Manuel

  • Montre-moi tes mains !

Il ne voulait pas montrer ses mains. L’instituteur était fâché.

  • Manuel !

Manuel cachait ses mains derrière son dos. Les autres enfants attendaient, sans solidarité, avides. Annie eût l’audace d’intervenir.

  • Il met toujours des gants, Monsieur.

L’instituteur ne broncha pas.

  • Allez, petit.

Benoît ajouta un élément au chef d’accusation.

  • C’est pour y cacher ce qu’il vole.

Manuel le fusilla d’un regard noir.

  • Menteur, j’suis pas un voleur.

Tous les enfants étaient à présent tournés vers le fond de la classe comme des petits tournesols en manque de chaleur. La table de Manuel était à la dernière rangée. Il ne la partageait avec personne. Personne n’avait voulu s’assoir à ses côtés. Parce qu’il portait des gants ? Non, c’est pas ça, Monsieur. C’est pour rien, c’est juste comme ça. On n’a pas envie c’est tout !

L’instituteur était très grand. C’était un instituteur sévère. Tous les jours quelqu’un était puni. Ça se passait presque toujours après la récréation de midi. Aujourd’hui, c’était Manuel. C’était la première fois.

  • Manuel, dernière fois !
  • Il ne voudra pas, Monsieur. On lui a déjà demandé.

Tous acquiesçaient gravement. L’instituteur tendit vers Manuel ses grandes mains pâles et cireuses. Manuel se mit à pleurer.

  • Non, Monsieur, non.

L’instituteur était toujours du côté de Manuel quand il y avait des bagarres. C’est le chouchou, ils disaient.  Manuel était le meilleur de la classe. Chaque fois que Monsieur lui disait « Très bien Manuel », ses yeux brillaient. Manuel avait dit à Annie, un jour où elle avait bien voulu lui parler dans le bus, qu’il préférait Monsieur à son papa. Annie l’avait répété et on n’avait parlé que de ça à la récréation ce jour-là.

L’instituteur attrapa de force les mains de Manuel. Manuel s’arcbouta sur le bureau. Il criait.

  • Allons, Manuel.
  • S’il pleure comme ça, c’est qu’il a vraiment volé quelque chose.
  • Tais-toi Benoît !

L’instituteur se mit à tirer sur un gant. Manuel était effondré. Il hoquetait.

  • Pas ça, Monsieur, pas ça.

Le gant glissait sur sa petite main. La classe s’était figée. Une onde d’effroi parcourut les visages.

Les mains de Manuel étaient entièrement couvertes de poils noirs, aussi épais et durs que sur les pattes d’un animal.

  • Un loup garou, s’est écrié un petit garçon.
  • Taisez-vous ! Tous !

L’instituteur était à présent imposant. Autoritaire. Personne n’osait bouger. Manuel sanglotait, la tête cachée entre les bras sur son bureau.

C’est alors que, très lentement, sous le regard subjugué des enfants, l’instituteur fit glisser le long de son bras une sorte de gant en plastique, parfaite imitation de la peau humaine. Il défia les élèves du regard. Puis il jeta sur Manuel un regard d’une infinie bienveillance. Sous les gants, il y avait deux grandes puissantes mains poilues, noires, animales.

De ce jour-là, ils ne retinrent tous que cela, les yeux de Manuel, encore brillants de larmes, éblouis de reconnaissance.

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