Dans la forêt

La pourriture des feuilles mortes deviendra terre dans les sous-bois. Les troncs sont humides et rêches. C’est le crépuscule, et dans la forêt, le paysage se fond autour de soi pour ne former qu’un arrière-plan sombre et sans relief, tout en profondeur. Les troncs des arbres perdent leurs contours, se mêlent et ne permettent plus qu’on les croit être des branchages individuels. Ils forment au-dessus des têtes une nuée sombre sans relief, tout en profondeur. L’obscurité s’étale autour et au-dessus, infinie et inquiétante. Et il vaut mieux, alors, perdre l’habitude du regard qui embrasse, sinon l’obscurité peut happer le regard et entraîner la raison dans son infinitude. Il est préférable, mais cela, seuls les initiés le savent, de se concentrer sur les petites choses qui restent identifiables à nos yeux. Il faut fixer le petit et s’accrocher à lui. Oublier qu’on est infime dans l’univers mais prendre conscience qu’on foule l’univers aux pieds, qu’il tient dans nos mains. Il faut apprendre à voir et à connaître l’univers de la nuit que nous ne connaissons pas parce que nous n’avons pas été créés pour le connaître. Les hommes qui vivent la nuit cherchent dans l’obscurité une chose qu’ils pressentent mais ne pourront jamais identifier, à moins qu’ils ne croisent un Enseignant.

Les trois chasseurs de tête, Marco, Valpurgis, et Luciane L., ont été pris par la nuit dans la forêt. Ils ne recherchent pourtant pas spécialement une chose de la nuit mais ils traquent les hommes. Marco a proposé qu’ils se séparent, afin de ne pas se gêner si une prise se présentait à eux. Luciane L a accepté. Luciane L ne refuse jamais. Elle est indifférente, ce qui doit arriver arrivera, seule ou à trois, si elle doit vivre un cauchemar, qu’elle soit seule ou accompagnée, il n’y aura qu’elle pour sentir sa douleur. Valpurgis a hésité, il avait peur mais le formulait en d’autres termes : … judicieux??,… entraide!!!,… travail d’équipe…. On ne l’a pas écouté et il s’est retrouvé seul. Et ce qui lui est arrivé est comme on vient de le décrire. Il a laissé son regard tracer une ellipse tout autour de lui, aiguisant le regard pour percer les ténèbres. Il a renversé la tête et l’a basculée loin en arrière. Mais il a senti un souffle passer devant lui, sa tête est revenue à la normale à toute vitesse et sa nuque en a gardé une petite douleur. Il a plongé son regard droit devant lui, mais il n’y avait rien. Ses pupilles, dilatées au maximum, devenaient aussi sombres que la nuit, et par ressemblance se sentaient de plus en plus attirées par elle. L’arbre, à gauche de Valpurgis, tout à fait visible pourtant, baigné qu’il était d’un rayon de lune, vexé que cet idiot s’entête tant à regarder où il ne pourrait rien voir, laissa choir une de ses branches dans un grand craquement sinistre. Valpurgis a fait un grand bond, tenté de voir ce qui venait de tant l’effrayer auditivement, mais ses yeux commençaient déjà leur désobéissance, subjugués qu’ils étaient par le vide nocturne. Son regard ne pouvait se détacher du lointain et sa tête tournait de droite à gauche, ses yeux avaient accroché un rail circulaire, il ne pouvait plus contrôler la distance qu’il voulait donner à son regard. Ainsi a commencé l’aspiration de Valpurgis par la nuit. Ses pupilles se sont aimantées à la touffeur noire et indistincte de la nuit épaisse de la forêt, et entraînées par cette force d’attraction ses globes oculaires ont glissé de leurs cavités et ont roulé dans la mousse humide du sous-bois. Le choc de ces boules molles et compactes a dérangé les petits habitants de la mousse et des dizaines d’insectes volatiles se sont élevés dans une lumière argentée – le rayon de lune dans leurs ailes diaphanes – et ont voleté autour du corps terrorisé de Valpurgis, qui s’était jeté au sol dès qu’il avait senti que la vue le quittait. Les insectes, qui sont des animaux doux mais craintifs et curieux, ont secoué leurs ailes à la face de Valpurgis qui en a été épouvanté, comme le manifestaient les cris désespérés qu’il lançait dans la nuit noire et silencieuse. Ses cris semblaient d’abord se projeter dans la profondeur de la forêt et puis se taire d’eux-mêmes, comme incapables de se dilater dans cet espace de néant. Les cris de Valpurgis étaient donc des hurlements secs, coupés dans leur élan. C’est ainsi que, cri après cri, la nuit prit la voix de Valpurgis qui continuait à s’égosiller en silence. Le pauvre garçon en devenait fou, il croyait avoir perdu son don d’ouïe. Mais tout à coup il entendit très clairement un craquement qui s’approchait. Les insectes voletaient toujours autour de lui. Il semblait auréolé d’un voile tremblotant. Il progressait à quatre pattes, et tous les trois pas se heurtait à la surface humide et rêche d’un tronc d’arbre. Il se sentait cerné d’arbres à la hauteur méprisante pour son humiliation. Puis il heurta une surface chaude, souple et poilue. Il se tint immobile, le cœur affolé. Il sentit le souffle de la bête dans son cou. Il sentit les crocs s’enfoncer dans les os délicats de sa nuque. Il sentit son sang chaud couler. Et il sentit la bête s’éloigner avec lui, mais lui restait là, sur la mousse avec ses globes oculaires qui le regardaient. Il sentit son corps qui partait sans lui. Et il n’avait pas mal. Il ne savait pas ce qu’il devait faire maintenant. Mais cette question le quittait insensiblement, s’écartait de lui comme la vapeur s’écarte de l’eau. Il s’étendait là où, il y a peu, il s’était recroquevillé, et sentait son être prendre un espace inexpérimenté auparavant. Tourné contre la mousse, il s’enfonçait dans la mousse humide et partait à la rencontre des petits insectes ailés qui étaient retournés s’y coucher, il se lovait avec eux dans les replis des feuilles terreuses de la mousse. Il était imprégné de la douce odeur de terre et de pourriture organique. Tourné vers le ciel, il se gonflait comme une voile emportée par la brise nocturne de la forêt et montait vers la voûte des branchages entrelacés. Il les dépassait, les transperçait et riait de se sentir chatouillés par les épines des sapins et puis restait ébahi par la vastitude du vrai ciel. Alors les étoiles foncèrent sur lui à une vitesse folle, elles devenaient énormes et bientôt le ciel ne fut plus que lumière aveuglante dans la nuit noire. Il se sentait écrasé par leur masse et leur luminosité. Il se retourna pour retrouver le confort et la douceur tranquille de la mousse, mais maintenant, sous lui, la nuit s’étendait plus infranchissable qu’elle ne l’avait été en forêt.

Luciane L avait entendu les hurlements de Valpurgis mais elle n’avait pas rebroussé chemin, elle s’était arrêtée et écoutait les cris voilés par le souffle de l’air nocturne. Elle s’était accroupie et écoutait, fixait son regard devant elle sur rien de précis. Ces cris, pensait-elle, viennent de mon ami, et, non, ce n’est pas que j’ai peur, mais je crains que ce ne soit inutile. Serait-ce possible que je puisse lui venir en aide? Je ne ferais que m’énerver à voir des choses qu’il vaudrait mieux ignorer. Qui sait ce qui peut bien lui arriver à ce Valpurgis qui ne croit qu’à ce qu’il voit? Vulpurgis, tu ne cries plus maintenant, alors que puis-je faire moi… Je vais attendre ici qu’il fasse jour, cette nuit ne me dit rien qui vaille. On se découvre, après des nuits telles que celles-ci, différent de ce qu’on pensait être la veille. Maintenant ça me semble juste de rester là accroupie à t’écouter hurler de ces cris étranges, brefs et dilatés, comme si tu les envoyais dans une autre galaxie, mais demain, … demain quand je verrai le chemin si clairement identifiable entre les arbres, quand les arbres onduleront gentiment par leurs cimes, quand il n’y aura plus cette distorsion entre ce que je vois et j’entends, alors je découvrirai le vide que me fait ton absence. Mais maintenant, dans cette nuit noire, je ne me vois pas moi-même, cela me semble naturel que des êtres disparaissent dans la nuit après avoir poussé des cris de damnés. Je trouve que c’est dans l’ordre des choses. Et je trouve que ma place, accroupie ici, est une attitude belle, une attitude en accord avec la forêt. Je sens que la forêt m’approuve, qu’elle me dit que je suis sa fille, que je ne lui fais pas honte, elle se sent familière avec moi… Et moi, je pousse des soupirs un peu tristes, mais je m’aime ainsi. Ne suis-je pas en train d’être envahie par un sentiment de beauté tragique : je suis l’amie qui a entendu les cris de son ami s’éteindre dans une forêt sombre comme la mémoire inexplorée d’un écrivain, je suis celle en qui se sont gravées ces sensations rares. Désormais j’ai en moi pour toujours l’odeur des feuilles humides, le souffle froid d’une forêt sombre et l’effroi des hurlements secs d’un ami resté in-secouru dans son cauchemar, qui se mêlent en une délicate émotion nouvelle. Ensuite je pourrai lui donner la nuance que je souhaiterai, la culpabilité, le ravissement cruel ou la nostalgie aimante. Et cette nuance je la choisirai toujours pour le plaisir esthétique que j’en éprouverai, car la culpabilité même peut être une sublime sensation par l’angoisse insupportable dans laquelle elle plonge l’être suffisamment fort pour la porter. Souffrir ainsi est une voie royale vers un ailleurs, moins prosaïque, moins baigné d’évidence que ce à quoi on voudrait nous habituer. Oh oui, j’userai de la culpabilité et ma passivité de cette nuit nourrira mon âme, pour qu’elle se croit différente se reconnaissant plus tachée, plus vile, et criminelle.

©Catherine Pierloz – 2005

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