Les estampes

Lors de leur voyage au Japon, Yvan avait tenu à rendre visite à un des ses anciens camarades d’étude. C’était un japonais très grand, costaud. Comme Eve s’étonnait de sa morphologie si différente de celle des autres japonais, son mari lui avait expliqué que sa mère était russe. Cet homme était très calme et constamment souriant comme tous ses congénères. Eve s’était senti une affinité inattendue avec ce peuple, car elle avait pressenti que leur sourire était comme le sien, une politesse plus que l’expression d’un sentiment de contentement. D’ailleurs tous les japonais qu’ils avaient rencontrés semblaient beaucoup l’aimer, ce qu’ils manifestaient par une réserve aimable. Elle avait énormément apprécié cela.

Cet homme chez qui ils étaient invités avait une splendide collection d’estampes. Quand Eve a appris cela, au cours d’un repas qu’ils prenaient en sa compagnie et celle de quelques autres invités de différentes nationalités, elle a compris que son mari avait souhaité le rencontrer davantage pour sa collection que pour échanger avec lui des souvenirs de jeunesse. Tous les invités semblaient d’ailleurs attendre avec une impatience difficilement dissimulée le moment où on les ferait entrer dans le petit cabinet aux estampes. Leur hôte, quant à lui, faisait durer le plaisir, en évoquant divers sujets et en proposant une suite ininterrompue de mets délicieux. Eve observait toute cette société, en silence comme d’habitude, et elle s’amusait beaucoup de constater comme ce repas n’était qu’un long préliminaire savamment orchestré par le collectionneur.

Enfin, la soirée étant déjà très avancée, leur hôte leur a proposé, en s’excusant de sa prétention à croire que cela pourrait les intéresser, de visiter son cabinet. Toutes les personnes présentes se levées d’un bond et il s’est incliné en souriant.

Le cabinet était minuscule et l’épouse d’un invité, très grosse, n’a pu entrer. Elle a déclaré que ce n’était pas grave – elle était probablement plus soulagée qu’autre chose – et elle a regagné la pièce du repas au grand embarras de notre hôte.

La pièce était aussi sombre qu’exiguë. Il y avait une table basse centrale autour de laquelle ils se sont tous accroupis, serrés les uns contre les autres. Une lampe éclairait faiblement cette table. C’est là que les livres et les rouleaux avaient été posés. Leur hôte les a feuilletés très lentement, leur laissant le temps d’admirer la finesse des dessins et la beauté des couleurs. Il les avait déposés juste devant Eve, comme si elle était la principale intéressée. Les personnes à l’autre bout de la table voyaient les images à l’envers et la regardaient avec agacement. Son mari avait posé son bras sur ses épaules et lui jetait un coup d’œil réjoui chaque fois qu’une page était tournée.

Eve a apprécié ce moment. Elle aimait l’atmosphère religieuse, le silence recueilli. Elle qui ne trouvait jamais dans la contemplation de l’art aucune satisfaction ni joie, elle a été impressionnée et touchée par certaines de ces estampes. La vie représentée y était à la fois immobile et frémissante. Elle s’y est reconnue : elle était à la fois immobile et frémissante.

Quand leur hôte a déroulé le dernier rouleau, une légère agitation a fait trembler l’atmosphère. Eve a compris que c’était l’œuvre qu’ils attendaient le plus.

Les estampes qui ont suivi étaient d’un érotisme brûlant. Elle ne pouvait détacher son regard des sexes de femmes ouverts et des pénis longs et dressés qui jaillissaient des replis des kimonos emmêlés. Les hommes et les femmes enlacés se regardaient dans les yeux sans sourire. On les voyait mêler leurs langues à moitié sorties de leurs bouches. Eve était affreusement gênée. La pression de la main de son mari sur son épaule s’est faite plus forte. Elle a entendu la respiration tout à coup sonore d’un homme rougeaud à ma droite. Une femme a émis un petit gloussement pendant que les autres hochaient la tête d’un air sérieux en disant : « Splendide. Fabuleux » alors qu’ils avaient été silencieux jusqu’alors. Leur hôte souriait.

Eve n’a pas pu rester. Les images semblaient ne jamais cesser. Et comme elle était juste au-dessus du rouleau, elle imaginait que tout le monde la fixait en même temps que les estampes.

Elle s’est excusée, elle s’est levée et elle est sortie.

Elle a regagné la salle à manger. La grosse femme était là qui achevait de manger les gâteaux secs disposés au milieu de la table. Elle a levé rapidement la tête quand Eve est entrée, puis s’est remise à manger.

  • Trop chaud, hein, là-dedans !
  • Oui, oui, en effet.

L’épouse de leur hôte est revenue de la cuisine avec une carafe de saké brûlant. Toute la confusion d’Eve s’est dissipée à sa vue. Elle a tendu son petit bol. La femme a versé le liquide incolore. Sa main s’est réchauffée. Elle a respiré les vapeurs alcoolisées avant de le porter à ma bouche. Son cœur s’est dilaté et elle s’est senti bien. Le liquide chaud est descendu dans son gosier. La soirée lui semblait magnifique. Par la porte coulissée, les odeurs de la nuit lui sont parvenues. Elle était en harmonie avec l’univers. Elle s’est servi un autre bol de saké.

Lorsque son mari est sorti du cabinet, inquiet de sa fuite, elle lui a souri. Et elle lui a pris la main, quand il s’est accroupi à ses côtés.

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