Passé de Foka

Quand ils se voyaient, Eve et Foka restaient silencieux la plupart du temps. Ils écoutaient le vent, les vagues, les pierres et la nuit. Les mots auraient été de trop. Foka n’a jamais évoqué ni son travail, ni sa vie quotidienne. Et Eve ne lui posait aucune question. Ça lui était égal de savoir ce que faisait Foka quand elle n’était pas avec lui. Sans doute l’imaginait-elle pareil à elle-même, perdu dans le souvenir des moments qu’ils avaient passé ensemble, cherchant à les revivre en se frottant aux lumières de l’aube, et peu importe si ces aubes solitaires se levaient sur des paysages différents de ceux qu’ils avaient connus ensemble.

Ils étaient, un jour, dans un bateau qui les menait des côtes françaises en Écosse où ils avaient loué une chambre dans les Highlands. La mer était mauvaise. Ils étaient assis à l’avant, la vitre était fouettée par des vagues énormes. Eve se sentait mal mais ne voulait pas le montrer. Foka regardait fixement les eaux sombres et le ciel gris. Subitement, il se mit à parler.

  • C’est par un temps pareil que ma grand-mère a disparu.

Eve lui jeta un petit coup d’œil, et elle comprit qu’il fallait attendre la suite sans poser de questions. Foka allait raconter. Il le ferait lentement, phrase après phrase. Et elle n’avait qu’à écouter.

  • En 1905, les Japonais ont déclaré la guerre à la Russie. Mon grand-père, ma grand-mère et ma mère ont été emmené avec eux. Ils ont abandonné presque toutes leurs affaires. Ils avaient une maison et beaucoup de terres en Russie orientale où ils vivaient presque seuls. On les a fait monter dans un petit bateau, par une nuit où la tempête menaçait. Ma grand-mère refusait de monter. Elle avait peur. Mon grand-père a demandé à des soldats japonais de la porter à l’intérieur. Ma mère, qui n’avait que cinq ans, m’a raconté qu’elle était terrorisée, elle croyait que les soldats enlevaient sa mère. Elle s’est accrochée à l’un des soldats et le suivait en hurlant. Mon grand-père levait sa canne dans leur direction et les menaçait de les jeter à l’eau si elles ne se taisaient pas. Ma mère s’est toujours souvenu avec terreur, alors même qu’elle était adulte et avait traversé d’autres guerres et d’autres malheurs, du visage de son père, éclairé par en-dessous par une lanterne vacillante, la bouche et les yeux grands ouverts, sa main secouant sa canne au-dessus de sa tête. Finalement le bateau est parti. On avait installé ma mère et mes grands-parents à l’avant. Ils étaient protégés par un petit toit. Quand ils sont arrivés en pleine mer, la tempête s’est levée et des vagues plus grandes que le pont les éclaboussaient. Ma mère et ma grand-mère tremblaient dans les bras de mon grand-père, mais n’osaient plus rien dire. Mon grand-père récitait tout bas ses prières. Ma mère voyait ses lèvres bouger à toute vitesse. Et soudain, le bateau s’est mis à tanguer violemment. Les vagues arrivaient toujours plus fortes, à un rythme accéléré. Tout a été très vite. Ma mère a glissé des bras de mon grand-père. Elle a été précipitée contre le bastingage. Elle a encore entendu les cris aigus par-dessus le fracas des vagues. Puis elle a perdu connaissance. Quand elle s’est réveillée, la mer s’était calmée. Il faisait jour. Son père était penché sur elle, terrifié et livide. Les japonais criaient et couraient dans tous les sens. Mon grand-père a pris ma mère dans ses bras, il a seulement dit : « Ta mère a disparu. »

Foka regardait toujours fixement devant lui, comme s’il se parlait à lui seul. Eve attendait la suite. Elle ne savait que dire. Soudain, il s’est tourné vers elle.

  • Tu veux savoir pourquoi ils ont dû quitter la Russie ?

Elle ne s’était pas posé la question. Elle fit oui de la tête.

  • Mon grand-père travaillait pour les Japonais. C’est grâce à lui que l’armée russe a été trop désorganisée pour répondre à l’attaque japonaise en octobre 1905. Les russes s’étaient doutés de quelque chose. La seule manière de se sauver et de sauver sa famille était d’émigrer au Japon où on lui avait assuré une bonne protection.

Il se tourna encore vers Eve et la fixa de ses yeux froids.

  • Tu penses qu’il était un traître ?, lui demanda-t-il.

Eve haussa les épaules et détourna la tête.

  • Ça m’est égal.

Foka se mit à rire et il serra le genoux d’Eve de sa grande main. C’était la première fois qu’Eve avait le sentiment de donner quelque chose à Foka et elle se sentit très fière. Elle posa sa main sur la sienne et lui sourit.

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