Dès ma naissance, Eve m’a prise à sa fille

Dès ma naissance, Eve m’a prise à sa fille. Eve a quitté l’hôpital où Julia venait d’accoucher en m’emportant comme si j’étais son enfant. Puis elle s’est enfuie au Japon. Elle m’a apportée à Foka comme une offrande. Elle m’a donnée à lui. Et Foka m’a rendue à Eve quand il l’a quittée. J’ai été un enfant volé, offert puis rendu. Je n’ai pas été une personne, je n’ai été que l’objet symbolique des relations qui unissaient ces personnes-là, ma famille.

Yvan a protégé Eve. Julia était déjà en dépression avant son accouchement. Tout ce qui a suivi l’a rendue incapable de réagir. Et Yvan a refusé de porter plainte contre Eve. Il disait qu’il parviendrait à régler tout lui-même.

D’Yvan, je n’ai aucun souvenir avant notre première vraie rencontre, quand j’avais trente ans. Ce qui s’est passé au moment de ma naissance l’a brisé et il n’a réalisé que très tard qu’Eve lui avait donné une petite-fille. A partir de ce moment-là, il est le seul qui m’ait vraiment aidée.

Julia, ma mère, n’a jamais existé dans ma vie. Quand j’essaie de penser à elle, je ne parviens à me représenter qu’un gouffre pâle, une grande absence lumineuse, comme ces ciels blancs et éblouissants des journées sans soleil. Yvan l’a aimée, je crois, comme on aime sa fille. Mais le jour où Eve l’a quitté en me volant à Julia, il est devenu un autre homme. Dévasté, à la fois fou furieux et hagard, il a tenu Julia pour responsable du départ de sa femme. Julia a littéralement implosé de douleur. On ne m’a jamais dit qu’elle s’était suicidée. Peut-être qu’elle n’en a pas eu besoin. D’être si facilement effacée de la vie des siens, elle s’est dissoute dans l’air, comme une substance éphémère et volatile.

Pour moi, Julia n’est pas une personne. Autrefois il m’arrivait de sentir une présence autour de moi, des vagues d’une colère cataclysmique, des nuées sifflantes qui agitaient l’air dans mon sillage. J’ai toujours dit, quand je sentais cela, « Julia est dans l’air, elle me tourne autour ». Et Eve avait peur. Elle avait vraiment peur. Elle devenait très pâle et elle tremblait. Elle me disait de rentrer. Elle fermait toutes les portes et les volets, et on s’enfermait dans le cagibi, parce que là, prétendait Eve, il n’y avait pas assez d’espace pour de grands vents de colère. Moi, je n’avais pas peur. Je ressentais une énergie violente à mes côtés mais je savais qu’elle ne me menaçait pas. Elle m’observait seulement.

Aujourd’hui, quand j’essaie de parler de Julia à Yvan, son visage change, il se crevasse étrangement. Elle restera à tout jamais la plus grande blessure de sa vie. Il a su apprivoiser la douleur liée à Eve, la transformer en une histoire de sa vie, souvenirs qui le laissent doucement mélancolique. Mais Julia ! Julia restera pour toujours une plaie béante sur laquelle il ne peut pas trop se pencher sans risquer d’y perdre la raison. Il me l’a dit : « Julia, cette histoire-là, il faut la laisser de côté. » Parfois, j’essaie cependant. J’évoque un souvenir qui lui est lié. Toujours, il me regarde avec ce même avertissement dans l’expression, ce même vertige douloureux. J’apprends doucement à renoncer à ces questions-là. Je commence à accepter que Julia ne sera jamais qu’un fantôme pour moi. Mais Julia est dans l’air, inaltérable, alors qu’Eve s’enfonce toujours davantage dans les replis de nos mémoires qui la digèrent et la transforment en une sorte de manière organique dont nous allaitons tous deux notre inconscient. Nous nous nourrissons au souvenir d’Eve. Le jour où les souvenirs liés à elle auront perdu de leur force, nous mourrons d’inanition.

Un jour, Yvan m’a dit : « Notre patrie à tous les deux c’est Eve. Et nous sommes les seuls habitants de cette planète-là. Seulement, je ne sais pas ce qu’on peut faire de cette identité. »

Jusqu’à mes cinq ans, je n’ai jamais quitté le Japon, même pour l’enterrement de ma mère. L’été qui a précédé sa mort, j’avais quatre ans, elle était venue au Japon pour me rencontrer. Je me souviens vaguement d’une grande fille au visage continuellement défait. Elle me couvait du regard avec insistance et me parlait avec maladresse. Je ne l’aimais pas. Je la fuyais. J’ai quelques vagues souvenirs de repas pris avec Eve, Foka et elle. Elle n’était qu’un long corps souffrant, rejeté à un bout de la table, misérable comme un animal à qui on a inculqué le respect à force de coups de bâtons. Je me souviens que la veille de son départ, elle s’est disputée avec Eve. Elle hurlait « Je suis sa mère, je suis sa mère »  en courant dans toute la maison! Dans mon souvenir elle était devenue une toupie folle hurlant des heures durant cette même vérité obsessionnelle. Eve était appuyée au chambranle de la porte de la terrasse et la regardait calmement. Elle a dit à un moment : « Elle est à Foka maintenant. Il en fait ce qu’il veut ». Cela a agi comme un électrochoc sur Julia, qui s’est tue subitement, a fixé Eve la bouche ouverte, puis elle s’est précipitée vers sa chambre, a pris ses affaires, a quitté la maison. Quelques semaines plus tard, elle était morte.

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