Les émois de Nadia

Mes après-midi scolaires étaient tout imprégnés de cette alchimie de sentiments qui tressautaient en moi comme s’agitent des cendres incandescentes. Les cendres incandescentes m’ont toujours fait penser à des yeux de feu qui observent, tapis dans le bois calcifié. Des yeux mauvais, des yeux vicieux.

Je ne me souviens, de ces longs après-midi, que de la torpeur qui m’envahissait. Une lourdeur et un voile devant les yeux. Les agitations des élèves, leurs rires, leurs chahuts, leurs chuchotements se fondaient en un bruit uniforme. Le bruit ordinaire des gens heureux, je pensais. Ce bruit ordinaire est un mélange de sonorités en tonalité majeure. Il est une variation infinie sur trois grands accords majeurs, La, Mi, Ré. Platitude infinie de ces accords qui ne génèrent aucune ombre, aucun repli sombre, aucune zone cachée, aucune nuance. Accords des comptines enfantines ou des idiotes chansons scoutes dont j’entendais des bribes chaque été quand des hordes de mômes envahissaient les clairières aux lisières de ma forêt. Ce bruit ordinaire des gens heureux me mettait mal à l’aise car il ne s’accordait pas avec ce que voyaient mes yeux. Tout, à l’école, était pour moi baigné d’une vapeur grisâtre extrêmement humide. Je sentais cette humidité moite jusque sur ma peau et j’étais toujours en nage. Je ne voyais des professeurs que les sillons profonds des rides enfoncées dans des chairs blanches et grisâtres. J’avais l’impression que des gouttelettes y perlaient. Je me demandais fréquemment, alors que je les fixais de longues minutes, si ce n’étaient pas les rides profondes des peaux d’hommes qui génèrent l’humidité. Elles ressemblaient aux plissements de terrain d’où jaillissent les sources. Où que je regarde je ne parvenais pas à voir des visages nets. Les visages étaient flous et tordus comme si je les voyais à travers une vitre trempée de pluie. Je craignais toujours de regarder quelqu’un dans les yeux. Je craignais qu’on ne se détourne de dégoût, comparant mon regard à celui, vitreux, des aveugles. Quand je parlais, il me semblait que ma voix faisait des bulles, comme si j’étais dans l’eau.

J’avais remarqué que cet état somnambulique était moins accentué les matinées que les après-midi après que j’aie rôdé dans les rues comme un animal à l’affût. J’en déduisais que la fureur qui s’était emparée de moi avait le pouvoir de transformer mon corps. Et que si je ne parvenais pas rapidement à l’assouvir je me transformerais en quelque chose de monstrueux. Je n’osais évoquer, même en pensée, certaines légendes que tu me racontais.

Mon cerveau était assailli d’images venues de je ne savais où. Des images qui n’avaient jamais appartenu au monde d’où je venais. Des images responsables de tous mes émois. Des images qui se greffaient sur la sublime vision du garçon et de la fille enlacés. Tout partait de là. Cette image était la mère de toutes les autres, elles se déroulaient d’elle comme des milliers de serpents sortent subrepticement d’une muraille dont on admirait innocemment la roche. Un garçon vient vers moi. Il arrive de loin, du bout d’une rue. Et moi, je suis figée devant la grille de l’école. Les autres élèvent m’évitent et chantonnent en passant à mes côtés : « Elle est dangereuse, elle mange les petits enfants. Pss, psss… Sorcière… ». Lui, il avance toujours, et plus il avance plus il grandit. Les autres commencent à le voir. Ils s’arrêtent. Tout devient immobile au fur et à mesure qu’il approche. Il ne me quitte pas des yeux et il devient immense. Quand il s’arrête devant moi, je veux tendre la main vers lui, mais mon bras tremble tellement que je ne parviens pas à le lever. Mon visage se contracte et des sanglots montent, de très loin. Mon désespoir est immense. C’est lui, alors, qui ouvre les bras. J’y entre, comme on rentre dans son pays. Je colle mon nez contre son ventre. C’est tellement doux que je frémis. Je suis habituée à ce que tout ce qui est bon soit rugueux. Il baisse vers moi un visage calme. Il me sourit. Puis il referme les bras et m’enveloppe, me serre. Je perds alors contact avec la réalité. Je me fonds en lui. Ses mains me caressent. Sa main, sa très grande main, caresse mes cheveux. Ses deux mains entourent mon visage, et il me regarde. Sa main passe sur ma nuque. Sa main descend dans mon dos. Et remonte. Puis redescend. Remonte. Je veux qu’il redescende. Il redescend. La pression se fait plus forte. Sa main suit la courbe de mes fesses. Je tressaille. Il arrête. Je veux qu’il recommence. Il me fait attendre. Il vient sur mon visage. Me frôle les lèvres. Il suit ma bouche avec son doigt. Et puis avec sa langue. Puis il arrête tout. Me serre de nouveau. Très fort. Comme s’il m’avait longtemps cherchée et enfin, enfin, trouvée. Sa main passe sur ma nuque. Sa main descend dans mon dos. Et remonte. Puis redescend. Remonte. Je veux qu’il redescende. Il redescend. La pression se fait plus forte. Sa main suit la courbe de mes fesses. Je tressaille. Il continue. Il suit le sillon, comme une vallée étroite. Il m’agrippe les fesses. Il devient plus violent. Il me soulève jusqu’à sa bouche.

Je crois n’avoir jamais écouté le moindre cours durant ces après-midi moites et frissonnants. Je paraissais suivre le cours avec application mais je naviguais ailleurs. Je rougissais souvent quand un professeur laissait traîner son regard sur moi avec plus d’insistance que d’habitude, persuadée qu’il venait d’avoir accès aux images tumultueuses qui tourbillonnaient derrière le bouclier de mon visage. J’imaginais le jour où les images ne pourraient plus se contenir et où elles se déverseraient autour de moi, et flotteraient tels des étendards accrochées à mes épaules, exposant à tous l’impudeur de mes fantasmes.

Les images aspiraient à devenir vivantes. Je l’ai compris le jour où elles ont utilisé le visage d’un de mes professeurs.

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