Le père et le monde

Mon père était fantasque. Il m’avoua plus tard que c’était parce que la vie l’ennuyait tellement. Il disait toujours : « Rendez-vous compte, l’humanité est frileuse, elle ne change jamais de perspective. » Il répétait souvent cette phrase, au point que je l’interprétai plus tard davantage comme une autocritique que comme un constat amer généralisant. Il disait cette phrase pour justifier toutes sortes de bizarreries qu’il nous imposait comme des révolutions sur l’infime du quotidien sensées transformer en profondeur notre approche du monde.

A chaque déclaration de « changement de perspective », il nous conviait en grande pompe au pied de l’escalier de  notre maison. Il nous dominait de quelques marches et nous rongions notre frein, assoupis à l’avance, plombés d’un ennui que rien ne parvenait à surprendre. Il introduisait chacune de ses révolutions imposées par la métaphore parlante de l’escalier.

« L’escalier, mes enfants, est le seul changement de perspective que se soit permis notre société unidirectionnelle. Les hommes croient que le changement de perspective le plus radical, le plus fort, le plus émouvant (ses discours étaient ponctués de gradations sensées nous toucher l’âme et le cœur) est celui qui se produit lors du passage de la première marche à la dernière marche de l’escalier. Toute la vie des hommes est dominée par ce désir, non! par ce besoin institutionnalisé, de changement de perspective ascendant. Je m’insurge et je refuse! »

Ces deux mots un peu trop criés le faisaient se toujours se grandir un peu et nous gênaient beaucoup.

Il ferait pour toujours partie de la cohorte des révolutionnaires ridicules, ceux qui, ayant failli la révolution de leur propre vie, continuent à se sentir exister dans l’illusion d’un rôle à jouer pour l’humanité. Les préoccupés des autres qui ne sont que des démissionnaires d’eux-mêmes, je les reconnais au premier regard. Ils regardent leur interlocuteur très fort comme s’ils espéraient par la même occasion leur boucher l’accès à eux-mêmes.

Ce jour-là mon père s’était insurgé contre l’esclavage par la nourriture. Il entendait trouver un moyen de se soustraire à cette nécessité impérieuse, à cette contrainte indécente, à cette pilleuse de liberté. Il disait : « L’homme du futur ne sera plus assujetti par la nourriture ou ne sera pas. »

©Catherine Pierloz 2004

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