L’homme au chapeau mou #Les Portraits

Ceci est l’histoire de l’homme au chapeau mou. C’est l’histoire de ce qui se passa dans sa tête pendant qu’il suivait un chemin de vie sans histoire possible à raconter.

L’homme au chapeau mou naquit avec toutes ses qualités et ses défauts, c’est à dire avec toutes ses caractéristiques psychologiques et caractérologiques qui ne sont ni des défauts ni des qualités. Il était tel qu’il devait être, en cela différent de tous les autres. Il naquit vieux, probable aboutissement d’un long passé de réincarnations qui le chargeaient de tant de karmas qu’il ne pouvait plus vraiment espérer la fraîcheur propre à l’enfance. Enfant serein, mais solitaire, il restait à l’écart de toute agitation et manifestait déjà un penchant marqué pour la méditation. Ce qui parut suspect. Autiste? Timide? Déficient mental? Inadapté social? Les médecins ne trouvèrent rien et l’enfant resta dans son coin, souriant poliment aux éventuels visiteurs curieux de tant de placidité. Vers ses quinze ans il s’acoquina avec un autre solitaire de son espèce, et à l’âge où les jeunes hommes pétaradent en mobylette bruyante des après-midis entiers sur les routes désencombrées des campagnes, se dandinent dans des soirées saturées de filles mal maquillées, à l’âge où les ambitions naissent de l’émerveillement de se rendre compte que maîtriser les mécanismes du monde sont du domaine du possible (parler en adulte, parler aux adultes, repérer où il y a de l’argent, en faire, avoir des objectifs d’achat, repérer les plus faibles et avoir du pouvoir sur eux, devenir leader, devenir important, être soi), à l’âge où les énergies bouillonnent tellement qu’on se croit invincible et qu’on se permet superbement l’intolérance et l’insolence, à cet âge-là, celui qui deviendra l’homme au chapeau mou et son compère, le blond anémique tendu de nervosité intérieure, passaient ensemble de longs moments de silence, se stimulant mutuellement dans leurs pensées. Quand ils se parlaient, c’était pour critiquer l’agitation ambiante, le non-sens où les hommes courraient se fracasser l’âme et le cœur, la vanité de toute chose et concluaient toujours leurs débats par une tacite satisfaction d’être eux et pas les autres.

Et puis ces autres devinrent étudiants, s’investirent dans différentes associations, révolutionnèrent le monde universitaire, brillèrent dans des joutes oratoires de haute voltige intellectuelle où la profondeur de leur pensée n’avait d’égale que la percutante ironie de leur style, pour enfin s’installer dans des carrières prometteuses où leur position sociale en faisait des êtres au possible impact sur le monde. Vaines ascensions surveillées avec apparente indolence et cynisme du haut de leur banc public par le blond anémique et le chapeauté de mou, qui de témoins sages se ratatinèrent petit à petit en grabataires précoces, inutiles critiques d’une société à laquelle ils ne contribuaient pas mais dont ils dépendaient de plus en plus.

Lentement, insidieusement, le sentiment qu’un détail clochait atteignit le subconscient du chapeau mou. Il en devenait maussade et perdit ce quelque chose qui faisait de sa nonchalance un cocon dans le quel il se sentait bien. Il crut d’abord que la faute en revenait à son inséparable compagnon, dont la tension nerveuse se propageait et venait presque le frôler, irritant sa peau de spasmes nerveux et de chair de poule inexpliquée. Il le supporta alors de moins en moins, lui attribuant les causes de son mal être naissant, le jugeant nuisible au confort d’être soi. De mauvaise grâce il lui faisait une place sur leur banc de toujours et restait de plus en plus obstinément coi, mais son silence avait perdu son pouvoir de communication par delà les mots. Et il ruminait en-dedans, ce qui perturbait le blond nerveux dont les ondes angoissées n’atteignaient plus leur oasis de réconfort et circulaient, affolées, sans aucune logique, de l’un à l’autre comme des milliers de boomerang forcenés. Ils en attrapaient des migraines affreuses, et se quittaient tristes de sentir qu’ils ne se réjouissaient plus autant qu’avant de s’être vus et de se revoir sûrement le lendemain. C’est alors que le Chapeau Mou commença à fuir celui qu’il soupçonnait tout bas d’être en fait son ennemi intime, habile stratège qui avait réussi à l’immobiliser sur ce banc les plus belles années de sa vie. Cet amer constat l’amena à choisir en douce un autre banc. Mais l’autre le retrouvait. Et s’asseyait étonné et triste à côté du traître gêné qui se justifiait mal : le banc était pris ou mouillé quand il est arrivé. Cela arrivait de plus en plus souvent que le banc soit pris ou mouillé, même les jours de canicules –  » Oui… probablement un enfant ou un vieillard qui s’est oublié… » songeait-il tout haut tandis que son vieux compagnon acquiesçait avec douleur.

L’hiver apporta une solution au pénible jeu de chaises musicales. L’hiver était la saison d’hibernation des deux compères, chacun chez soi, ils dormaient beaucoup, enroulés dans la chaleur d’un intérieur modeste mais douillet, et passaient de longs moment à regarder avec délectation la pluie et le vent retenus au-delà de leurs fenêtres, savourant inlassablement le plaisir d’être là et pas dehors. Ils ne se voyaient donc plus pendant les mois humides et froids, hostiles aux rencontres au grand air. Ils faisaient provision de réflexions qu’ils étaient tout impatients d’échanger au printemps. Les mois d’hiver étaient délicieux, à leur manière pur bonheur. Et le Chapeau Mou attendit cette année là l’hiver avec une telle impatience qu’il s’énerva de voir les feuilles jaunir avec tant d’indolence. Il pesta comme jamais et pour couper court au sentiment que sa présence gênait, le blond nerveux décréta avec grandeur que l’hiver était arrivé alors qu’aucune feuille ne jonchait encore le sol et qu’un magnifique été indien colorait la ville, le parc et le banc de vieil or. Ils se séparèrent donc en une radieuse fin de journée d’octobre, comme deux enfants qu’on envoie trop tôt au lit, avec de l’énergie restée en suspens, comme un corps à corps avec la journée brutalement interrompu sans qu’on ne sache qui a gagné, qui a perdu. C’est ainsi qu’ils se séparèrent, avec un sentiment de gâchis, d’inachèvement. Mais le Chapeau Mou était tellement pressé de vérifier que la cause de son désarroi venait de la présence envahissante du Blond nerveux qu’il ne se permit pas de ressentir aucune tristesse et aucun regret. Il ne se questionna nullement sur les sentiments de son ancien compagnon et ne remarqua pas la grandeur dont il avait fait preuve en se soustrayant de lui-même à sa présence, alors qu’il n’en ressentait peut-être pas le besoin. Il ne le vit pas, rester là, planté devant leur banc, le corps lourd, et l’âme chargée de tonnes, ne comprenant pas pourquoi il était seul tout à coup, alors qu’il avait toujours cru qu’ils seraient au moins deux à jamais pour vivre leur vie marginale.

©Catherine Pierloz vers 2006

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s