Elle change, Nadia (3 versions)

Version 1

Elle est rentrée différente un soir. Je n’ai pas tout de suite réalisé qu’elle venait de perdre son paradis. Je n’avais jamais imaginé cela possible. Je ne saurai jamais ce qui s’est passé. Quel éblouissement fut assez puissant pour effacer une enfance entière ? J’étais sincèrement persuadée qu’elle avait engrangé assez de force pour affronter l’âge de tous les pièges, l’âge où les enfants traversent les pays sournois de l’adolescence, là où ils sont si nombreux à perdre leur âme, à mourir sans que personne, jamais, ne s’en rende compte. Son royaume était-il donc si fragile qu’il s’écroule d’un seul bloc ?

Elle n’a jamais été très enjouée. Mais elle est devenue morose. Son visage est devenu gris. Comment le visage d’un enfant peut-il devenir gris ? L’aigreur se répandait sur ses traits. Elle me jetait des regards hostiles. Et j’ai commencé à avoir peur. Une peur violente qui me faisait trembler. Je guettais son retour de l’école tous les jours. Je guettais une éclaircie. Je l’attendais, j’espérais jour après jour la voir retrouver ton air tranquille. Ce n’était plus ma petite qui rentrait, qui mangeait. Maussade, taiseuse, en face de moi, elle s’enfermait dans sa chambre.

J’ai reconnu la douleur de l’amour quand il s’achève. Je l’attendais, jour après jour. Je restais prostrée toute la journée, l’attention rivée au grincement du portillon qui annonçait son retour, au claquement de la porte d’entrée. Je n’osais lever la tête, de peur de deviner à son air sombre que mes prières n’avaient pas été exaucées. La petite qui jetait son cartable négligemment sur le divan avant de s’encourir vers la forêt, vers sa véritable famille, n’existait plus. Elle était devenue une ombre qui s’estompait chaque jour davantage. Je la croisais parfois, quand je ramassais une feuille morte qu’elle avait ramenée du temps où elle les collectionnait. Elle disait qu’elle devait conserver, pour chaque année, les traces des arbres et elle collait les feuilles d’automne dans de grands cahiers qu’elle annotait. Elle déchiffrait dans leurs couleurs leurs sentiments. Elle disait qu’ils avaient peur de l’hiver, que chaque automne un tremblement de terreur leur faisait perdre leurs feuilles. Que la sève se glaçait dans leurs veines. Que les nuits de grand vent, les premières nuits de froid et de pluie, ils gémissaient ensemble et lançaient vers le ciel de longues suppliques. J’étais étonnée que ces arbres centenaires n’aient rien appris des éternelles successions des saisons. Mais elle me répondait très sérieuse que leur mémoire est contenue dans leur sève et de sentir celle-ci descendre vers les profondeurs de la terre leur faisait perdre toute sagesse. Ils avaient connu autrefois des hivers autrement plus meurtriers que ceux que nous connaissions et ils ne pouvaient tout à fait se défaire de cette crainte haineuse de la saison glacée, de la saison de leur mort. Retrouver un morceau de ces feuilles desséchées sous la lourde étagère du salon et revoir sa petite silhouette penchée sur tes cahiers, appliquée à recenser l’année écoulée, était un bonheur déchirant. Je la voyais vraiment. Elle était là, fugitive mais si présente. Combien de fois ai-je caressé dans le vide ses cheveux désordonnés ? Combien de fois son ombre, devenue tellement diaphane que je pouvais à peine encore discerner ses traits, s’est-elle tournée vers moi et m’a-t-elle souri de son ancien sourire exquis ? Sourire des yeux davantage que des lèvres. Sourire qui disait : oui, grand-mère, nous sommes là, toutes les deux, je suis moi, tu es là, l’univers est complet.


Version 2

Je t’aimais, mon enfant. Si tu savais combien je t’ai aimée.

Tu n’as jamais été très enjouée. Mais tu es devenue morose. Ton visage est devenu gris. Comment le visage d’un enfant peut-il devenir gris ? L’aigreur se répandait sur tes traits. Tu me jetais des regards hostiles. Et j’ai commencé à avoir peur. Une peur violente qui me faisait trembler. Je guettais ton retour de l’école tous les jours. Je guettais une éclaircie. Je t’attendais, j’espérais jour après jour te voir retrouver ton air tranquille. Ce n’était plus ma petite qui rentrait, qui mangeait. Maussade, taiseuse, en face de moi, tu t’enfermais dans ta chambre.

C’était moi alors qui partais dans la forêt. Je demandais pardon aux arbres pour toi. Je les suppliais de ne pas se détourner de toi. Je leur demandais de m’aider. Je craignais qu’ils ne t’acceptent plus désormais, après ta trahison. Je les savais orgueilleux et indépendants. Ils n’accordent pas deux fois la chance de pénétrer dans leur monde. Ils n’ont pas besoin de nous. Je les sentais vaguement méprisants, rétifs à mes pleurs. Je m’humiliais. La nature n’a que faire de ceux qui s’humilient.

J’ai connu les affres des amours qui s’en vont. Je t’attendais, jour après jour. Je priais, éperdue. Rendez-moi mon enfant, ne me l’enlevez pas. S’il vous plaît, s’il vous plaît, prenez moi tout le reste, mais pas elle. Sauvez-la de sa déroute. Je restais prostrée toute la journée, l’attention rivée au grincement du portillon qui annonçait ton retour, au claquement de la porte d’entrée. Je n’osais lever la tête, de peur de deviner à ton air sombre que je n’avais pas été exaucée. La petite qui jetait son cartable négligemment sur le divan avant de s’encourir vers la forêt, vers sa véritable famille, n’existait plus. Elle était devenue une ombre qui s’estompait chaque jour davantage. Je la croisais parfois, quand je ramassais une feuille morte que tu avais ramenée du temps où tu les collectionnais. Tu disais que tu devais conserver, pour chaque année, les traces des arbres et tu collais les feuilles d’automne dans de grands cahiers que tu annotais. Tu déchiffrais dans leurs couleurs leurs sentiments. Tu disais qu’ils avaient peur de l’hiver, que chaque automne un tremblement de terreur leur faisait perdre leurs feuilles. Que la sève se glaçait dans leurs veines. Que les nuits de grand vent, les premières nuits de froid et de pluie, ils gémissaient ensemble et lançaient vers le ciel de longues suppliques. J’étais étonnée que ces arbres centenaires n’aient rien appris des éternelles successions des saisons. Mais tu me répondais d’un ton docte qui me faisait sourire que leur mémoire est contenue dans leur sève et de sentir celle-ci descendre vers les profondeurs de la terre leur faisait perdre toute sagesse. Ils avaient connu autrefois des hivers autrement plus meurtriers que ceux que nous connaissions et ils ne pouvaient tout à fait se défaire de cette crainte haineuse de la saison glacée, de la saison de leur mort. Retrouver un morceau de ces feuilles desséchées sous la lourde étagère du salon et revoir ta petite silhouette penchée sur tes cahiers, appliquée à recenser l’année écoulée, était un bonheur déchirant. Je te voyais vraiment. Tu étais là, fugitive mais si présente. Combien de fois ai-je caressé dans le vide tes cheveux désordonnés ? Combien de fois ton ombre, devenue tellement diaphane que je pouvais à peine encore discerner tes traits, s’est-elle tournée vers moi et m’a-t-elle souri de ton ancien sourire exquis ? Sourire des yeux davantage que des lèvres. Sourire qui disait : oui, grand-mère, nous sommes là, toutes les deux, je suis moi, tu es là, l’univers est complet.


Version 3

On te les a volées, ma petite, mon enfant sauvage, on te les a volées tes histoires et tes chemins secrets, tes sous-bois. On te l’a pris, l’humus et le vent, et on ne t’a laissé à la place que les ricanements des hommes qui croient que les mots valent les choses.

Quand je te vois, mon enfant, ce qui te manque me saute aux yeux et je ne peux jamais me réjouir que tu souries car je sais que tu étais plus sereine quand tes yeux et ta mine étaient graves.

Je n’aime pas qu’il te suffise désormais savoir plaire pour être heureuse. Je n’aime pas que tu recherches l’approbation au lieu de t’imposer comme autrefois.

J’avais peur pourtant, quand tu quittais la maison, quand le portillon claquait derrière toi et que je me réveillais en sursaut. Tu partais. Tes petites jambes brunes me semblaient à la fois tellement téméraires et si fragiles. Ces petites jambes aimantées par le chemin. Et ton visage, mignonne, sévère comme celui d’une vieille. Sévère comme celui d’une vieille maîtresse d’école qui, pour la millionième fois entre en classe, et regarde les têtes folles de ses élèves comme si c’étaient des morceaux d’elles-mêmes qu’elle doit, un jour de plus, un jour encore, raccommoder et mettre au pas. Tu jetais ce même regard de propriétaire et de responsable lorsque tu entrais dans ta forêt. Et tu savais te faire respecter, je voyais cela dans les balancements adoucis des arbres à ton passage. Ils étaient immenses mais tu n’avais peur de rien. Pourquoi aurais-tu eu peur alors que tu te savais invincible. Protégée…

Moi, je craignais toujours que tu ne rentres pas. Que tu y restes. Que tu choisisses ton camp pour toujours. Aujourd’hui, je regrette que tu ne l’aies pas fait alors. Je t’aurais préférée plus rapidement disparue, mais libre. Tu es devenue pareille aux autres finalement, sans éclat particulier. As-tu donc vraiment perdu ta route, mon enfant ? T’es-tu éloignée à ce point de ce que tu promettais de devenir ?

Tu revenais toujours. Pourquoi ? Te sentais-tu reliée à moi ? Les hommes t’auraient-ils manqué si tu avais choisi de vivre sauvage ? Je soupçonne autre chose. Tu avais besoin de raconter. Tu avais besoin de rendre réelles tes aventures pour quelqu’un d’autre. Peut-être sinon aurais-tu douté de ce monde que tu découvrais ? Il fallait que ces images soient gravées dans la mémoire d’un autre être vivant. J’ai été le réceptacle de ce monde merveilleux. Mais je crois que c’est par hasard plutôt que par choix délibéré de ta part. Tu ne connaissais que moi. Cela me brise le cœur de penser qu’une autre aurait pu être ta grand-mère, qu’une autre aurait pu te voir vivre chaque jour pendant les quinze plus précieuses années de ta vie, et que tu n’aurais pas été différente. J’espérais, un peu orgueilleusement, être pour quelque chose dans la merveille que tu étais. J’espérais, qu’au plus profond de toi, tu le saurais. Pourquoi les êtres s’attachent-ils ? Qu’est-ce qui les relie ? Je sais aujourd’hui que je ne suis qu’une grand-mère pour toi, qu’une grand-mère. C’est-à-dire, presque rien. Du patrimoine.

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