Balade en littoralité avec Kenneth White

La poésie de Kenneth White est toute tissée d’oralité. Une oralité qui a commencé avec l’imitation des sons, le hululement du hibou et le souffle du vent.

J’ai découvert Kenneth White par les “Lettres de Gourgounel”. Plus tard, chez un bouquiniste, je trouve La Figure du dehors. Je lis et en moi quelque chose se met à respirer. J’en veux plus. Je lis tout ce que je peux trouver. Dorénavant, il fait partie de ces voix intérieures avec qui je tente de converser. Entretemps, je suis devenue conteuse. Et pratiquant ce métier, je pense sans cesse au monde ouvert de Kenneth White et me demande si mes histoires laissent passer suf­fisamment de vent pour y trouver une place. Passent les années. Puis un jour j’appelle : “J’aimerais faire un article sur l’oralité dans votre œuvre.” “Ok !”

On a rendez-vous à 15 h devant l’Hôtel. En attendant, je feuillette un grand carnet, où j’ai noté, sans ordre et sans méthode, des phrases, pour moi plus lumineuses que d’autres, extraites de La Maison des marées, Les Limbes incan­descents, Une Apocalypse tranquille, L’Esprit nomade, La Route bleue, Les Cygnes sauvages, Atlantica, Terre de Diamant, Le rôdeur des confins, Les rives du silence, Limites et marges, Un monde ouvert, Les archives du Littoral,… Je répète ces titres à haute voix, tout en jouant avec des galets lisses qui me tombent de la main un à un, ploc ploc ploc… À 15 h 7, une voiture se gare derrière le buisson, un corbeau croasse subitement, deux portières claquent, et ils débouchent de derrière le buisson : Marie-Claude et Kenneth White. “Bonjour, bonjour!

Laissez-moi vous présenter les lieux.” On est là sur un promontoire. Au bout de l’Europe, face à l’Atlantique. Il y a de l’air et des ciels changeants. Trois bâtiments dans un beau jardin : dans l’un, une grande che­minée ancienne tout en pierre : “C’est là que s’asseyaient autrefois les conteurs !” La maison a été nommée Gwenved, “Le pays blanc”. Dans un vieux livre Les Triades de l’île de Bretagne, on dit que l’on peut trouver trois choses dans le cercle de Gwenved : la puissance première, la parole première, l’amour premier. L’atelier est aménagé dans l’ancienne grange, juste au-dessus de l’ancienne étable, qui est aujourd’hui la bibliothèque. Dans l’atelier, un corbeau et un goéland, posés sur les poutres de la char­pente, me regardent d’un air indifférent. “Mes oiseaux totémiques!” Par terre, des pierres sont posées sur des dossiers de toutes les cou­leurs. “C’est le travail en cours, je préfère avoir une vue globale. Et puis ça me convient que l’écrit reste en contact avec la pierre…” Au mur, les cartes des voyages. Émouvante celle du Labrador, qui avait été si difficile à trou­ver (il faut lire La Route bleue si vous voulez en savoir plus). Des cartes océaniques aussi. Et une carte des vents… “Regardez ce lièvre, il me plaît.” Je regarde le dessin d’une fine tête aux grandes oreilles élancées (pour mieux capter la musique du monde ?). “Je vous remercie vrai­ment de me consacrer un peu de temps, je sais que vous avez beaucoup de travail !” “C’est que le sujet m’intéresse : l’oralité est au cœur de mon travail!” Entretemps, Kenneth White s’empare d’un tambour de chamane où sont dessinées les traces d’une histoire inuit et me fait rire avec une démonstration d’un début de danse cha­manique. Je crois qu’on est prêt. On peut entrer dans le vif du sujet.

On est installé dans la bibliothèque. Kenneth White sort les notes qu’il a préparées. Je me cale dans mon fauteuil, je n’ai plus qu’à écou­ter. Il relit les premières phrases du document posé sur ses genoux. Puis il me regarde, l’œil malicieux : “Je vais maintenant vous révéler un secret : mon vrai nom. Je signe Kenneth White (et ce n’est pas un pseudonyme). Mais on ne sait habituellement pas qu’entre Kenneth et White, il y a “John Dewar”. Dewar, en gaëlique, signi­fie : “l’étranger, l’errant” mais aussi “le gar­dien de mémoire”. Ça me plaît, ça ! Et s’il existe un fameux distillateur de whisky de ce nom, celui qui nous intéresse ici (encore que… le whisky et les contes, ça va bien ensemble !) était un forestier et un grand collecteur de contes.” Donc, Kenneth White est relié aux conteurs par le nom… Mais il l’est aussi par le sang. “On contient tous beaucoup de choses, mais parfois on ne le sait pas.” Son grand-père était comé­dien ambulant, à la fois joueur de cornemuse, danseur et conteur. Étymologie et généalogie donc, comme laissez-passer en terre d’oralité !

D’abord, je voudrais vous montrer ces livres.” Posés sur la table devant nous, les 4 volumes de Popular Tales of the West Highlands de J. F. Campbell. “J’ai acheté ces livres quand j’avais 18 ans, je m’y suis plongé des années durant.” Il s’agit de recueils de contes collectés en Écosse pendant le XIXe siècle. J.-F. Campbell était géologue, historien, voyageur, polyglotte et artiste. Donc particulièrement bien outillé, du point de vue de Kenneth White, pour explo­rer toutes les facettes du conte. Il faut revenir aux temps lointains où bouillonnait en Eurasie un foyer de populations qui se sont un jour mises en mouvement, vers l’Ouest (les Celtes, les Scythes) et vers l’Est (vers l’Inde, le Japon). Ces populations ont laissé derrière elles des contes. Et dans ces contes, on trouve les traces (confuses, mélangées) de tout ce mouvement de peuples et de l’esprit. “Ce qui m’intéresse c’est que la base est vraie. On trouve dans les contes des traces d’émotions (liées notamment à la création de nouveaux objets : le choc de se voir pour la première fois dans un miroir !) et de paysages vécus avec une intensité telle qu’on ne la connaît plus aujourd’hui. On est loin d’un univers de fantaisie à destination des enfants. Non, au contraire, les contes sont les traces d’un monde réel, de vies anciennes. À travers les contes, on a accès à un foyer de culture immense, à une énergie intellectuelle et spirituelle très dense.

C’est sûr, Kenneth White aime les livres et sait que pour des esprits vivants ce ne sont pas des choses mortes. C’est sûr, il est un écrivain. Il écrit des récits de voyages (faudrait-il dire : il retrace les itinéraires de ses explorations de territoires ?), il écrit des essais (faudrait-il dire : il dresse la cartographie d’un monde ouvert ?), et il écrit de la poésie (faudrait-il dire : il concentre dans quelques mots toute son expé­rience du monde ?). Mais si l’écriture est sa pratique, ce qu’il recherche c’est une écriture

pleine de force orale. Il cite Montaigne : “Le parlé que j’aime c’est un parlé simple, tel sur le papier qu’à la bouche. Un parlé sec, succu­lent et nerveux, court et serré.” Lui, il le dirait dans ces termes : “La grammaire (sa logique et sa précision) avec toute l’énergie d’un cri.” Dans les contes, on trouve cela. Une vivacité stimulante : langue énergique et pensée rapide. “Ça va très vite dans les contes, ça bondit, on ne s’embarrasse pas de longs développements, causes, conséquences…” On change rapidement de lieux, d’identités. Il me lit un extrait : “Il tira sur le cerf, qui fut un vieil homme, qui s’est changé en poussière. Et la poussière fut balayée par le vent.” Il relit, se réjouit. “C’est ça que je cherche, une condensation très synthétique d’événements, des sauts de l’intelligence.

Je me suis aussi toujours intéressé à la per­formance publique.” Jeune étudiant, il lisait ses textes dans des amphithéâtres, des cafés, même dans une église. “Je faisais ça natu­rellement, j’en ressentais le besoin.” De tout

temps, la performance publique a été une manière de maintenir l’humain au contact du dehors. Cela ouvre l’espace. C’était ce que faisaient les rhapsodes grecs, et avant eux les chamanes. “Aujourd’hui, on assiste à une pro­gressive réduction de l’expérience de l’univers. Les esprits se ratatinent dans une rationalité étriquée, on s’enferme dans la psychologie de la petite personne. On a perdu le contact avec le Grand Monde, avec ses bruits, ses rumeurs, avec son oralité. L’Univers a des sons, des rythmes. L’une des parties centrales de ma pra­tique, à la fois par l’oral et par l’écrit, c’est de capter ça.” Aujourd’hui encore, Kenneth White tient à conserver cette pratique de l’oralité, que ce soit par des lectures ou par des conférences. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’avoir quelque chose à dire, de capter le public, et de créer un espace où l’esprit des gens puisse s’épa­nouir. Mais il souligne en riant que ce n’est pas évident, c’est un art. Quand il s’agit de lire de la poésie, souvent, les comédiens dramatisent trop, ils n’entrent pas vraiment dans le poème, alors ils font des gestes, retiennent longuement leur respiration, et déclament dans un rythme syncopé. La bonne manière, selon Kenneth White, allie force et sobriété.

Je m’agite dans mon fauteuil : “Mais d’où vous vient ce sens de l’oralité ?” Long silence. “Ça a commencé quand j’avais 13 ou 14 ans.

Il vivait dans un village au nord de l’Écosse. Mille habitants. L’avant-pays : le rivage. Vagues, rochers, oiseaux. Et l’arrière-pays : champs, forêts, landes, montagnes. “J’avais 13 ans, je ressentais ce besoin, entrer dans le terri­toire, mais avant je voulais me nettoyer l’esprit, me débarrasser de tout ce qui m’encombrait.” Puis seulement il entrait, pas à pas. D’abord, il y avait les champs, passer à côté des animaux domestiques, les vaches, les brebis. Beaucoup de sympathie pour les animaux. Mais ce n’était pas encore ça. Il fallait aller plus loin, pour trouver ce qui était cherché, vaguement. Ça commençait dans la forêt… Il y restait des heures. De jour comme de nuit. À écouter. Un sentiment d’extase. Être hors de soi, être dans quelque chose de plus grand. Mais il n’y avait pas de langage pour dire ça. Le langage social ne convenait pas. Le langage religieux s’en écartait encore davantage. C’est alors qu’une autre manière s’est imposée : imiter les sons. Le hululement du hibou. Le souffle du vent. “C’est là que ça a commencé pour moi : l’oralité. Imiter les sons, c’était le seul langage adéquat dans cet espace. Aujourd’hui encore dans mes textes, toujours ils reviennent, ces cris d’oi­seaux, le goéland, le corbeau, le bruit du vent et des vagues…” Plus tard, devenu écrivain, il a trouvé un mot pour dire cela : littoralité. Littérature et oralité. Et aussi, l’idée de littoral qui renvoie au rivage, bordure de mondes, et qui contient cette syllabe “ora”, la bouche de la terre… Cette expérience physique d’une ouver­ture (s’ouvrir à la rumeur du monde) revient dans les livres, parfois les conclut. La Route bleue se termine par un grand vent sur la baie d’Ungava : “megamoowessoo, megamoowes­soo…” qui est aussi un vieux mot indien. Le voyage relaté dans Les cygnes sauvages finit dans l’Hokkaido, tout au nord du Japon, dans un grand hou hou hou, l’arrivée des oiseaux. “Soudain le vide fut rempli de clameurs et de battements d’ailes…”

Notre entretien se termine bientôt. Kenneth White a commencé avec un secret et termine avec un autre. “J’ai même un jour commencé un recueil de contes… J’avais choisi vingt contes parmi ceux que J.-F. Campbell a récol­tés. Le projet n’a pas été achevé. Mais j’en ai un ici que j’ai réécrit.” Et, moment précieux, il me lit (raconte) une histoire de corbeau et de grand vent, une histoire de femme qui passe de vallon en crête et de crête en vallon… “Oui, ça se termine comme ça… Peut-être peut-on dire que, si on veut vraiment entrer dans la réalité du monde, il faut aller de vallon en vallon, de crête en crête, et c’est une recherche qui ne sera jamais finie…

Je saurai m’en souvenir, Kenneth White… et de ceci aussi : le conte et l’oralité, belles voies pour entrer dans la vaste et sonore réalité du monde!

Propos recueillis par Catherine Pierloz. Archéologue et musicologue de formation, elle est devenue conteuse après s’être consacrée, un temps, à l’enseignement.

 

 

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