Rupture

Quand il a quitté Eve, Foka est venu dans ma chambre. Il ne m’a rien demandé ce soir-là, il m’a seulement regardée. Puis il a pris ma main minuscule dans les siennes, énormes, et il a dit « Petite fille,… » et sa voix s’est étranglée. Il m’a caressé les cheveux d’un geste bref et il est sorti. Je ne l’ai jamais revu.

Ce soir-là j’ai entendu Eve hurler. De très longs hurlements rauques et profonds. J’étais terrorisée, j’étais persuadée qu’on lui arrachait les bras. Je n’avais jamais entendu Eve crier, elle parlait à peine, ombre silencieuse aux yeux inquisiteurs. Ses hurlements ont duré longtemps, alternance d’une litanie gémissante et monocorde et d’abrupts jaillissements dramatiques. Les photos sur le bureau de Foka, où des femmes vêtues de noir jetaient les bras vers le ciel tout en pleurant sans pudeur, ne quittaient pas mon esprit. J’étais en nage, assise dans mon lit comme une statue de sel. Le sang ne circulait plus, mes doigts étaient tout blancs. Puis une porte a claqué. Et, silence.

Je guettais le moindre son. Je m’apprêtais à tout moment à affronter de nouveaux cris. J’étais sur mes gardes. C’est un bruit de pas qui a rompu le silence. Des pas qui venaient vers ma chambre, arrêtés derrière ma porte. Puis plus rien. Et à nouveau des pleurs, plus doux. Des pleurs comme une petite pluie, presque silencieux. Un sanglot léger comme de la soie. Mais persistant. Entêtant. Toute la nuit, ce sanglot derrière la porte de ma chambre. Gémissement plaintif et suppliant. Douloureux.

Je grelottais de peur dans mon lit. J’imaginais Eve sanguinolente devant ma porte, Eve sans bras, incapable de tourner la poignée. Le liquide a coulé, chaud, bienfaisant, sous moi. La moiteur est restée, comme un refuge réconfortant. J’ai serré les jambes en tailleur pour que tout mon corps soit installé dans le périmètre de la tache humide sur mes draps. J’ai soulevé la couverture pour sentir l’odeur sucrée, enveloppante. L’odeur d’urine est montée, a tissé autour de moi un cocon protecteur. Elle est encore très nette en moi la sensation de mes fesses et mes cuisses humides. Je me tortillais dans l’auréole jaunâtre, j’avais envie qu’elle se creuse, je voulais m’y enfoncer comme dans un marais putride au fond duquel il y aurait de grosses fleurs rouges, très parfumées, aux pétales épais.

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