De ces premiers jours de notre retour

De ces premiers jours de notre retour en France, je ne conserve plus que des sensation fugitives. Beaucoup de voyages en voiture, les gouttes de pluie glissants sur le pare-brise, les petites plus rapides venant s’agglutiner aux plus grosses, les paysages verts et gris, la main d’Eve qui serrait la mienne, Eve agitée et affairée, Eve et un homme qu’elle suppliait – plus tard j’ai compris qu’il s’agissait d’Yvan-, et puis les visites de maisons, d’abord dans les villes et au fur à mesure toujours plus retirées, au bord de routes qui se terminaient en chemins de terre. Et finalement, cette maison-là, celle où j’ai passé la fin de mon enfance et mon adolescence. Les années Eve. Ces années desquelles je ne sais pas dire si elles ont été magiques ou cauchemardesques. On s’y est installées par une après-midi d’automne. Un automne de vent et de pluie. On n’avait rien, pas de meubles, seulement nos valises. Un agent immobilier nous avait accompagnées jusque là, nous avait ouvert la porte, montré quelques détails et était reparti. Je tenais toujours la main d’Eve. On s’est retrouvé seules. La pluie battait les carreaux et le vent soufflait par les interstices mal joints des fenêtres. Eve est restée plantée au milieu de la grande pièce. Devant nous, au bout du jardin, la forêt commençait. Les arbres étaient secoué par le vent et s’inclinaient dangereusement sur le côté. Je regardais dans la même direction qu’Eve et parfois je la regardais elle, je guettais un signal qui mettrait fin à notre immobilité. Mais Eve est restée très longtemps ainsi. Quand j’ai vu que des larmes coulaient sur ses joues, je me suis raidie, j’ai eu peur, j’ai serré sa main très fort et j’ai récité intérieurement, comme une prière, ce souhait : « Faites qu’elle soit forte, faites qu’elle soit forte ». On a dormi dans la voiture cette nuit-là.

Les premiers mois, Eve s’est beaucoup occupée de la maison. D’abord je n’osais pas m’éloigner d’elle. Je restais constamment à ses côtés. Elle ne me regardait plus comme autrefois, fixement et sans expression, mais contrairement à Foka qui ne me regardait jamais mais avait toujours conscience de moi, je savais qu’elle oubliait ma présence totalement. Elle était enfermée dans ses pensées. Elle ne me faisait aucune place dans son monde. Alors, petit à petit, je me suis écartée d’elle. Jour après jour, j’ai avancé plus profondément dans la forêt autour de la maison. Je retrouvais les jeux auxquels je jouais avec Foka. Je touchais l’écorce, les feuillages, la terre, la mousse, les champignons. Je rentrais le soir boueuse et ébouriffée. Eve n’y prenait pas garde. Quand je rentrais, elle était souvent assise en biais sur un tabouret de la cuisine, devant une tasse de thé refroidie, perdue très loin dans ses pensées. Mais un jour elle s’est fâchée. Elle a crié qu’elle en avait assez, qu’elle m’interdisait, désormais, de me salir. Alors je l’ai regardée droit dans les yeux, et je lui ai dit : « Avec Foka, c’est comme ça qu’on faisait. » Son regard n’a pas cillé, il a, d’un seul coup, retrouvé la fixité distante que je lui avais toujours connu. Elle s’est penchée vers moi et m’a soufflé dans le visage : « Foka, c’est moi. » A partir de ce jour-là, elle a retrouvé sa force et je suis devenue le centre de son monde. Elle jouait avec moi aux jeux inventés par Foka. Elle m’envoyait en exploratrice dans la forêt. Me demandait le soir de lui raconter mes journées. Elle s’accrochait à ces jeux plus que moi. Mais ils n’avaient pas le même goût avec elle. Quand ses yeux scrutaient le vide, ce vide n’était pas le même que celui dans lequel se plongeait Foka. Et cela avait quelque chose d’inquiétant.

Après quelques années dans cette solitude – elle n’avait pas d’ami, personne ne nous rendait jamais visite – elle s’est petit à petit adoucie. Elle a manifesté à mon égard plus d’affection. En tout cas, je sentais qu’elle voulait le faire. Il lui arrivait de m’embrasser pour me souhaiter une bonne nuit. Elle recherchait ma compagnie, pour discuter de choses et d’autres. Ce changement m’avait intimidée, je n’avais jamais été habituée à la douceur. Je m’en méfiais. Alors je me suis tenue à l’écart. D’autant plus que, depuis que je fréquentais l’école, je ressentais plus fort ce qui me différenciait des autres enfants, ces contacts chaleureux et spontanés que j’observais entre eux. Je devais continuer à me démarquer d’eux. Je ne pouvais pas accepter de ma grand-mère ce que je n’aurais pas reçu d’eux. J’en aurais été trop malheureuse. C’est moi qui me suis alors durcie. Nos rapports se sont lentement transformés. Je devenais la meneuse. Elle m’admirait. Un jour elle m’a dit : « Tu es comme lui. » Elle parlait de Foka.

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