La version de Eve de la belle au bois dormant

Eve racontait souvent des histoires de sorcière à Nadia. Ses sorcières avaient toujours une fille, leur protégée, à qui elles enseignaient un savoir qui n’appartenaient qu’à elles seules. Elles étaient toujours menacées par les paysans qui menaçaient de débouler un jour avec leurs fourches pour leur dresser un bûcher. Nadia croyait qu’Eve espérait cette mort et elle se méfiait des paysans du voisinage. Eve détestait les livres de contes. Elle disait qu’ils étaient remplis de mensonges ineptes. Elle n’aimait pas les princesses telles qu’elles étaient décrites et encore moins les princes charmants. Elle avait un jour surpris Nadia en train de feuilleter un de ces grands albums aux illustrations somptueuses. Nadia était fascinée par le conte de la Belle au bois Dormant. Cela avait mis Eve en colère et elle avait arraché les pages du livre qu’elle a jetées dans le feu pendant qu’elle inventait la vraie version pour Nadia. D’après Eve, si la Belle avait bien sombré dans un sommeil profond, le prince avait été non pas un héros mais un destructeur. La princesse était bien destinée à rester couchée cent ans dans un palais en ruine repris par les forces vives de la nature. Le lit était effectivement devenu poussière, les murs de pierre avaient vraiment cédé sous la poussée lancinante des arbrisseaux, et la princesse avait été enveloppée de rosiers sauvages qui avaient poussé jusqu’à travers sa peau. Mais elle n’attendait absolument pas l’arrivée d’un prince. La vérité c’est que son long sommeil protégeait sa lente transformation en végétal. Malheureusement, et Eve insistait bien là-dessus, malheureusement, le prince est arrivé, ignorant tout, n’écoutant que sa curiosité et son désir malsain. Il a arraché sans aucune considération pour la beauté des lieux les branches épineuses, les roses. L’entrelacs des plantes était si serré qu’il n’a vu la princesse que lorsque tout était déjà détruit. La nature avait créé autour d’elle un cocon gigantesque, veillant sur sa transmutation. Il avait fallu un seul prince imbécile pour réduire à néant tout ce délicat et lent travail. La princesse, privée des forces végétales, s’est effondrée sur le sol dans un sinistre craquement d’os. Sa peau, qui était restée lisse, s’est détendue. Ses yeux se sont creusés de noir. Et tandis que le prince cherchait à capter les derniers signes de sa beauté, elle s’est transformée en créature grouillante de mille vers. Finalement, cette créature privée de son destin par un ignare avide de chair féminine s’est prise de désir pour le prince. Volée à la nature, elle a perdu toute dignité et depuis, elle le poursuit, de supplique en supplique, elle le prie de bien vouloir d’elle, d’assouvir son désir. Mais le prince l’a enfermée dans un cachot et attend sa mort. Pourtant, elle ne pourra mourir, désormais, qu’à la condition de recevoir du prince un baiser d’amour.

Nadia écoutait tout ce que lui racontait sa grand-mère. Ses histoires transformaient sa réalité. Elle n’était pas une petite fille, elle était une princesse des bois et du vent. Chaque matin, partie pour l’école, elle quittait un pays qui s’endormait pendant son absence et ne reprenait vie qu’à son retour. Les autres enfants ? De petits êtres ignorants, des petites oies à gaver, qu’il fallait éviter au maximum. Et pourtant, elle en pleurait parfois, Nadia, de la précieuse différence dans laquelle l’élevait sa grand-mère. L’a-t-elle jamais deviné, Eve, ce que Nadia a souffert des autres, qu’elle affrontait tous les jours à l’école ? Comme elle enviait leurs jeux bêtes. Leur légèreté. Leur confiance sans fondement. Mais Eve disait à Nadia qu’elle était une fée au milieu de la vulgarité. Qu’elle était magique et qu’ils étaient sans intérêt. Naturellement, Nadia aurait bien voulu le croire. Mais elle ne pouvait pas tout à fait ignorer que c’était toujours elle qui était assise à l’écart, que c’était elle qui ne riait jamais, que c’était elle qui était incapable de parler simplement. Elle avait ses secrets, ses fameux secrets. Eve disait que c’était son trésor et qu’il valait mieux que les rires et les jeux. Mais, elle ne savait pas, Eve, combien ils lui paraissaient lourds et graves ces secrets, et combien leurs rires et leurs jeux étaient frais et légers. Leurs visages éclairés par la joie et l’insouciance lui étreignaient le cœur. Elle avait envie de les toucher, de s’emparer un peu de cette lumière qui se répandait autour d’eux. Ils la considéraient avec méfiance. Ils avaient peur d’elle. Ils s’enfuyaient en hurlant quand elle s’approchait d’eux. Ils disaient qu’elle voulait les manger. Ils avaient un jour raconté à la maîtresse qu’elle s’était faufilée jusqu’à eux en rampant derrière les buissons et qu’ils ne s’étaient rendu compte de sa présence que parce qu’ils avaient entendu un halètement d’animal dans leur dos. Ils prétendaient qu’elle avait un regard méchant et les lèvres retroussées sur ses dents.

Mais un jour, elle se souviendra toute sa vie de ce jour-là, son monde a basculé. C’était le jour de son quinzième anniversaire. C’était devant l’école, à la sortie des classes. Elle ne pouvait pas les quitter des yeux. Elle était subjuguée. Un garçon tenait une fille dans ses bras. Ils étaient enlacés et le sont restés pendant une éternité. Nadia voyait le visage du garçon, il fermait les yeux. Alors, de toutes ses forces, elle a voulu être tenue ainsi. Être embrassée et caressée. De toutes ses forces, elle a rêvé qu’elle touchait un corps de garçon. Elle a compris ce jour-là qu’elle ne voulait plus faire peur.

Elle est rentrée différente ce soir-là. En traversant la clairière, elle a ressenti haine et dégoût pour les arbres qui se balançaient mollement. Elle a ressenti un rejet formidable pour eux, pour les bois, pour la maison isolée, pour Eve. Pour elle, sa grand-mère. Tout lui apparaissait soudain comme une douceâtre illusion trompeuse par rapport à la force et la beauté du garçon qui tenait la fille dans ses bras.

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