La belle au bois dormant

Eve n’aimait pas les livres. Elle refusait de m’en acheter. J’en ramenais parfois de l’école, mais je devais me cacher pour les lire. Elle disait, quand elle me surprenait :

  • Va te promener. Il faut toucher et sentir.

Je ne possédais qu’un seul livre. Je l’avais trouvé dans la maison quand nous y avions emménagé. La maison avait pourtant été entièrement vidée. On y avait même arraché les tapis et les papiers peints. Le livre était coincé derrière une plinthe, caché par une porte. C’était un grand livre fin, illustré de gravures somptueuses.

L’histoire me fascinait. Je la jouais inlassablement pendant mes longs après-midi dans la forêt. Je déambulais entre les sapins, démarche souple et princière sur le tapis d’aiguilles. Plus je m’enfonçais dans la sapinière, plus il faisait sombre. Il n’y avait plus, là, la moindre trace de végétation. Les branches les plus basses me frôlaient la tête. J’imaginais que je gravissais la haute tour d’un château. L’espace y était, au fur et à mesure de mon ascension, plus étroit. Bientôt j’allais frapper à une petite porte. Une vieille femme inquiétante m’y accueillerait avec un sourire édenté. Elle me tendrait une quenouille en me berçant de paroles caressantes, je m’y piquerais et je tomberais. Et je tombais effectivement. J’appuyais mon doigt jusqu’au sang sur le bout pointu d’une branche cassée et je m’évanouissais dans une superbe et interminable chute. Mes cheveux s’étalaient autour de moi. La terre humide me rafraîchissait le dos. Les aiguilles me piquaient un peu. Mais je restais parfaitement immobile, les yeux clos. Je m’endormais pour cent ans. Les bruits de la forêt s’amenuisaient autour de moi. Même les oiseaux partaient chanter ailleurs. Les minutes passant, je percevais, derrière mes paupières closes, les mouvements des nuages au-delà des branches épaisses. Je savais quand le soleil perçait et quand le ciel se couvrait. Chaque minute était une année qui s’écoulait.

La torpeur me prenait. Dans le silence, j’entendais des bruissements que j’identifiais sans peine. Les ronces s’étaient mises à pousser. Elles progressaient lentement, rampant vers moi. Elles se glissaient sur mon visage. Ce n’étaient pas des insectes. Je reconnaissais parfaitement les griffes des ronces. Elles s’enroulaient autour de moi. Elles passaient en-dessous de mes vêtements. Ma tête s’enfonçait dans le sol, la terre recouvrait peu à peu mon visage, venait jusque dans mes narines.

Et puis le prince arrivait. Je serrais plus fort les paupières pour qu’il ne les voit pas trembler. J’entendais ses coups de machettes, d’abord éloignés puis plus proches. Je frissonnais de peur qu’il ne m’entaille en contrôlant mal ses gestes décidés et impétueux. Puis les tchac-tchac de la machette cessaient. Suivait un long silence pesant. Il me contemplait. J’espérais qu’il ne voyait pas ma poitrine battre sous le tissu de ma robe, qu’il ne percevait pas ma respiration accélérée. Et enfin, oui, il se baissait. Enfin, oui, il m’embrassait. Un prince à l’odeur de résine, aux lèvres douces comme des galets. Je ne me réveillais pas tout de suite. J’attendais de lui qu’il s’applique un peu.

L’histoire prenait fin au moment où j’ouvrais les yeux. Je me relevais très vite, secouait ma tête et ma robe, et repartait en courant, déjà occupée par d’autres projets.

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