Le coût du pain

Eve aimait jouer un jeu avec moi. Jusqu’à l’âge de douze ans, elle ne me servait mon repas qu’à la condition que je lui donne quelque chose en échange. Elle disait : « Qu’as-tu de plus précieux à m’offrir ? » C’était un jeu, alors j’avais toujours quelque chose en réserve. Je ramassais dans la forêt des plumes, des champignons, des objets perdus. Je les rangeais dans une boîte à trésor. Quand je devais payer mon tribut à Eve, je faisais mine de fouiller dans le coffret et après beaucoup d’hésitations, je sortais l’un ou l’autre objet et le lui tendais cérémonieusement. Elle prenait toujours un air dépité et me faisait me remarquer que ce n’était « qu’une plume, qu’un champignon, qu’un vieux morceau de caoutchouc ». Ce à quoi je répondais : « Non ce n’est pas n’importe qu’elle plume, c’est celle de … » Et j’inventais les histoires. Chaque objet avait son histoire et ce sont ces histoires que j’offrais à Eve en paiement de mes repas. Eve était fière, elle se sentait pédagogue.

Un jour, elle a voulu corser l’exercice. Sans doute voulait-elle m’entraîner dans des réflexions plus existentielles. Ce jour-là, elle m’a dit : « Pour ce repas je voudrais que tu sacrifies l’un de tes sens. » Puis elle avait pris le ton d’une institutrice et m’avait fait réciter les cinq sens dont sont pourvus les êtres humains. Je n’ai pas réfléchis longtemps à sa question. Du tac au tac j’ai dit :

  • Tu peux prendre ma vue.
  • Pourquoi ? s’est-elle étonnée
  • Pour que je ne te vois plus.

Ça a été la dernière fois qu’elle a joué ce jeu avec moi. Mais j’ai souvent pensé à ma réponse. Elle m’avait troublée. Comment aurais-je pu me passer de mes yeux ? Pourquoi avais-je sacrifié ma vue alors que je passais des après-midi entiers dans la contemplation des nuages, du tremblement des arbres, des secousses des galets roulés dans le fond du ruisseau ? Et puis il y a eu la rencontre du renard. J’étais couchée dans la sapinière. Les branches y étaient tellement basses, les arbres tellement serrés que je devais ramper pour y progresser. Mais il y avait un endroit où deux arbres étaient tombés et le sol s’était couvert de fougères. Un espace juste assez grand pour que je puisse m’y coucher. C’était l’une de mes cachettes préférées. La plupart du temps, je regardais vers les cimes. Mais cette fois-là, ma tête avait roulé sur le côté. Je scrutais l’espace sombre qui s’enfonçait sous les sapins. Ces sous-bois ont toujours quelque chose d’inquiétant. Ils paraissent vides mais on s’attend à tout instant à ce que des créatures surgissent. Et effectivement, ce jour-là un renard s’est trouvé là, à quelques pas de moi. Il devait m’observer depuis un moment quand mes yeux l’ont repéré car il était un peu en arrière. Il paraissait calme mais quand nos regards se sont croisés, il a bondi et a fait mine de s’enfuir. Immédiatement, j’ai fermé les yeux, comme si cela pouvait effacer ma présence.

L’expérience a été fulgurante : dès que mes yeux furent fermés, je l’ai senti. J’ai senti sa présence, dans toute sa réalité.

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