Aporie 05 - Giovanni Castell

Mes propriétés (pas celles de Michaux)

Dans mes propriétés, une bande de psychanalystes tapent le carton en attendant le client. Ils ont autrefois pris possession de mes propriétés. Ils ont investi les chambres innombrables de mes demeures victoriennes, et on ne sait plus faire un pas sans craindre de les voir surgir de derrière les lourdes tapisseries qui protègent les murs des moisissures. Ils passent comme des fantômes, faisant mine de ne pas vous voir, ils marchent bizarrement penchés vers l’avant, posant leurs pieds au sol seulement par la pointe, on dirait de grands volatiles à vocation intellectuelle.

Dans mes propriétés, j’ai parfois rendez-vous avec des fous. Je les donne à manger aux psychanalystes. Ainsi ils digèrent pendant environ trois mois, et je me sens à nouveau maître chez moi. J’en profite pour faire geler tous mes fleuves. J’en ai trois, ils traversent mes propriétés du sud au nord et se rejoignent en un lieu secret, connu de moi seul. Une fois, mes fleuves gelés, mes amis arrivent en masse. Je donne ma préférence à ceux qui possèdent une moto. Comme ils sont toujours casqués, on ne sait jamais vraiment à qui on s’adresse et s’ils sont souriants ou indifférents. J’aime ce mystère. Je me sens un peu confus, et cette confusion me trouble beaucoup. Les motards aiment rouler à toute vitesse sur les fleuves gelés. Malheureusement, ils veulent toujours rouler jusqu’au lieu secret. Je ne parviens jamais à les en dissuader, peut-être parce que je suis trop troublé. Toujours est-il que je dois me résoudre à les faire disparaître. Je ne peux autoriser que mon lieu secret perde son secret. Je les laisse partir mais ils ne reviennent jamais. Personne ne sait ce qu’ils sont devenus. Moi si. Mais je ne peux rien dire. Alors mes autres amis s’asseyent en cercle sur la glace de mes fleuves et commémorent la disparition des motards courageux. Nous allumons des bougies, nous fermons les yeux et nous chantons des chansons tristes à trois voix. Chacun se sent tellement bien qu’il n’a plus envie de bouger. Puis des animaux arrivent et nous regardent en hochant la tête. Parfois des cerfs se battent en duel sur la glace. Il est arrivé, alors qu’ils étaient les bois entrelacés, qu’ils glissent et tombent, se brisant les hanches et condamnés ainsi à mourir les bois pris dans ceux de l’autre. Nous avons chanté pour eux aussi. Puis mes psychanalystes terminent leur digestion et tout le monde repart en courant. Ceux qui seront attrapés seront mangés.

Mais quand j’essaie de réinstaurer un régime plus favorable dans mes propriétés, des malheurs surviennent.  J’ai un jour décidé de renvoyer tous mes psychanalystes. Ils ont protesté mais je suis resté ferme. Ne pas perdre pied les impressionne et ils sont partis penauds, un peu inquiets quant à leur avenir. La nuit n’était pas encore tombée qu’une tempête avait dévasté mes forêts de pins, et que des arbres s’étaient abattus sur les façades sud de mes demeures victoriennes, si bien que je ne pouvais plus bénéficier de la lumière de midi qui m’est si chère. Comme je ne parvenais pas à déblayer tous les troncs morts seul, j’ai dû faire appel à des ouvriers. Mais on m’a dit qu’il ne restait pas d’ouvriers disponibles, si ce n’est une bande de psychanalystes désœuvrés qui ne demandaient pas mieux que de se rendre utile. J’ai donc dû les réintégrer. L’ordre règne à nouveau dans mes propriétés mais je ne m’y sens définitivement pas chez moi.

©CatherinePierloz2008

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