Le vieux #Les Portraits

Dans le monde du Vieux les arbres parlent et les pierres font de même. C’est en eux que Dieu a déposé les secrets de l’humanité. Il leur fait toute confiance. Pourtant ces secrets pourraient être entendus parce que les arbres et les pierres n’ont pas de bouche qui se ferme et les paroles tourbillonnent autour d’eux sans cesse au vu et au su de tout le monde. Mais personne ne remarque rien. Le danger d’une divulgation à outrance n’est donc pas ce que craint Dieu parce qu’il pense qu’un homme, ou une femme, qui réunirait en lui les qualités cumulées des arbres et des pierres (condition sine qua non pour entrer dans leur compréhension) mérite toute sa sereine confiance.

Le Vieux a reçu ces secrets une nuit de profond désespoir, une nuit dont il avait été certain qu’il n’atteindrait jamais l’autre rive. Il avait rampé d’un bout à l’autre de cette nuit, comme s’il lui incombait personnellement la tâche d’assurer la rotation de la terre et qu’il devait tirer sur chaque rocher pour lui imprimer un mouvement. Il faisait tourner la terre dans l’espoir de voir apparaître le jour, comme si la terre était l’axe sur lequel était fixé le ciel et que la rotation de la terre déroulait un gigantesque parchemin, succession des paysages du ciel.

Mais il avait été si lent, son effort avait été si douloureux! Il pensait sincèrement qu’il échouerait. Il ne concevait pas qu’une épreuve si douloureuse ne puisse être vouée à l’échec.

Il s’était constitué ennemi juré de l’effort. Être condamné à l’effort était pour lui la preuve suprême que l’on s’était trompé de voie, qu’on nageait à contre-sens de sa destinée. Pourtant son père lui avait toujours répété : « Mon fils, la destinée n’est pas une amie : la destinée est ce contre quoi il faut lutter toute sa vie. » Mais son père avait eu une vie difficile, ponctuée d’erreurs de jeunesse jamais rattrapées dont il avait toujours refusé de porter la responsabilité, préférant les attribuer à la destinée.

Le Vieux, quand il avait été jeune, avait longuement réfléchi à ces questions tournant, comme des papillons de nuit autour d’un brasero, autour du sens de la vie : Dois-je me conformer à un plan préétabli à mon égard pour être heureux? Nos propres rêves sont-ils des illusions, qui, comme des voix de sirène, nous éloignent des rivages de ce que doit être notre vie? Et dans ce cas, comment distinguer les voix des sirènes des voix de la sagesse? Sa conclusion, et une fois qu’il l’avait trouvée satisfaisante il s’était juré de la garder toute sa vie comme un point de repère fondamental, stipulait que la voie à suivre était celle qui lui laissait le cœur léger et ouvert à l’émerveillement du monde. Ainsi, chaque fois qu’il se sentait sombrer dans les méandres marécageux des questions sans réponses, des remises en question à la lumière de ses vieux rêves de gosse, des comparaisons harassantes avec d’autres destins, il tournait sur lui-même afin de s’étourdir, et le temps de cette pirouette magique il retrouvait la sensation enfantine de voir le monde très rapidement tout autour de lui tout en n’étant plus certain d’être dans un rêve ou de faire partie de ce monde. Il pouvait, cet exercice accompli, à nouveau voir les événements de sa vie avec légèreté et relativité et prendre les décisions qui incombaient avec une légèreté proche de l’insouciance, son seul critère étant d’éprouver une certaine joie pétillante et éphémère comme le champagne. Et c’est bien ainsi qu’il vécut jusqu’à un âge assez avancé, chaque jour davantage convaincu d’avoir découvert la meilleure méthode de vivre au monde. Mais il ne voulait la révéler à personne, parce qu’il avait confusément l’intuition que cela compliquerait fameusement les choses.

Si rien ne s’était passé dans le monde, rien de plus grave que tout ce qui avait déjà eu lieu, il serait probablement mort heureux, très vieux, admiré par son entourage pour cette fameuse égalité d’humeur qui était la sienne et pour ce « je-ne-sais-quoi » de mystérieux qu’il dégageait, cette chanceuse insouciance. Mais les choses avaient mal tourné sur terre, les choses s’étaient avancées à petit pas pendant des années vers ce très grave que personne ne soupçonnait, ou dont on préférait tout ignorer. Et la chose grave eût lieu avant que le Vieux ne meure de sa belle mort, après une vie totalement réussie, une vie facile comme est facile l’émerveillement ressenti lorsqu’on rencontre une feuille d’automne qui se détache sur un ciel pur et bleu. Le destin-ennemi prophétisé par son père le rattrapa donc dans son vieil âge, à cet âge où se rendre compte qu’on a bâti sa vie sur une erreur de jugement peut mener jusqu’à la folie furieuse.

Un matin, alors qu’il venait de hisser le lourd store extérieure de sa fenêtre, il s’assit sur son lit, subjugué. Par sa fenêtre du 5ème étage d’une vieil immeuble du centre-ville, il voyait le ciel rouge sang strié de veines noires. Il ressentit ce pincement au cœur spécial qu’il ressentait lorsqu’un spectacle de toute beauté lui enlevait toute faculté d’exprimer son enchantement. Il se dit que jamais, non jamais, il ne lui avait été donné d’assister à un tel lever de soleil. Il habitait sous les combles; toutes les maisons voisines étaient plus basses que la sienne. Il devait s’approcher de la fenêtre pour voir autre chose que le ciel. Arrivé à sa fenêtre, son cœur s’arrêta un bref instant de battre. Mais cet instant, aussi bref fût-il, lui permit d’apercevoir tous ses ancêtres : son père aigri, son grand-père, qui devint en son temps premier taximan de Paris, sa grand-mère maternelle, qui avait été chanteuse d’opéra avant d’épouser un homme tellement dépressif qu’elle en perdit à jamais le goût de chanter, une cousine, décédée assez jeune, qui fût une enfant sublime avant de devenir une femme assez quelconque, une vieille institutrice dont il avait été follement amoureux avant qu’elle ne devienne la seconde épouse de son grand-père maternel qui en retrouva la joie de vivre… Ils étaient tous assis dans l’étroit fauteuil du Vieux, et le regardaient fixement, très gravement. Les femmes pleuraient douloureusement tandis que les hommes hochaient la tête par petits à-coups obsessionnels. Il se crut mort, mais ils lui indiquaient la fenêtre du regard, et il dut se replonger dans sa contemplation horrifiée, et quand il voulut se tourner à nouveau vers ses chers disparus, pour les implorer de l’emmener, arguant qu’il avait décidément fait son temps, qu’il refusait en bloc l’épilogue qu’on voulait donner à sa vie, il ne vit plus rien que son vieux fauteuil vide et amorphe. Il s’y laissa tomber, essoufflé, hagard, à demi inconscient.

A l’extérieur, une cendre épaisse avait tout recouvert. La ville était drapée de gris. Et les corps des malheureux passants de cette nuit avaient été transformés en statues. Un silence glacial pesait sur tout, parfois transpercé d’un long hurlement. Le Vieux imaginait alors les gens qui se levaient les uns après les autres. Il se demandait ce qu’ils faisaient après avoir hurlé. Qu’est-ce qu’on pouvait bien faire après avoir vu ça? Il essaya d’allumer la radio. Il ne trouva que de longs grésillements sur toutes les ondes. Il tenta la télé. Même chose. Il décrocha le téléphone : aucune tonalité. Il se sentit extrêmement seul et la peur le saisit. Des ondées de sueurs froides lui glaçaient l’échine. Il s’agita inutilement, marchant d’une pièce à l’autre, en marmonnant à toute vitesse des mots indistincts. Il ouvrit tous les volets. Mais chaque fenêtre s’ouvrait sur les mêmes paysages. Il se mit à pleurer, comme on pleure quand on est absolument désemparé. Il pleurait comme pleure celui qui se rend, qui baisse les bras, qui s’avoue dépassé, incapable de sauver sa peau. Il pleura peu pourtant parce qu’il se rendit vite compte que cette tristesse désespérée ne trouverait jamais aucun réconfort et que s’il s’y réfugiait, il risquait d’en mourir. Étrangement, son instinct de survie l’empêchait à présent de se laisser glisser dans la mort comme il en avait ressenti l’appel peu avant. Il en conclut que l’instinct de mort est un instant fugace et si on n’y répond pas immédiatement, il faut parfois attendre longtemps avant que ne se manifeste à nouveau cette perspective de libération.

©Catherine Pierloz vers 2006

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