La classe et le professeur

Du bas des escaliers, j’entends déjà les cris. Je me dis qu’ils peuvent bien crier, c’est la preuve qu’ils vivent, non? Mais je vais devoir faire cesser les cris. Comment vais-je m’y prendre aujourd’hui?

Je pourrais crier plus fort qu’eux, je sais le faire, mais il faut les surprendre, que mon cri transperce le leur par surprise, pas qu’il s’y mêle.

Je pourrais prendre un visage triste et compter sur leurs capacités d’empathie.

Je pourrais entrer hilare et les focaliser sur mon rire, incongru pour eux.

Je pourrais ne rien dire et attendre, comme pour une tempête de sable, que le tumulte retombe et que reprenne le train-train vaguement actif d’une classe normale.

Je pourrais… Mais étrangement, la clameur s’est tue d’elle-même avant que mon pas n’ait franchi la porte.

Alors je rentre. Ils sont bien là. Dix-sept paires de bras docilement croisées dans leurs uniformes bleus. Surmontés de dix-sept gueules de crocodiles. Leurs museaux pointés vers moi, en rang parfait, m’apparaissent comme autant de flèches accusatrices.

Je ne dis rien. Je prends ma place. Ils ne bougent pas.

Leurs gueules ont pris les caractéristiques de leurs visages. Je les reconnais. Lentement ils les ouvrent bien grandes, en synchronisation parfaite, puis d’un coup sec les claquent. Le bruit me fait tressaillir. Je laisse tomber mes clefs dans le seau d’eau.

Ils recommencent. Leurs gueules énormes déployées et puis sèchement claquées.

Je commence mon cours. Ils continuent leur claquement, leur ballet de gueules. Je donne mon cours mais ils ne notent pas. Je donne des exemples concrets et ludiques mais ils ne disent rien. Je voudrais les interroger mais je n’ose pas.

Alors je me tourne pour écrire au tableau. Le claquement s’interrompt et je perçois un bruissement. Je me retourne brusquement, très effrayée tout-à-coup.

Juste face à moi, au milieu de la classe, Marlène Dietrich est assise sur un nuage bleu. Leurs gueules de crocodiles sont devenues des gueules de loups qu’ils lèvent pour hurler en chœur. Marlène me fixe du regard et sourit très légèrement. Puis elle disparaît.

Ils sont à nouveau des crocodiles. Leur claquement reprend, plus rapide il me semble.

J’ai peur que le directeur n’entre maintenant.

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