Nadia et les hommes

L’affaire Landmannalaugar est cette affaire de terroristes écologiques qui ont dynamité un barrage en Islande. Je suis arrivée dans ce groupe par Antoine. J’ai rencontré Antoine à une période de ma vie où j’allais vraiment à la dérive. Quand j’ai quitté Eve, je n’avais aucune idée d’où aller, ni de quoi faire pour vivre. Je pensais simplement qu’il me suffirait de rencontrer un homme qui s’occuperait de moi. Depuis l’affaire Kristoff, beaucoup d’hommes s’étaient approchés de moi. J’avais compris que j’avais même un certain pouvoir sur eux. J’étais prête à assouvir tous leurs fantasmes, sauf celui de vivre à leurs côtés et de m’occuper d’eux. Certains m’avaient tellement poursuivie, me suppliant de rester que j’ai réalisé qu’avoir un homme est une chose très facile. Je ne m’inquiétais pas. Il y en aurait toujours un quelque part dont ce serait le bonheur absolu de me nourrir.

L’après-midi d’été où j’ai quitté la maison d’Eve, je me suis mise au bord de la route et j’ai fait du stop et ma vie a pris un cours chaotique. Je laissais entendre aux hommes qui m’embarquaient qu’il pouvait attendre davantage de moi. Il y en a peu qui n’en ont pas profité. En fonction de leur disponibilité, je restais avec eux une heure ou des mois, mais au bout du compte je m’en allais toujours. La vie qu’ils menaient finissaient toujours par m’ennuyer. Je vivais dans de petits appartements, dans des villes. On regardait la télé, on faisait les courses, la cuisine et le ménage. Je n’aimais pas lire. Je ne travaillais pas. Courir dans les bois me manquait. Alors je reprenais la route. J’aimais attendre sur les chemins de campagne, sous la pluie ou le soleil, qu’une voiture s’arrête. J’aimais le premier contact avec le conducteur. J’aimais découvrir l’endroit où il m’emmenait. Et ensuite, invariablement, je m’ennuyais. J’ai découvert la France. Je suis passée en Belgique, en Allemagne, en Italie et en Hollande. J’ai même vécu quelques semaines à Vienne. J’avais un sac et c’était tout. J’ai vécu quelques temps avec un prêtre dans un petit village en Bourgogne. Il m’avait installée dans une maisonnette et m’y rejoignais discrètement. Je me sentais bien comme ça. La cabane était en lisière de forêt et je le voyais très peu. J’avais toute ma liberté. Il me prêtait parfois sa voiture. Il m’avait appris à conduire. J’adorais ça. Un soir que je revenais par une route en lacets bordée de forêt, j’ai été surprise par un homme nu qui faisait du stop. Je me suis arrêtée. C’était Antoine. Il vivait nu dans la forêt, pour des raisons qui à l’époque m’échappaient et qui tournaient autour d’une idéologie qui faisait du retour à la nature la valeur suprême. Il était grand, très brun, barbu. J’ai adoré son odeur forte de terre et de vent. Je l’aurais suivi même s’il m’avait écartée à jets de pierres. J’ai laissé la voiture du curé en bord de route. Il est venu la rechercher quelques jours plus tard. Il a crié mon nom quelques fois. Antoine et moi étions cachés dans la cabane qu’il s’était construite dans un arbre, morts de rire.


Il y a certains moments de ma vie dont le souvenir me ravit. Ma rencontre avec Antoine fait partie de ceux-là.

Je vivais avec le curé, à cette époque. Il me cachait dans une maisonnette inoccupée qui appartenait à la paroisse. Pour se faire pardonner de me laisser seule si longtemps, disait-il, il me prêtait sa voiture. Il ne l’utilisait jamais.

J’étais partie un soir. Il faisait déjà sombre. J’aimais cela, rouler très vite dans la campagne la nuit, découvrir les virages à l’extrémité du faisceau de mes phares. Je prenais des risques. J’avais l’impression que ce n’était pas moi qui roulais, c’étaient des morceaux de route qui se jetaient à toute vitesse sur la voiture. Je traversais une forêt cette fois-là. La nuit était plus inquiétante à ma gauche et à ma droite. Dans mon rétroviseur, il n’y avait rien. Je me racontais que la forêt se refermait sur moi. Il fallait que j’accélère, les arbres allaient me rattraper. Ils étaient immenses, anonymes dans la nuit. D’un lent et implacable mouvement, ils se penchaient peut-être sur moi pour déchirer le toit de ma voiture, pour me saisir de leurs branches griffues et m’emporter dans leurs hauteurs. Je roulais toujours plus vite.

J’ai failli ne pas le voir. Un homme seul au bord de la route, immobile dans l’obscurité, brutalement éclairé par mes phares. J’ai perçu sa grande silhouette pâle à la dernière seconde, alors que je le dépassais. Il faisait du stop. Il était nu, complètement nu. J’ai stoppé net, les freins ont hurlé. Je l’ai attendu mais j’ai laissé tourner le moteur. Il a pris son temps. Dans mon rétroviseur, la tache blanche grandissait sans se presser.

Il s’est penché à la fenêtre. Il y avait quelque chose d’asiatique dans ses traits. C’est probablement sa coiffure qui donnait cette impression. Une coiffure étrange, caractéristique des japonais de temps plus anciens, de très longs cheveux ramenés en chignon sur le sommet du crâne, d’où jaillissaient des mèches folles qui, dans la lumière et les ombres, ressemblaient à des sabres plantés dans sa tête. Il m’a souri. Un sourire énorme, des dents longues. Il m’a plu immédiatement. Je lui ai fait signe d’entrer. Il devait se rendre dans la ville où je vivais. Je l’ai emmené.

Ostensiblement, il n’a rien dit à propos de sa nudité. Alors, ostensiblement, j’ai fait comme si tout était normal. On s’est tu. On regardait la route. Mais je sentais qu’il me jetait des petits coups d’œil en coin. Et moi aussi, je ne pouvais m’empêcher de l’examiner en douce. Mais ce n’étaient pas des coups d’œil que je lui jetais. Je le respirais. Il avait une odeur forte, épicée.

Je m’étais mise à rouler beaucoup plus lentement. Il y avait trop de senteurs à explorer pour que je veuille encore me presser. Il m’avait finalement posé une question. Une question banale que je n’avais pas écoutée, à laquelle je n’avais pas répondu. Cela ne m’intéressait pas. Il devait se taire. Je voulais coller mon nez à sa peau.

La terre était là. L’odeur d’humus me prenait les narines. Comme si je plongeais la main dedans. C’est noir, humide, gorgé de pluie, de feuilles en décomposition. Cela me réveillait. Des étincelles éclataient dans mon cerveau.

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