L’écrivain #Portraits

« Je ne fréquente que les possédés! »

Ho! C’est ce que j’ai entendu à la radio. On interviewait un auteur pour son nouveau livre : Nicolas Crousse, l’auteur, Cartouche, le livre. Je m’y suis un peu intéressée. Dans le livre, on trouve un personnage minable raté et un personnage minable lumineux. Le raté est un pauvre type qui, par mystère, n’a jamais pu trouver en lui des ressources énergiques qui en auraient fait un homme « remarquable ». C’est une lavette sur laquelle s’essuient tous ceux pourvus de plus de capital vie. Il est morne, faible, dominé. D’après l’auteur, c’est ce que sont la majorité des gens. Ou ce qui nous guettent invariablement si l’on n’y prend garde. Ce pauvre personnage, dans un sursaut assez inattendu, quitte un jour cette vie qui se traîne et embarque à bord du Transibérien. Commence un voyage long, relativement monotone, au cours duquel notre fade personnage a tout le loisir de retrouver son apathie mais, environné d’un décor neuf, s’y livre avec un bonheur sans nuance. Intervient ici le deuxième personnage. Tout aussi inadapté socialement – un raté – il charrie autour de lui une atmosphère colorée et dense. J’ai oublié en quoi ce personnage était spécial, mais ce qu’il faut en retenir c’est qu’il est spécial. Pas banal. Passionnant. Dominant. L’autre était dominé. Ils vont donc s’accoupler en une belle amitié bien romanesque. La lumière et l’ombre. Le vivant, l’endormi. Le fort, le faible. Le possédé, le banal. L’actif, le passif.

Le titre du roman reprend le nom du deuxième personnage : Cartouche.

Et puis l’auteur dit n’aimer que les possédés. C’est-à-dire les passionnés, les fous furieux de quelque chose. De n’importe quoi. Ce qui compte c’est la manière. Les vibrants des pieds à la tête. Ceux de qui la vie semble jaillir à gros bouillons. Les libres. Les sauvages. Les indomptés. Les rebelles. Ah…

Et je reste pensive : quelque chose me gêne… Je vois bien ce qu’il veut dire ce Nicolas Crousse. Les possédés, c’est ceux qu’on remarque partout où ils passent… C’est ceux qui semblent descendus tout droit des pages d’un livre ou d’un écran de cinéma… Ceux qui portent en bandoulière la légende qui les accompagnera dans leur dernière demeure, leur gage d’éternité, leur diplôme de vie réussie : Il a vécu pleinement. Elle a tout pris de ce que la vie lui offrait.

Lui, l’auteur, il dit n’être qu’un « aspirant possédé »… Serait-ce une chose qui s’apprend? Naturellement, il plaisantait, avec beaucoup d’humilité… Apprendre à être possédé, c’est donc apprendre à être passionné? Ou bien c’est apprendre à avoir l’air passionné? Et pourquoi? Pour ne pas avoir l’air banal? Pour être, aussi, une source de fascination?

Plus tard, je vois les pubs au cinéma. Il y a des jeunes qui partent, en voiture (mais parfois c’est en train). Ils sont beaux. Ils campent au bord de la mer. Ils ne sont pas banals. Ils ont l’air d’avoir des vies extraordinaires… Au moins c’est sûr ils se font des souvenirs. Ils vivent… Ils vivent pleinement. Tellement que le disque dur de l’un bloque. C’est fou une vie tellement pleine!!!

Puis, je suis la conversation de copains. Ils sont artistes, dans le spectacle. Ils racontent leurs expériences avec les autres, ceux de l’autre monde, les normaux, les banals, leurs vieux copains du lycée, qui sont fonctionnaires, qui viennent d’acheter une maison et qui s’habillent banalement… Mes copains se sentent incompris : leurs vieux potes ne comprennent rien à leur nouveau mode de vie. Mes amis sont considérés comme bizarres… Ils se plaignent mollement tout en se rengorgeant : en tous cas, ils ne pourraient pas eux, ce genre de vie… C’est sûr, ils sont différents, eux, c’est un autre monde… Ca se voit, ils sont habillés avec plus de couleurs, ils portent des instrument de musique. Alors, c’est sûr leur vie, elle n’est pas plus facile, ça non, c’est dur souvent, mais elle est intense, folle, marginale, …

C’est une loi humaine. Ce n’est pas propre à nous, à notre société. Il y a des êtres qui traversent plus la rétine que d’autres. Et ce n’est une question de vêtements, ou d’instruments qu’on ballade, ou d’un milieu qu’on revendique que contextuellement… Dans l’absolu, il y a des êtres qui valent plus, parce qu’ils s’impriment dans les imaginaires avec plus de force… En gros ceux qui ont un talent de quelque chose… Ca ne veut pas dire que les autres doivent attendre la mort, silencieusement, en n’attendant rien, mais ça veut dire que tout le monde ne connaîtra pas l’amour admiratif et intimidé de Nicolas Crousse… Bah, ce n’est peut-être pas si grave, tant qu’on ne se retrouve pas un jour en sa présence et que d’un œil évasif il ne nous écarte de son point de vue, et que, jugé par ce seul regard qui ne s’attarde pas, nous sachions irrémédiablement que nous faisons partie de la bande à son premier personnage, le fade et lâche…

©Catherine Pierloz vers 2006

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