Borgès / Tlön uqbar orbis tertius

Hume nota pour toujours que les arguments de Berkeley n’admettaient pas la moindre réplique et n’entraînaient pas la moindre conviction. Cette opinion est tout à fait juste quand on l’applique à la terre; tout à fait fausse dans Tlön. Les peuples de cette planète sont – congénitalement – idéalistes. Leur langage et les dérivations de celui-ci – la religion, les lettres, la métaphysique – présupposent l’idéalisme. Pour eux, le monde n’est pas une réunion d’objets dans l’espace; c’est une série hétérogène d’actes indépendants. Il est successif, temporel, non spatial. Il n’y a pas de substantifs dans la conjecturale Ursprache de Tlön, d’où proviennent les langues « actuelles » et les dialectes : il y a des verbes impersonnels, qualifiés par des suffixes (ou des préfixes) monosyllabiques à valeur adverbiale. Par exemple : il n’y a pas de mot qui corresponde au mot lune, mais il y a un verbe qui serait en français lunescer ou luner. La lune surgit sur le fleuve se dit hlör u fang axaxaxas mlö soit, dans l’ordre : vers le haut (upward) après une fluctuation persistante, il luna. (Xul Solar traduit brièvement : il hop-après-fluence-luna. Upward, behind the onstreaming it mooned.)
Ce qui précède se rapporte aux langues de l’hémisphère austral. Pour celles de l’hémisphère boréal (sur l’Ursprache duquel il y a fort peu de renseignements dans l’ XIe tome) la cellule primordiale n’est pas le verbe, mais l’adjectif monosyllabique. Le substantif est formé par une accumulation d’adjectifs. On ne dit pas lune, mais aérien-clair-sur-rond-obscur ou orangé-ténu-du-ciel ou n’importe qu’elle autre association. Dans le cas choisi, la masse d’adjectifs correspond à un objet réel; le fait est purement fortuit. Dans la littérature de cet hémisphère (comme dans le monde subsistant de Meinong) abondent les objets idéaux, convoqués et dissous en un moment, suivant les besoins poétiques. Ils sont quelquefois déterminés par la pure simultanéité. Il y a des objets composés de deux termes, l’un de caractère visuel et l’autre auditif : la couleur de l’aurore et le cri lointain  d’un oiseau. Il y en a composés de nombreux termes : le soleil et l’eau contre la poitrine du nageur, le rose vague et frémissant que l’on voit les yeux fermés, la sensation de quelqu’un se laissant emporter par un  fleuve et aussi par le rêve. Ces objets au second degré peuvent se combiner à d’autres; le processus, au moyen de certaines abréviations, est pratiquement infini. Il y a des poèmes fameux composés d’un seul mot énorme. Ce mot intègre un objet poétique créé par l’auteur. Le fait que personne ne croit à la réalité des substantifs rend, paradoxalement, leur nombre interminable. Les langues de l’hémisphère boréal de Tlön possèdent tous les noms des langues indo-européennes – et bien d’autres encore.
(Jorge Luis Borges, Fictions)

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