L’amoureuse abandonnée#Les Portraits

à l’expo

Qui se soucie de moi ici, il n’y a que le silence. Les gens me regardent, ils se demandent qui je suis. Mais non, je ne suis la copine de personne. Je suis là comme un ange, un fantôme. C’est facile pour moi, il ne faut rien dire. Ça je sais faire. Parler ne me manque surtout pas. Il faut aussi fouiller dans des cartons. Ça aussi je sais bien faire. Observer des petits bouts de la vie des gens. Améliorer les catégories que je me construis dans ma tête pour m’y retrouver un peu mieux dans la vie. Retrouver des références que je partage (tel livre, lu ; tel disque, connu), être rassuré, nous partageons un bout du même monde. Mais qui d’autre se tracasse du bout de monde d’où je me construis mes points de vue ?

Faut-il donner son point de vue sur tout ? A quoi sert le langage ? Ça sert à quoi de parler ? Quand dit-on des choses qui valent vraiment la peine ? Pourquoi ne vit-on pas ainsi, en se frôlant et en s’échangeant des cartons avec des petits bouts de nous ?

J’entends des gens qui rient. Dans le silence, le rire résonne plus fort. J’ai peur des rires. La possibilité est toujours plus grande que je ne sois pas associée au rire. On n’est pas égal face au rire. On est plus à égalité face au silence.

Je m’intéresse beaucoup. Tout peut m’intéresser. Je me concentre sur ce que je vois, je me concentre sur ce qu’on me dit. Tout peut m’intéresser. Rien ne me dérange, pourvu qu’on ne me demande pas de participer aux rires. Je me concentre très fort. C’est ma technique pour ne pas disparaître dans ma pensée, dans ma rêverie. Pour ne pas lire dans les yeux des gens, une interrogation un peu agacée : « Mais elle est où, celle-là ? ». Où irais-je si je ne me concentrais pas tant ? Ca, c’est une bonne question. Où irais-je si je ne me harponnais pas à la vie des gens, histoire de donner l’illusion d’une communication ? J’ai des envies, floues, évanescentes, d’autres mondes. Je voudrais réciter des textes que je trouve beau. Je voudrais toucher les gens, les regarder sous toutes les coutures. Ceux que je trouve beaux, les photographier, les malaxer. Je voudrais être un peu folle. Je voudrais que les instincts remontent et que je ne sache pas les contrôler. Mais contrôler, ça je sais faire. Tellement que je n’ai plus d’instincts. Je n’ai plus que l’instinct des autres. Je les sonde, les analyse très vite. Ma tête est un ordinateur, il classe les attitudes, les têtes, les expressions, les mots qu’il faut dire, les réactions. Puis je les stocke. Ça pourra toujours me servir. Pour remplacer les instincts que j’ai perdus. Où sont-ils ? Ils me manquent souvent. Peut-être étaient-ils très dangereux, mes instincts, et que mes parents me les ont pris, pour plus de sécurité, ils les ont rangé au-dessus de la garde-robe et quand on a déménagé ils les ont oubliés. Peut-être avais-je des instincts meurtriers, ou cannibales. Ça met mal à l’aise. Je comprends qu’on me les ait enlevés. Mais ça ne m’avance pas, j’ai un sacré handicap au bout du compte.

Dans le trou qu’ont laissé mes instincts disparus, je tasse toutes sortes de réflexions. Des réflexions classées en Bon/Pas bon. C’est pratique. Après, on sait tout de suite comment il faut agir, ce qu’il faut dire. Mais en réalité, ça me donne du fil à retordre. J’ai remarqué avec le temps que c’est quasiment impossible de trouver une unanimité pour décider de ce qui est Bon ou Pas bon. Du coup, il y a un désordre fou dans mes réflexions. Et mes actions et réactions sont aléatoires. Je crains manquer de fil conducteur.

Quand on se remet finalement à parler dans cette soirée silencieuse, c’est un déballage de névrosés. Je me dis qu’ils ont tous autant de problèmes que moi. Mais que chez eux ça se voit moins. Ce qui me stresse un peu. Ou que peut-être, eux, ils font de leurs problèmes leur fond de commerce. Chacun à son tour se met plus ou moins à nu, puis on passe au suivant. L’art serait une thérapie de groupe ? Je m’offusque un peu. Mais au fond je ne sais pas pourquoi. Qui suis-je pour faire la fine bouche, moi qui n’ai jamais eu d’autre intérêt que les méandres tortueux de mon âme irritée ? C’est que la mauvaise foi a des vertus. C’est quelque chose que j’aimerais apprendre, la mauvaise foi. Ça introduirait un peu de diversité dans mes réflexions. De toute façon, ça ne dérangerait personne que je sois moins sérieuse.

 

marche sombre, dans ville illuminée pour Noël

Marche le long de l’eau

Engourdie

Un peu lourde

Pas de pensées

Plus de sentiments

Marcher, juste marcher

Avance, avance, encore un pas, il faut toujours avancer

Jamais s’arrêter

Des histoires terribles me viennent en tête

J’ai besoin d’imaginer des catastrophes

J’imagine qu’on me téléphone

Ma sœur est morte, tuée et martyrisée au Burundi

Ma vie s’arrête pour une vraie raison

Des images s’impriment dans ma tête

Je ne fais rien pour les freiner

Imaginer des situations que je refuserai d’accepter

Des situations qui me donneront des raisons d’arrêter

Je refuserais de vivre si cela arrivait

Je dirais stop

Ceci c’est trop

La limite est franchie

J’ai reçu mon passeport pour le refus

Je m’imagine à l’enterrement de ma sœur

Alors je me défendrai de vivre encore

J’effacerai tout en moi

Je brûlerai tout

Je deviendrai une coquille vide

Mon regard ne demandera plus rien

Mon regard lancera des flammes comme des lasers

Dressera des murs

J’assécherai mes terres intérieures

J’y planterai des carcasses en décomposition

Je les arroserai d’essence

Et je les regarderai brûler dans des paysages sans relief

Des plaines sombres s’étendront à l’infini

Il n’y aura plus de but à atteindre

Il n’y aura plus que l’errance

Là où il n’y a pas d’espoir

Je me punirai ainsi

Je n’accepterai aucune main tendue

Je choisirai l’enfer pour toujours

Si le pire arrivait

Je me ferais encore plus mal pour enfin connaître la raison de la souffrance

Ce sera moi

Je serai la source de mon malheur

Et je me punirai de me faire si mal

Enfin je connaîtrai le coupable

Et je le traquerai

Sans relâche

Je marcherai

Toujours je marcherai

J’avancerai

Car il faut toujours avancer

Jamais on ne peut s’arrêter

Jamais

 

trajet en voiture

Il est passé vite ce voyage. Je ne me souviens de rien. Je me souviens que je n’avais plus envie de parler. Je n’ai pas posé de question inutile. Enfin, je crois. Je ne sais plus à quoi je pensais. C’est passé comme un rêve. Je m’étais mise en hibernation. Toutes les antennes rentrées. Plus intéressée par le contact. Bercée par le voyage. C’est quelque chose que j’aime infiniment, les voyages en voiture. Toujours, cette sorte d’hibernation me prend. Je pars dans mes rêveries. Mes rêveries sucrées. Mes rêveries mauvaises, celles qui ne mènent à rien qu’à l’oubli momentané, à une douce hallucination. Ma petite drogue, partagée avec personne. Souvent je me dis que j’aimerais emmener quelqu’un dans mes rêveries. On s’y promènerait à deux. Je suis tellement belle dans mes rêveries, et drôle, et pleine de fantaisie. Sans complexe. J’y raconte des histoires savoureuses. Celui que je parviendrai à emmener dans mes rêveries, il m’aimera j’en suis sûre. Il m’aimera follement. Mais je ne parviens pas à emmener ces rêveries à la surface, elles s’étiolent, se dissolvent, il n’en reste plus qu’une pâte grisâtre et fade. Ou bien, je pourrais un jour rester dans mes rêveries. Je déciderais de rester vivre là-bas. Il y a des hommes là-bas aussi. Certains me plaisent. Le dernier que j’y ai rencontré est un prince persan. Il est très grand, fort. Il est toujours silencieux et son regard est terrible, il regarde directement dans la tête. Il ne faut rien lui expliquer. Avec lui, on ne peut que faire l’amour et finalement on n’a besoin de rien d’autre. Il ne faut pas parler de ses goûts, de ses opinions. Il ne faut pas faire de commentaires sur ce qu’on est deux à voir. Il ne faut pas raconter des choses drôles pour prouver qu’on a de l’esprit. Avec lui, la relation est électrique. Il n’a envie que d’une chose. Il me veut moi. Son regard me dit ça. Mais il ne vient pas tout de suite. Il vient très lentement. D’abord son regard me déshabille. Et je frissonne car son regard est violent. Parfois il me caresse longuement, mais parfois, il me prend brutalement. Il me serre le bras ou la nuque. C’est un guerrier conquérant. Et moi je ne me défends pas. Je le regarde aussi dans les yeux. Je soutiens son regard. Mais mon regard est calme, infiniment plus calme. Il est impénétrable comme l’eau sombre d’un lac. Et dans la magie de ce regard qu’on s’échange, je deviens plus vaste, je m’élargis, je m’agrandis, je deviens le monde. Mon cœur bat, mon sang coule chaud et rapide. Je fais de la place en moi pour des montagnes pures et rondes, pour des déserts aux dunes mobiles, pour des mers profondes, pour des grottes mystérieuses. Je fais se marier en moi le feu et le vent. Et la chaleur me monte aux joues, la chaleur me vient. Il est de la race des conquérants. Il sait que je deviens plus vaste que ce qu’il ne pourra jamais posséder. Et son désir monte, il veut me prendre entièrement. Il doit ruser pour cela. Il doit me prendre par surprise ou d’une lenteur dont la densité croît sans cesse. Il veut mes mers et mes terres. Il veut les ciels qui s’ébattent en moi. Il veut tellement qu’il en souffre presque. Il ne doit jamais quitter mon regard. S’il le faisait il perdrait tout. Tout lui échapperait. Mais cela n’arrive presque jamais. Et parfois, je le laisse tout prendre. Ou parfois il parvient à s’emparer de tout. Et nous devenons tous les deux pour quelques instants aussi vastes que le monde. Nous sommes à deux l’univers et le meilleur de nous s’élève dans une colonne de plaisir et nous pensons que nous allons disparaître dans l’espace unis pour toujours, secoués de vagues gigantesques. Nous devenons aurore boréale et nos âmes explosent de lumière.

Je l’aime mon prince persan, mais je dois le quitter. Toujours. Souvent avant que nous n’atteignions nos explosions. Je dois revenir sur la vraie terre. Où tout est plus difficile. Où je ne suis jamais devenue aurore boréale avec qui que ce soit. Où les princes parlent et attendent d’être divertis. Où les princes veulent être séduits et où, s’ils pensent à s’emparer de moi, le font sans me regarder dans les yeux.

 

première nuit

On a fait l’amour. Ouf ! Quand même !

C’est dommage qu’on n’ait pas plus de temps. Il y a tellement de choses à apprendre.

Avant qu’on arrive à accorder nos rythmes.

Se détendre pour laisser monter nos désirs.

Laisser les corps parler et mettre le cerveau à l’arrêt.

S’embrasser vraiment.

Laisser tomber les inhibitions.

Prendre possession.

Se donner.

Il nous faudrait plus de temps.

Il nous faudrait des journées entières à ne rien faire d’autre.

Il faudrait qu’on use les résistances.

Que la fatigue nous fasse perdre conscience de nous.

Il faudrait que le désir prenne le contrôle.

Il faudrait se familiariser avec l’éclatement de soi.

Ne plus être effrayé par l’extase.

Atteindre en vrai ce dont j’ai une intuition qui vient de plus loin que moi.

Il faudrait plus…

Il faudrait autrement

Il faudrait

Je voudrais

Qu’on en parle encore

Je voudrais

Qu’on le fasse encore

 

Dernière nuit

Nuit d’amour ?

Nuit où on fait l’amour

Je ne peux pas repousser un homme qui me plaît

Je ne le repousse pas et je ne me pose plus la question de savoir pourquoi il vient vers moi

Il vient vers moi

Et, Dieu, que j’aime ce mouvement

Je retiendrai ça

Ce mouvement vers moi

Parce que je veux oublier

Que tout autour manquait

Ce que j’attendais le plus

©Catherine Pierloz 2006

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