Eve après le départ de Nadia

Qui nous dira jamais ce qui s’est passé en Eve quand je suis partie ? Qui nous dira comment elle a vécu abandonnée de moi, absolument solitaire ? J’essaie de l’imaginer. Peut-être qu’elle a tenté de devenir moi, comme elle s’était crue devenir Foka des années auparavant ? Peut-être qu’elle a suivi ma trace dans la forêt, qu’elle a imité mes jeux d’enfants. Peut-être qu’elle a retrouvé une âme d’enfance ? Mais je pense qu’une âme d’enfance ne peut exister que si un adulte veille dans les parages. Elle a sans doute tout simplement sombré dans la folie.

J’ai appris par Yvan que durant toutes ces années, il s’était discrètement chargée de vérifier qu’elle ne manque de rien. Elle était revenue du Japon avec de l’argent que lui avait donné Foka. Mais Yvan lui versait tous les mois une somme sur un compte. Elle ne l’a jamais remercié. Elle a fait comme si elle ne s’en rendait pas compte, comme si c’était naturel.

C’est Yvan qui m’a appris comment elle était morte. Il venait me voir régulièrement à la prison. C’est au moment de mon procès qu’il est apparu dans ma vie. Il m’a reconnue dans les journaux. Il a pu oublier Eve grâce à moi. Il a reporté sur moi tout l’amour qu’Eve n’avait pas voulu accepter. J’ai tout de suite adoré Yvan. Sa gentillesse a été pour moi un vrai refuge. Pour la première fois de ma vie, je pouvais me reposer sur quelqu’un. Il m’a fait passer dans le monde des hommes dans ce qu’il a de plus beau, il m’a appris la confiance et la tendresse alors que j’avais grandi comme un animal, méfiante et dure, toujours aux aguets. Avec Yvan, je me sens comme un animal apprivoisé.

Nous sommes revenus à la maison d’Eve pour la ranger, des mois après son décès. Après ma sortie de prison, je n’aurais pas pu retourner là tout de suite. Je m’étais préparée mais le choc a été grand. Tous les murs étaient couverts d’articles de journaux concernant mon procès Landmannalaugar. Elle avait souligné des passages, noté des commentaires dans la marge. J’ai retrouvé une boîte remplie de tickets de train et de tram et de notes d’un café qui s’appelait A la liberté retrouvée. J’ai pleuré. Elle était venue me voir toutes les semaines pendant une année alors que j’étais en prison et elle n’avait pas osé se montrer à moi. C’est probablement lors de l’un de ces trajets qu’ils l’ont tuée. Si tout ce que j’ai pu faire de mal dans ma vie m’est indifférent, la solitude dans laquelle j’ai laissé Eve m’est une épine profondément plantée dans le cœur. Je n’ose lui demander pardon en pensée. Je pense que je ne le mérite pas.

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