Divagations animales sur perspective apocalyptique

Dédicace à Kenneth White/

Un loup erre dans les gravas.
Puni par lui-même, il n’ira pas marcher à la lisière de Goose Bay, au commencement du monde.
Assis dans un rayon de lumière, il soupire.
Il est seul.
C’est un silence vidé des sons qui le remplissaient autrefois.
Cet autrefois était juste le moment d’avant.
Les échos vibrent encore dans le silence – particules qui s’amenuisent comme de la poussière dans un rayon de lumière.
A l’étage où l’on ne peut plus monter – les escaliers se sont écroulés-, il y a une tête de cheval. Vivante.
Elle cligne des yeux en souriant. Malice, malice.

L’ennemi, c’est l’eau.
Parce qu’elle efface les odeurs.
Dans le combat de la roche contre l’eau, je suis pour la roche.
On la croit plus puissante, mais c’est faux. Elle est très fragile.
Elle se dissout.
Tout se dissout.
On n’a plus alors qu’une vague monotone.

Un loup et une tête de cheval sont restés en arrière.
Tandis que tous les autres ont passé la frontière.
A Goose Bay, tout s’est ordonné différemment. On a réorganisé tout.
L’excitation de la création.

Le carcajou a pété un grand coup.
Il faut éviter l’excitation, il a dit.
L’excitation suscite l’organisation. C’est un principe autorégulateur.
Il vaut mieux juste s’arrêter, s’assoir, boire de la vodka et attendre que ça vienne.
L’excitation est le signe que le cerveau prend conscience de ce qui se passe et veut en devenir le maître.
L’excitation, c’est le désir de puissance inassouvi du cerveau.
Il faut veiller à rester bête.
Une bête bête.

Quand tous les autres seront partis dans le monde de la non-matière, il restera un vieux loup assis dans un rayon de lumière, une tête de cheval à un étage inaccessible qui chantera peut-être un vieux blues et un carcajou qui pètera de satisfaction en levant son verre à la santé de la dissolution des roches.

Le blanc est omniprésent : squelette, écume, étoile, uniforme, slip et ballerines.
Je ne sais que penser de ce blanc.
Ce n’est pas celui dont parle Kenneth White.
Je ne l’aime pas.
Il exclut.
N’ouvre sur rien.
Ce blanc n’a pas d’odeur.

L’animal vit dans un monde odorant.
L’homme supprime les odeurs parce qu’il ne veut pas laisser de traces.
Il veut se fondre dans le néant.
Il est pisté.
Il fuit au-devant de lui.
L’homme n’a plus d’odeur, on a perdu sa trace.

La tête de cheval me fait un clin d’œil.
« Bien joué », il me dit.
Puis il se présente : « Je m’appelle Falada. Je n’ai jamais voulu être un cheval de course. J’ai résisté à cela. C’est ma fierté. »
« Au fait, comment tu es monté jusqu’à moi, puisqu’il n’y a plus d’escaliers ? »
Il me refait un clin d’œil et se remet à chantonner.

Le carcajou fait une conférence de presse.
Les mouettes arctiques l’ont invité.
Un goéland préside la séance.
Le carcajou se tait et les mouettes approuvent en silence.
Beau moment, profond et serein.
Le mot de la fin est : il faut se méfier de la manie du rangement. Ce n’est que la preuve qu’on a perdu la faculté de s’orienter.

On va collectionner le mot ‘civilisation’ dans toutes les langues et on en fera une chanson.
En néerlandais, c’est beschaving, je crois.
On va collectionner les mots.
Tout est contenu dedans.
Ce sont des boîtes de Pandore.
Il faut tout faire re-rentrer dans la boîte par aspiration.
Il faut savoir puissamment aspirer.

Je cherche ce mot juif pour dire le chaos.
Voilà ! C’est tohu-bohu.
A Goose-Bay, on ira faire un tohu-bohu d’enfer.
Il y aura du scotch pour les écossais et de la vodka pour les russes.
Les autres, on les jettera dans l’espace, avec tous leurs déchets et leurs idées.

J’adore le bruit que fait la corbeille de l’ordinateur en se vidant.
Scrtch.
C’est un bruit parfait.
Il provoque en moi une petite jouissance.
Alors, ce bruit à l’échelle de l’univers…
Ce sera extatique.
Il ne faudra pas être distrait parce qu’il n’aura lieu qu’une fois.
« Voulez-vous vraiment supprimer ce fichier de façon permanente ? »
« Ouiiiii »
Scrtch
« Haaaa ! »

« J’aime l’odeur de pierre humide que dégagent les ruines. »
« J’ai toujours su que j’étais fondamentalement un solitaire. »
« Finalement, ça m’a épuisé cette vie en groupe. »
médite le loup dans son rai de lumière.

©Catherine Pierloz2013

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