-je oublié L’Oeil écoute
de Claudel ? Quel fabuleux coup de main, en effet, vient me donner, de
manière rétrospective, Claudel — le plus efficace, incontestablement,
après celui de Baudelaire. Malraux, à côté, il faut bien le dire, a le
geste un peu lent, emprunté, désordonné, brouillon, hésitant… Allons,
enfonçons le clou : le défaut de catholicité ne pardonne pas ! Claudel,
lui, a le geste sec, tranchant. Il abat toujours son énorme paluche
juste au défaut de la cuirasse, à l’endroit le plus fragile, le plus
menacé du bloc à fendre. Un maître en karaté, en quelque sorte. Son côté
oriental… « Connaissance de l’Est », la Chine, le
Japon , la pratique du plein et du vide, l’importance du signe, la
primauté du dessin, la fonction de la lettre… Un rien de tao et de zen
greffé sur de la « pure doctrine catholique » et vous avez un outil d’une violence inouïe !
voix
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Et d’abord, comme le titre du recueil l’indique d’emblée, la peinture c’est bien moins une question d’oeil que d’oreille. « La lumière, dit l’Ecriture, a science de la voix et contenance de tout ». De tous les arts, elle est, la peinture, la plus menacée par l’idole. L’idole : eidolon :
ce qui se voit. Seule la voix peut casser ce jeu mortifère de l’image
en miroir sur quoi bute et vient s’épuiser le regard. Plus qu’une
vocation, la peinture est « provocation ». Aller au-devant de la Voix. Appeler, interpeller, inciter, exciter, provoquer.
Provoquer en combat singulier. Duel. Un contre un. La voix contre la
Voix, et inversement. Une guerre. Tous les moyens sont bons ! Pas de
moralisme là-dedans, mais le don de prophétie. Sexe, théologie :
travailler avec cette tenaille-là, avec les deux mâchoires
complémentaires de cette pince-là. Pour mettre au jour ce que Claudel
appelle « les obscurs trafics d’Anima ».
moralisme prophétie
Claudel, dans « l’Art et la Foi » : « le don de prophétie est d’ailleurs nettement distinct de la valeur morale du bénéficiaire ».
C’est bien le plus difficile à faire avaler à tous les puritanismes :
protestantisme, rationalisme laïque, humanisme…. Déjà l’idée de
sacrement … ; mais, en plus, que la valeur du sacrement ne dépende en
rien de l’attitude morale de celui qui l’administre… ! Pourquoi, dès
lors, s’étonner que les peintres évoqués par Claudel, ceux aussi dont
j’ai parlé dans « la Peinture et le mal », aient pu être, à la fois, de grands catholiques et de grands débauchés. « Il est bien remarquable, écrit Claudel, que
ce paradis de la chair (j’ai cité Titien mais je pourrais nommer
Véronèse, Tintoret et Rubens) ait été rassemblé par les souverains les
plus purement et les plus ardemment catholiques qui aient jamais honoré
le trône d’Espagne à l’époque du plus grand développement de la
mystique, celle de saint Ignace, de sainte Thérèse et de saint Jean de
la Croix
 ».
Où ai-je lu récemment le récit de cette scène qui se
passe en Irlande au début du siècle ? : un soldat de l’armée secrète,
catholique, est blessé à mort dans la rue au cours d’un combat. Il
cherche un prêtre. Il en trouve un à la sortie d’un pub jusqu’où il a
réussi à se traîner. Le prêtre est allongé dans le caniveau,
complètement saoul, baignant dans son vomi. L’agonisant, lui,
barbouillé de son sang, prend la main du prêtre demi-inconscient, la
guide vers son front, lui fait dessiner son signe de croix.
L’absolution. « Au nom du père, du fils… »
Bouleversante scène ! La débauche, la douleur, la mort, le vomi, le
sang, et les opérations du Saint-Esprit… La vérité de la peinture au
plus près de cette scène-là !
fresque huile pensée
Fin de la fresque et de la mosaïque, la peinture sort de l’église. Le catholicisme, élément moteur. « Saint François en flammes fait sortir Giotto de son baquet de plâtre et Giotto derrière lui tire tout l’art italien. » Tire toute la peinture. Celle-ci n’est plus, comme la fresque, de l’ordre de l’harmonie mais, dit Claudel, de celui d’une « combustion« . Une « fournaise« . « La couleur n’est pas un état stable. » La fresque ne fut la plupart du temps « qu’un décor sur un mur, un bas-relief aplati et colorié ». Souvent prévaut « une rhétorique éloquente ». Le peintre « tartine sur d’énormes surfaces ». Il s’agit de rendre « les murs habitables ». Avec l’huile, le tableau sur chevalet, se produit alors « une dilatation intérieure », surgit une « parole intérieure au cadre ». « Resserrement » ; « intensité », « excursions en profondeur ». Echange de un à un. Nous voilà « réduits par le cadre à une solitude idéale ». La visée de l’artiste désormais ? : « dégager un sens ». Retenons cette très belle définition de la peinture par Claudel : « c’est la pensée elle-même
surprise en plein travail au moment où l’idée s’y introduit et y
pratique une brèche qui détermine l’ébranlement de tout l’ensemble
. » Et quand la peinture entre-t-elle en agonie ? Sèche réponse de Claudel : « quand elle n’a plus rien à dire ».
la peinture la lettre
Claudel compare le peintre à un kabbaliste occupé au « fouissement infatigable de la lettre ». Patiente activité de décryptage. « Des
textes à déchiffrer, c’est ce que pendant plusieurs siècles l’art
pictural de l’occident ne s’est pas lassé de nous présenter
 ». Son pinceau, au peintre ? : « l’arme des scribes sémitiques ». L’acte de peindre ? : une exégèse. « Le feu dans l’exégèse de la couleur. »
la peinture l’argent
Claudel, catholique et actionnaire de Gnome et Rhône !
Le scandale, n’est-ce pas, pour la bien-pensance progressiste. Et en
plus, écrivant sur la théologie ou la peinture, il ne cesse d’employer
des mots comme « transactions« , « virages d’intérêts« , « valeurs« , « encaissements« , « contrats« , « banque« , « capital« …,
comme s’il y avait un lien entre tout ça. Or, affirme Claudel ; il y en
a bien un. Depuis que la peinture est né, c’est-à-dire est devenue un
objet de spéculation, une valeur d’échange, « le commerce n’a pas cessé ». Signe de santé, selon lui. La peinture comme la monnaie est un signe.
Claudel sait qu’elle appartient aussi, du coup, au monde la chute. De la mort. Les débiles délires avant-gardistes sur l’homme nouveau
et ses vols interplanétaires ne sont pas pour lui. En bon catholique,
il a les pieds sur terre. Il sait ce que sont les lois de la
gravitation, le poids d’un corps, le lest d’un sexe, le pesant de la
mort. La peinture, pour lui, constitue une sorte de « comité de réception », « d’avant-garde à notre rencontre du tombeau ». Elle est l’expression non d’une harmonie, mais d’une désagrégation, d’une décomposition. Le peintre est à l’image de chaque personnage de La ronde de nuit : une ombre, un fantôme « en marche à la conquête de ce qui n’existe pas ».
la peinture l’Incarnation
Catholicisme, c’est-à-dire pessimisme radical de Claudel. « Le catholicisme, explique-t-il, présente trois avantages, il apporte la Louange, le Sens, le Drame ». Et de citer Pascal : « le dernier acte est toujours sanglant, mais il est toujours magnifique. »
Le Drame : l’Incarnation, le passage du Verbe dans un corps. Lien de la
peinture à ce dogme fondateur. Nécessité de tenir ferme les deux bouts
de la double nature de l’homme : « vermine et explosion radieuse », « gloire et croix », chair et esprit.
Lâchez l’un ou l’autre bout : les hérésies arrivent au galop. La
« décadence » de l’art, pour Claudel, n’a pas d’autre origine. Par
exemple, ce « rôle trop violemment exclusif accordé à l’esprit dépouillé de la chair ». En France, quiétisme, Jansénisme, protestantisme, réunissant iconoclastie et puritanisme…

Van Eyck, L’Agneau mystique, 1432. (GIF) 

la peinture le sexe
La tableau à propos duquel Claudel parle de scandale, c’est L’Agneau mystique des frères Van Eyck [7].
Les inventeurs, dit-on, de la peinture à l’huile. Claudel indique
aussitôt le lien entre celle-ci et l’obscénité. Entre l’obscénité et la
théologie. Avec ce tableau fondateur, d’une part, « il ne s’agit pas seulement d’une oeuvre d’art, il s’agit d’un mystère, d’une proposition religieuse »,
d’autre part, avec cette ombre de la toison pubienne, c’est la première
fois qu’est suggérée crûment qu’Eve a bien un sexe. Claudel parle de « figures plus que nues, conscientes de leur nudité », d’« exhibition de foire ». Raide dévoilement. Le tableau se livre « béant et rigide, à la manière d’une curiosité foraine, aux regards de la multitude. » L’effet ? « violent, explosif ». La peinture, dira Claudel, n’est pas un art de surface mais de profondeur. Elle doit montrer les « dessous », mettre « le regard à l’envers ». C’est une durée « congelée en extase », une jouissance du dedans vide. « Pourquoi, se demande Claudel, n’y aurait-il pas une beauté intérieure, une beauté creuse une jouissance de la cavité ? »
tu es pris mon bonhomme
La peinture, expérience subjective abrupte. Le Mal en
action. Interpellation et sommation. Pour celui qui regarde, aussi bien.
« Happé par le tableau ». « Appel d’air ou appel d’âme ? ». Culpabilité multipliée. Honte. « Affiché pour toujours. » « Tu es pris mon bonhomme ! » dit le peintre. « Je suis braqué », hurle Claudel. Et pourtant le peintre lui dit, (nous dit), un peu comme Dieu, « montre-moi ta face car elle est belle ». Contradictoire mission de la peinture. Le peintre dès qu’il nous envisage n’aurait pu se passer de nous, « car ce n’est d’aucune créature que nous dirons qu’il aurait mieux valu qu’elle ne fût pas née » Quelle joie ! chaque un appelé. En même temps : peints nous voilà réels enfin : au rebut, vampirisés, cadavres, vrais défunts… Allons ! « en route vers le néant », titre la peinture…

Entre un nom et le vide, entre la grâce et la damnation, entre
l’extase et la congestion, l’art, quelle foutue gymnastique, quelle
crevante oraison !

(JPEG)

Rembrandt. La leçon d’anatomie du Dr. Joan Deyman, 1656.
Illustration de l’article de J. Henric dans art press 70.

*

La peinture comme une pensée

Par Philippe Dagen
(GIF)

Réédition
Réédité, l’ouvrage de Jacques Henric
fait l’effet d’un gant de crin, tout aussi douloureux et bénéfique que
lors de sa première parution en 1983.
Fin des années 70. Un romancier écrit son amour de la
peinture. Dans son livre, il est question de Titien, de Poussin, de
Watteau, du Greco, de Cézanne. Le risque de passer pour un attardé est
maximum. Depuis des années, il se dit que la peinture est morte, que le
destin de l’art passe par d’autres voies, qu’il n’y a plus rien à
attendre de ce trop vieux procédé. Que faut-il goûter en France, à la
fin des années 70, si l’on veut être, ou paraître, de son époque ?
Buren, Lavier, à la rigueur Supports/Surfaces. Pas Tintoret. Ce livre
est déplacé.
Fin des années 70. Un écrivain affirme violemment que la
peinture qu’il aime déclare et défend la liberté de l’individu, sa
singularité infrangible et qu’elle ne peut être que contre les lois du
nombre, de l’espèce, de la tribu ou de la classe, qui, toutes, au nom
d’un pouvoir ou d’un autre, d’un idéal ou d’un autre, aliènent, arasent,
éliminent, exécutent. Il considère ensemble oeuvres d’art, religions et
théologies, régimes et idéologies politiques, romanciers et poètes. Les
peintures y apparaissent comme des figures imagées d’une métaphysique
et d’une morale, et non comme des objets produits dans un champ
autonome, comme on disait alors.
Ce livre est à rebours.

Il l’est au point de traiter par la dérision quelques autorités : « On
pourrait s’amuser à distribuer les rôles : Duchamp en un de ces galles
païens, prêtre de la Grande Déesse se châtrant devant elle en poussant
des cris de victoire ; Breton fulminant contre l’idée de péché, en
Pélage ; Malevitch en ventriloque d’Arius, ne comprenant rien en bon
orthodoxe qu’il est au trois en un
 ». Autrement dit : une bonne
partie des avant-gardes artistiques du XXe siècle relève d’une analyse
de leurs sous-entendus religieux, de l’interdit de la représentation au
rêve de la fusion dans un grand Tout qui serait, de préférence, le giron
de la Déesse Mère. La question du Mal est décisive, selon que l’on
s’efforce de l’oublier ou, à l’inverse, de s’y engouffrer, de se risquer
dans « l’entre-deux », « entre refoulement originaire et levée du refoulement ».

Ainsi, Jacques Henric a-t-il écrit La Peinture et le Mal,
publié en 1983, salué par Guyotat et Sollers — ce qui, en un sens,
suffisait. On veut dire par là que l’ouvrage n’a pas connu le succès
trompeté à la télévision et la presse people, triomphes compromettants.
Il est republié, non par Grasset, son premier éditeur, mais aux éditions
Exils, ce qui lui convient à merveille.

SALUTAIRE
Le relire aujourd’hui, c’est vérifier qu’Henric
accomplissait en solitaire une opération terriblement salutaire. Contre
la doctrine des avant-gardes se succédant le long de la voie royale de
la modernité et du progrès réunis — « ces deux soeurs »,
dirait Homais —, il réfléchit autrement, rétablit des connexions,
suggére des connivences, va des causes morales aux conséquences morales
et ne s’empêtre pas dans les gloses des esthéticiens de profession. Loin
des discours révérencieux des historiens et conservateurs, il traite
Véronèse ou Poussin comme il faut : en contemporains, en artistes pour
maintenant, donc discutables, donc intéressants, pas en fétiches.
Rompant avec les doctrines autarciques des théoriciens, il ouvre d’un
coup une brèche, il fait tomber un pan de mur, avec ce que cela suppose
de casse et de dégâts quand la masse ne tombe pas pile où il faudrait
qu’elle tombe, quand l’argument n’est pas aussi efficace qu’Henric le
croit. Dans des genres opposés, son exécution de Duchamp et son apologie
de Seurat laissent sceptique.
On ne s’y arrête pas, cependant, parce que le livre va grand train au
fouet et aux éperons. Et parce qu’il rend à la peinture son mérite
essentiel : il tient un tableau pour une pensée, et, dans l’écriture,
grâce à son écriture, le démontre, de la toile à la page, avec des
descriptions splendides et des définitions justes. Sur Mondrian : « Il y a des tableaux qui ont été peints les dents serrées. » Sur Newman : « Il
y a ces zips, véritables coups de scie dans le volume peint qui n’ont
cessé à la fois de diviser et de faire insubmersible digue.
 » Sur Schiele : « Le
sacré, le néoplatonisme, la fusion extatique, l’androgyne primordial,
la réunion pour bientôt des moitiés… très peu pour lui.
 » Et il y a
les cris d’horreur et les grincements de mâchoires, ces moments de
repli, ces mouvements pour se tenir à l’écart auxquels se reconnaissent
ceux qui n’abdiquent pas pour le simple plaisir de se trouver d’accord
avec la majorité. « Refuser, donc, de venir faire oeuf
de plus dans le magma caviardeux des générations, se situer hors des
solidarité physiques de la chair mammifère
 » : on en est toujours là, à cette défense acharnée et isolée contre ce qui enrobe, ce qui englue, ce qui endort, ce qui tue.
On dira qu’Henric exagère et qu’il ne faut pas voir le
Mal partout. On le dira comme on l’a dit quand le livre a paru,
nonobstant les carnages du passé et du présent, nonobstant la réalité du
monde, qu’il est tellement plus facile de masquer derrière une jolie
tenture. Seulement voilà : Henric, lui, est de ceux qui arrachent les
tentures et griffent les peaux trop bien fardées, comme Degas ou comme
Picasso.
Philippe Dagen, Le Monde du 25.02.00.

***


[1] Des livres vous émeuvent plus que d’autres. Ce fut le cas, pour moi, de La peinture et le mal,
lu et relu au moment de sa sortie. C’est pourquoi, lorsqu’il m’a été
donné de rencontrer Jacques Henric, vingt-cinq ans après, c’est ce
livre-là que j’ai choisi de lui faire dédicacer.


(JPEG)

Dédicace de la première édition (1983), 25 ans après.


[2] Nul doute que Guy Scarpetta lui-même…


[3] Lacan.


 

[7] Voir analyse ICI.

 

 

 

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