Au commencement/Henry Miller

Dans les temps très anciens, il n’y avait que des fantômes. Au commencement, je veux dire. Si jamais il y a eu un commencement. Ce fut toujours une côte rocheuse, sauvage, déserte et interdite à l’homme des trottoirs, éloquente et enchanteresse pour les Taliessin. Le fermier ne manquait jamais de déterrer les témoignages de récentes catastrophes. Il y a toujours eu des oiseaux : les pirates et les éboueurs du ciel aussi bien que les espèces migratrices. Par intervalles passait un condor, immense comme un courrier transocéanique. Le plumage brillant, ils avaient le bec puissant et cruel. Ils traversaient l’horizon comme des flèches tendues sur un fil invisible. Ils paraissaient heureux de bondir, plonger, virer, fondre. Certains suivaient les falaises et les brèches, d’autres cherchaient les canyons, les crêtes dorées des montagnes, les pics coiffés de marbre. Il y avait aussi les créatures rampantes, les uns léthargiques comme la Paresse, les autres pleines de venin, mais toutes absurdement belles. Les hommes redoutaient plus celles-là que les êtres invisibles qui chuchotaient comme des singes à la tombée du jour. Avancer dans cette jungle, que ce fût à pied ou à cheval, c’était trébucher à chaque instant sur des pointes, des épines, des lianes, c’était se trouver aux prises, à chaque instant, avec des crochets, des dards, des coups de poignard et des poisons. Qui habitait ici à l’origine? Des Troglodytes peut-être. Les Indiens sont venus tard. Très tard. Quoique jeune, géologiquement parlant, cette terre a un air de vieillard. Des profondeurs de l’océan ont surgi d’étranges formes, des contours uniques et envoûtants. Comme si les Titans des abysses avaient œuvré pendant des éternités pour façonner et modeler la terre. Il y a des millénaires déjà les grands oiseaux de la terre étaient effrayés par les surgissement abrupts de ces formes. Il n’y a ni ruines ni reliques dont on puisse rendre compte. Nulle histoire que l’on puisse évoquer. Visage de ce qui a toujours été. La Nature se sourit dans le miroir de l’éternité. Très loin, là-bas, les phoques se chauffent sur des rochers, se tortillant comme de gros vers bruns. Et, dominant le grondement des vagues sur les brisants, on peut entendre leurs aboiements rauques à des kilomètres. Y a-t-il eu jadis deux lunes? Pourquoi pas? Il y a des montagnes qui ont perdu leur couronne, des cours d’eau qui bouillonnent sous les neiges. Ici ou là la terre gronde, pour raser une cité, ou pour mettre à nu un nouveau filon d’or. La nuit, la grand-route est cloutée d’yeux rouges. Mais qui peut rivaliser avec un faune bondissant sur le vide? Quand le temps est en suspens, quand rien ne bruit et que le mystérieux silence descend, enveloppe tout, dit tout. Chasseur, pose ton fusil. Ce n’est pas le meurtre qui t’accuse, mais le silence, le vide. Tu blasphèmes. Je vois celui qui a rêvé tout cela en chevauchant sous les étoiles. En silence, il pénètre dans la forêt. Chaque rameau, chaque feuille tombée, un monde au-delà de toute connaissance. A travers les lambeaux du feuillage, les éclats de lumière éparpillent des fantasmagories de roches; d’énormes pierres émergent, vestiges de géants disparus. « Mon cheval. Mon pays. Mon royaume. » Babillage d’imbéciles. Allant avec la nuit, cheval et cavalier aspirent de profondes senteurs de pin, de camphre, d’eucalyptus. Ne devrait-il pas en être toujours ainsi? Bonté, douceur, paix et miséricorde. Ni commencement ni fin. Le cercle. Le cercle de l’éternité. Et sans cesse la mer se retire. La lune traîne. Une terre nouvelle à l’ouest, de nouvelles silhouettes de terre. Rêveurs, maudits, précurseurs. S’avançant vers l’autre monde d’il y a très longtemps et de là-bas, le monde d’hier et de demain. Le monde au cœur du monde. De quel royaume de lumière fûmes-nous les ombres, nous qui obscurcissons la semence de la terre?

(Henry Miller. Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch)

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