Eve permettait à toutes sortes de présences de s’installer

En été, je ne rentrais souvent qu’après le coucher de soleil. Je déboulais d’un taillis au fond du jardin et dès que je voyais la maison je me cabrais. Je retenais mes pas. Une bride invisible domptait mes élans. Je relevais la tête parce que j’étais fière et qu’il me déplaisait de ressentir la force de cette poigne invisible qui me dirigeait.

Eve était adossée à la porte. Elle m’attendait toujours. Le soir, elle portait des kimonos clairs pour que sa silhouette se détache dans la pénombre. Elle m’observait. Je me sentais gauche sous son regard. Alors je redressais la tête jusqu’à casser ma nuque. Elle s’écartait dans un bruissement de soie. Elle me laissait entrer. Eve était un sphinx. Elle aurait pu, j’en étais sûre, me carboniser d’un regard si je lui avais déplu.

Une fois à l’intérieur, je filais à la salle de bain. Je gravissais les marches, quatre à quatre. Aucune pièce n’était éclairée. C’était l’heure des ombres grises et bleutées. Elles se glissaient même sous les portes. Eve les voyait aussi. Mais elle ne les craignait pas. Moi je savais les tenir en respect. Je poussais un long hurlement suraiguë, un cri à glacer le sang, dès mon premier pas à l’intérieur de la maison jusqu’à mon arrivée, porte claquée derrière moi et lampe allumée, dans la salle de bain. Je laissais couler un bain très chaud parce que la vapeur dissolvait les ombres. Je continuais de chanter à tue-tête les chansons que m’avaient apprises Foka, les seules que je connaissais. Pendant mon absence, Eve permettait à toutes sortes de présences de s’installer dans la maison. Il me fallait, à mon retour, nettoyer tout cela. J’étais bruyante pour qu’elles sachent que j’étais revenue. Le bain chaud m’assoupissait. Je n’avais plus la force de crier. Alors je battais les pieds à intervalles réguliers pour éviter que le silence ne se réinstalle.

Il y avait toujours ce moment inquiétant où une ombre s’immobilisait derrière la porte de la salle de bain. Je savais, naturellement. Mais soir après soir, mon anxiété restait réelle. Ce n’était que Eve. C’était toujours Eve. Elle laissait la porte ouverte pour dissiper la buée. Elle s’appuyait contre le chambranle. Elle tenait un bol noir entre les mains. Elle y buvait à petites gorgées. De sa voix grave et sourde, elle me demandait toujours :

  • Et alors ?

Eve était une affamée. Elle me laissait vivre pleinement, mais il y avait une condition : il fallait partager. Elle ouvrait les yeux, ses narines palpitaient et j’y déposais des images et des odeurs. J’inscrivais jusque dans sa moelle épinière mes frayeurs et mes exaltations. Je m’accoudais au bord de la baignoire, à moitié sortie de l’eau. Je prenais une voix profonde et je disais :

  • Il est revenu aujourd’hui.

Et elle frissonnait déjà.

L’homme était revenu. Comme la fois précédente, il ne marchait pas, il bondissait. Il bondissait comme un cerf. Et comme les cerfs, il restait immobile, la tête penchée en direction du danger avant de détaler entre les arbres.

  • Un enfant sauvage, murmurait Eve, émerveillée.

J’avais essayé de le suivre, mais il était trop rapide. Et puis je m’étais perdue. J’étais arrivée dans une zone marécageuse. Il y avait là une mare. Le coassement des grenouilles était assourdissant. En m’approchant, j’avais remarqué qu’il y en avait des centaines, des centaines de grenouilles agglutinées. Elles copulaient en groupe. Chaque petit tas était agité de frémissements lents et fluides. Les grenouilles ouvraient des gueules extasiées et râlaient de plaisir.

Eve me regardait, subjuguée. J’étais toujours dans la baignoire. L’eau était devenue froide. Mes doigts étaient bleus et flétris. Mais Eve ne pensait qu’aux grouillements gluants en pleine félicité.

Je prenais la décision de sortir de l’eau. Je me frottais vigoureusement pendant qu’Eve achevait son bol de saké. Puis elle descendait préparer mon repas.

Elle ne mangeait pas. Elle s’asseyait en face de moi. Il y avait devant elle une carafe de saké brûlant. Plus elle en buvait, plus ses yeux brillaient. Elle ne me laissait pas manger tranquillement. Elle voulait plus. Elle voulait savoir si l’homme m’avait regardée ? Elle voulait savoir si les grenouilles avaient les yeux ouverts ?

Et moi j’inventais. Je déformais ce que j’avais réellement vécu pour que la certitude d’Eve ne soit pas mise en défaut.

J’aimais et je redoutais à la fois le moment de souhaiter une bonne nuit à Eve. Je me jetais dans ses bras. J’aimais sentir son trouble lors de mes débordements d’affection. Elle se penchait, raidie, me tapotait le dos et émettait un petit rire qui ne signifiait rien. Quand je la serrais, j’avais l’impression qu’une barre métallique, glaciale, était fichée dans son dos, de la nuque au sacrum. Une barre qui l’empêchait de ployer. Ce sont les seules fois où je me sentais plus forte qu’elle, quand je le serrais dans mes bras.

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