L’appartement et l’actrice

C’est l’histoire d’une actrice très célèbre qui rentrait chez elle tous les soirs, seule, alors qu’elle venait d’être acclamée par un public debout, les mains gonflées à force de les claquer, le cœur bondissant en tout sens, un public incapable de gérer le trop plein d’émotions qu’elle venait de générer en lui. Elle saluait, toute de grâce tranquille. Très grande dame, très habituée à l’effet suscité. Son apparente indifférence polie chauffait le public à bloc, lui qui s’était senti transpercé par elle, il mourrait à présent d’envie de l’atteindre elle. C’était de l’amour, on peut dire ça comme ça. Ils étaient des centaines, et chacun sentait qu’elle n’avait été là que pour que pour lui seul. A peine avait-elle disparu définitivement, le lourd vieux rideau poussif enfin immobile, qu’ils se pressaient comme des gueux affamés aux portes de sa loge. Et elle, les yeux dans les yeux avec son image reflétée dans le miroir impassible, ne répondait jamais. Elle écoutait. Elle écoutait tous les messages qu’on lui adressait à travers la cloison, les supplications, les compliments fleuris ou sincères. Elle entendait les bruits des pas, était attentive à leur manière de gratter à la porte. Elle ne se quittait jamais du regard. Son expression était dure et sévère. Parfois, au plus fort du tumulte, quand trop énervés pour encore se contrôler ils en venaient aux mains, et que des coups de poings se perdaient sur le battant de sa porte, suivis d’un « Pardon! » confus, elle se soufflait : « Hé souris, vieille peau, c’est pour toi tout ce raffut! »

Puis quand ils s’étaient lassés repartis avec une mauvaise frustration qui leur pinçait le milieu de la poitrine, elle bougeait enfin. Elle se levait lentement, comme un rocher qui se déploierait après des millénaires de repli. Au loin, une dernière porte claquait étouffant un éclat de voix. Elle ne se démaquillait pas. Elle jetait un long et lourd manteau sur ses épaules, et sortait précipitamment. D’un coup de pied elle écartait les fleurs laissées là pour elle, les billets, les écharpes arrachées parfois. Les fleurs écrasées crissaient sous sa chaussure à talon aigu et sec. Le théâtre était vide. Elle gardait la tête haute et le regard fixe pour ne rien voir. Elle suivait un étroit couloir qui menait à la chaufferie. L’odeur du théâtre (l’odeur de la culture) faisait place insidieusement à l’odeur du mazout. Ses pas frappaient la dalle nue, répercutés par les murs de brique rapidement badigeonnés de chaux. L’éclairage cru du néon verdissait les murs, et elle pensait que cette lumière se mariait à merveille à l’odeur du mazout. La chaufferie faisait des bruits de digestion et elle s’arrêtait toujours pour les écouter quelques minutes. Elle respirait profondément et son visage se détendait. Elle sortait par une lourde porte métallique qui se refermait sur elle dans un glissement gras suivi d’un claquement sec. Elle aimait cette combinaison sonore. Elle sortait dans la nuit. Elle traversait un parking désert et rentrait chez elle à pied.

Elle croisait parfois des groupes bavards. Elle les entendait parler d’elle, de la pièce. Leurs visages brillaient, ils étaient loquaces. Les femmes portaient des robes longues aux tissus scintillants. Les hommes étaient élégants. Ils sentaient bon. Ils entraient souvent dans des lieux peuplés. Le temps que la porte se referme des musiques parvenaient jusqu’à elle. Il lui semblait voir les notes s’écraser à ses pieds. Des vapeurs chaudes et odorantes sortaient des soupiraux. Elle restait derrière la vitre à regarder le groupe s’installer. Leurs paroles la dérangeaient moins quand elles n’étaient plus que ce brouhaha indistinct.

C’est seulement au pied de son immeuble qu’elle perdait sa rigide et noble placidité. Soudain, ses jambes semblaient se dérober sous elle, son menton se mettait à trembler. Elle chuchotait pour elle-même : « Personne ne peut mesurer l’horreur de ces retours solitaires. » Mais elle se reprenait vite et comme elle avait quitté le théâtre, elle pénétrait dans le hall immense de son immeuble telle une reine perchée sur ses talons au ton cassant. Les boîtes aux lettres sagement alignées, passablement impressionnées, semblaient en hocher la tête imperceptiblement, dans un mouvement très synchrone. L’actrice, qui avait cédé à une faiblesse surprenante de sa part, ne laissait maintenant plus rien paraître. Tout semblait retenir son souffle sur son passage, et elle attendait son ascenseur dans un silence religieux, bien qu’un peu forcé.

C’est au cours de son ascension dans les artères du building que l’atmosphère changeait définitivement. Son tremblement du menton reprenait et elle se faisait violence pour résister à l’envie de se prendre le front entre les mains. Qu’elle volonté de fer elle devait avoir pour revenir tous les soirs et l’affronter qui l’attendait avec son insistante présence. Pourtant elle revenait inlassablement. « Et où donc pourrais-je  bien aller d’autre? » lançait-elle à un interlocuteur absent.

Devant sa porte, sous le grésillement de la minuterie, elle se recueillait une dernière fois et tentait de maîtriser les convulsions de ses doigts sur la clé.

Le claquement de la porte qui se refermait sur elle faisait jaillir en elle cette pensée : « Voici que claque le glas! ». Cela faisait « Clac » sèchement, puis ronronnait le silence, un silence qui crépitait en ondes ordonnées à force de n’être jamais perturbé par rien. Chaque fois, elle restait un  long instant sur le pas de sa porte et hésitait encore. Puis elle posait son sac, jetait ses clés sur le métal du guéridon planté seul comme un arbre rachitique en plein désert dans le vestibule de son appartement, laissait choir à ses pieds son manteau d’impératrice. En-dessous elle portait encore ses vêtements de scène. Elle se défaisait de ses talons hauts, et pieds nus sure le carrelage froid, elle ressemblait à une pauvresse habillée des premières frusques trouvées dans une poubelle de riche princesse d’un temps passé.

Elle gardait les yeux rivés au sol obstinément. Mais tenter de ne pas le voir ne changeait rien. Il était là. Calé dans son fauteuil profond, renfoncé dans le couloir sombre qui menait à sa chambre, lui barrant l’accès à son lit, couché sur ses coussins… Elle ne voulait pas le voir, mais il était partout. Et il la fixait, elle sentait ses yeux dans son dos, sur sa nuque, sur son front brûlant. Elle s’étonnait d’être la seule à distinguer son visage. Car elle le  voyait. Il avait un visage poupin et rond, une expression immuable de poupée peinte, un air innocent de jouet pour enfant. Il souriait sans fin. Il avait le regard qui jamais ne scille, ni ne se détourne. Il regardait calmement, il regardait en souriant, il regardait en tournant la tête vers où elle était, mais jamais ne dérangeait sa face. Il regardait implacablement. Et elle se sentait forcée de regarder aussi. Elle ne connaissait rien de plus nauséeux que ces soirées yeux dans les yeux, son propre visage tourné comme un tournesol vers ce grand masque de bambin. Mais elle ne résistait jamais. Elle s’écroulait toujours et restait fixée aux grands yeux peints du masque du silence. Car ses nuits étaient hantées par la présence insistante du silence à ses côtés. Il n’était ni violent, ni agressif. Il était simplement silencieusement insistant. Et elle ne pouvait le supporter.

Parce qu’elle faiblissait chaque fois, le silence devenait maître. Il la possédait. Mais le silence attendait d’elle quelque chose. Il n’était pas un bourreau, il était un affamé.

Il était comme les autres, comme les spectateurs pressés à la porte de sa loge. Il venait chercher auprès d’elle sa nourriture spirituelle, auprès d’elle il venait entendre autre chose que les bruits pauvres des machines qui fonctionnent. Mais les autres, elle les maintenait à distance. Lui, il avait trouvé l’entrée de son appartement, et il portait en lui le pouvoir de la faire ployer car le silence fait le bruit que produirait la solitude si elle se manifestait ailleurs que dans les cœurs.

Ainsi chaque nuit, aux heures les plus silencieuses, un observateur étranger pourrait voir la plus célèbre actrice de son temps en proie à d’étranges convulsions. Debout devant son fauteuil profond, grimée et vêtue pour la scène, elle gesticule et déclame, s’interrompant parfois pour pleurer une douleur incompréhensible. Scène démente pour l’observateur parce qu’il ne saurait voir le silence, imperturbable et masqué face à l’actrice, la pressant de lui donner le meilleur d’elle-même. Il ne pourrait rien savoir, en effet, un quelconque observateur du rite incontournable qui s’est établi entre elle et lui. Car elle savait ce que le silence attendait d’elle : il voulait qu’elle refasse son spectacle pour lui. Et ainsi, malgré sa répulsion et sa fatigue, puisqu’elle ne pouvait y échapper autrement, elle recommençait, face à son public au masque de poupin, pour la deuxième fois dans la même soirée, les mêmes scènes, les mêmes paroles, les mêmes gestes.

Chaque erreur d’interprétation, chaque effet forcé résonnait dans le silence comme une maladresse honteuse. Et elle le sentait, bien qu’il reste souriant sous son masque, se durcir, devenir plus froid, plus incisif. Et des filets de sueur glacée de terreur lui coulait dans le dos. Il était intransigeant, incapable à tromper. Le silence ne comprenait rien au texte déclamé, il était absolument sourd aux motivations des personnages, radicalement indifférent aux idées exprimées. Le silence percevait uniquement les vibrations d’émotion.

Elle devait jouer serré : si le silence aimait, s’il se sentait remué au tréfonds de son âme, il perdait de sa consistance, il s’amollissait, le masque perdait de sa netteté, il commençait à se fondre dans le décor, et une odeur étrange et agréable semblait s’exhaler de son corps qui se dispersait à travers la pièce. Mais si elle échouait, la torture par le silence prenait un tour plus radical, plus sévère. Le silence, toujours souriant, la prenait à la gorge et commençait à la serrer. En même temps il sifflait à ses oreilles. Elle était terrorisée quand il sifflait à ses oreilles. Elle se sentait envahie de silence et elle ne trouvait plus en elle les intonations exactes pour habiller les mots de ses textes. Et quand elle s’affolait ainsi, elle regardait passer les heures, elle guettait la clarté qui signerait la fin du combat mais aussi son échec.

Elle s’écroulait désespérée, et ses pleurs et ses cris ne parvenaient jamais à couvrir le vacarme du silence à ses oreilles. C’est seulement quand il estimait que sa douleur avait bien mijoté qu’il la relâchait, se rasseyant dans le fauteuil profond et attendait la suite, certain qu’elle trouverait l’intonation juste, l’accent particulier qui saurait ce soir-là encore le séduire et le transporter.

©Catherine Pierloz 2004

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