Bruits de l’Ego

« A celui qui dit : je pense donc je suis, comme à celui qui dit : je suis celui qui pense, comme à celui qui dit : je suis celui qui est ; moi je dis : je serai celui qui sera, j’ai été celui qui fut, je serai celui qui a été. »

Le conférencier ponctuait sa phrase de petits silences pénétrants et Ana Jon pensa : « Dieu que je m’ennuie ! ».

Ana Jon avait tenté, pendant une période de sa vie, de supprimer de son vocabulaire les « je, me, moi,… », tout ce qui relève de la première personne du singulier.

Cela l’avait rendue pratiquement muette et elle avait connu quelques moments éblouissants où elle s’était sentie danser devant Dieu.

Puis la paresse l’avait reprise et elle était retombée dans ce travers civilisationnel qui consiste à agir et à parler comme si sa personne était le centre de quelque chose.

Ana Jon avait un fantasme. Elle s’imaginait étendue sur le lit, passive et offerte, pendant que son amant, muni d’une toute petite gomme, l’effacerait morceau par morceau. La jouissance venait avec la disparition totale.

Elle n’avait jamais osé demander cela, mais elle ne put s’empêcher de crier, un soir où elle était un peu saoule : « Avance, chéri, viens me percer la tête ! ». Ce que l’amant compris à sa façon. Ana Jon ferma les yeux et parvint à se distraire en imaginant les morceaux de souvenirs accumulés et sédimentés s’écouler de son cerveau et venir mourir sur le carrelage froid de la cuisine où elle prenait son mal en patience.

Mais un caporal-chef, qui végétait dans son intériorité confuse, hurla : « Retournez d’où vous êtes sortis ! »

Et Ana Jon fut à nouveau vampirisée par ce qui la constituait. Elle soupira fort, ce qui rassura l’amant.

Ce qui posait le plus de problème, c’était le bruit de ce psychisme dense et vivant : sales voix de crécelles, vieillardes édentées aux rires hystériques, plainte hululante d’un phacochère rendu fou, cliquetis d’une poulie sans cesse actionnée, petites pattes griffues sur des planchers vernis, sirènes facétieuses hurlant à intervalles aléatoires, choc spongieux et mat, succion d’artères au travail, vieux moine en plein récitation monocorde et entêtante. Et, toujours, ce souvenir : « Pourquoi tu te jettes dans la neige ? ». La mère lui demandait ça. Il n’y avait pas de réponse. On ne répond pas à ceux qui ne comprennent pas : l’attraction vertigineuse du blanc.

©Catherine Pierloz2013

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s