Nadia et Foka

De ces années au Japon, je ne me souviens que de Foka. Eve était présente, mais en arrière plan. Dans les histoires que je m’inventais, je l’appelais « les yeux » parce qu’elle était toujours là où je ne l’attendais pas, arrivée en silence, installée dans un coin d’ombre. Je sentais une présence, je me retournais, et elle était là, à me fixer. Elle ne détournait jamais son regard, et moi je m’éclipsais en douce, mal à l’aise. C’est Foka qui s’occupait de moi. Le matin, on partait à son bureau. C’était une pièce complètement vitrée sur un côté, au treizième étage d’une tour, au bord de la mer. Foka m’installait à une petite table fabriquée à mes dimensions et la tournait vers les fenêtres. Il me disait : « Tu regardes, tu ne fais que regarder et ce soir tu me racontes. » Je passais la matinée à regarder. Je regardais la mer, le ciel, les oiseaux et les nuages. Le soir, quand il me mettait au lit, il me demandait de lui raconter mais je devais le faire selon des indications précises qu’il modifiait chaque soir. Parfois je devais raconter tout ce que j’avais vu en un seul mot. Il fallait que ce mot résume à lui seul toutes mes sensations. Parfois je devais parler en détail d’un seul nuage. Ou bien il me demandait de quelle humeur était la mer aujourd’hui. Il me demandait aussi d’inventer des mots pour désigner une couleur particulière du ciel ou de la mer un certain matin. Parfois, il me questionnait sur ce que je lui avais raconté la semaine dernière ou le mois précédent. Les après-midi, vers trois heures, il quittait son bureau et nous partions marcher. Il m’emmenait toujours dans des endroits différents. Qu’on aille à la mer ou en forêt, il était très lent. Il s’arrêtait tous les trois pas et s’absorbait dans de longues méditations. Moi, je devais courir partout et toucher tout, les cailloux, l’écorce des arbres, l’eau, le sable, la terre. Il voulait que je revienne très sale de la promenade. Quand je revenais crottée complètement, de la tête au pied, il hochait la tête et disait : « C’est bien, tu as beaucoup appris aujourd’hui. » Je le vénérais. Quand je le voyais mon cœur s’emplissait jusqu’à vouloir éclater et je me tenais le côté en lui disant : « Mon cœur t’aime, Foka ». Il avait une présence forte, et contrairement à Eve, il ne me regardait presque jamais. Il plongeait toujours ses yeux dans une ligne invisible très loin devant lui. Mais je savais qu’il me voyait. Il avait toujours conscience de moi à ses côtés. Quand il a quitté Eve, il est venu dans ma chambre. Il ne m’a rien demandé ce soir-là, il m’a seulement regardée. Puis il a pris ma main minuscule dans les siennes, énormes, et il a dit « Petite fille,… » et sa voix s’est étranglée. Il m’a caressé les cheveux d’un geste bref et il est sorti. Je ne l’ai jamais revu.

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