Où sont les étrangers?

– Où sont les étrangers?

Il crie en traversant le campement.

– Où sont les étrangers?

– Sont partis à la rivière. Cherchent l’eau.

– Sont bons qu’à ça les étrangers. Y leur faut une directive et un travail précis. Sinon, y sont perdus, y comprennent plus rien.

Les étrangers, ils ont peur quand ils sont seuls. Ils regardent autour d’eux avec angoisse. Ils restent plantés là, ils fixent les fourrés avec effroi. Quand on est avec eux, on sent la terreur monter comme si elle était vraiment présente, invisible mais présente. L’air autour des étrangers s’épaissit, et si on regarde leurs yeux, on se met à croire que tout est possible, et que peut-être bien que des fourrés, quelqu’un va sortir, avec une mitraillette ou un fusil. Que c’est possible que juste comme ça, il nous tire dans les jambes ou dans l’œil. Faut jamais rester trop longtemps avec les étrangers, dans leurs yeux il n’y a que des histoires comme ça, des visions comme ça. On peut facilement être pris par leurs histoires, il faut être prudent et très fort pour rester avec les étrangers, pour résister à leurs fascinations et continuer à écouter ses propres histoires. Ils ont un comportement un peu normal seulement quand ils ont une tâche à remplir, ils se concentrent très fort sur la tâche et ils arrivent à ne pas penser aux fourrés. Mais il faut que la tâche soit brève et précise. Que rien ne se mette entre la pensée qu’ils ont de leur mission et la tâche en elle-même. Sinon c’est la catastrophe. Un groupe d’étrangers qui délire, personne peut rien faire. Pour ça on peut jamais les laisser seuls. Il faut un accompagnateur. Qui leur rappelle leur mission quand il voit leurs yeux s’arrêter et des visions les envahir qui sont des histoires terribles.

Lui, c’est le plus vieux. Il a l’air le plus vieux. Il a tout d’un vieux, du visage ravagé aux dents perdues, des pieds tordus ou mains raides et des sourcils blancs comme neige à la lueur des yeux qui voient loin derrière. Ce n’est pas un étranger. Au contraire. C’est lui qui les soigne. Qui essaie. Et il apprend son métier aux autres non-étrangers. D’abord pour qu’ils ne se fassent jamais contaminer par les étrangers, puis pour apprendre aux enfants, pour qu’ils ne deviennent jamais des étrangers, et puis pour qu’ils continuent à soigner les étrangers, une fois qu’il sera mort, parce que les étrangers, c’est très dangereux. Il dit que c’est plus dangereux que toutes les armes de la guerre réunies. Que c’est plus fort que les armes. Que les étrangers ça a peut-être une chance de gagner la bataille. Une fois pour toute et définitivement. Mais qu’ils ne le font pas exprès, qu’ils ne font rien exprès, ils sont comme un virus dans l’espèce humaine, créé pour détruire l’humanité.

Alors, on lui demande :

– Pourquoi on les tue pas les étrangers?

Et il répond :

– Parce qu’alors, c’est les étrangers qui auraient raison, les fourrés seraient vraiment terrifiants. Alors leurs histoires seraient vraies et les nôtres des illusions. Dans la vie, il faut choisir les histoires qu’on veut être la réalité, et puis tout mettre en œuvre pour les rendre réelles. Vous voulez qu’elles deviennent réelles, vous, les histoires des étrangers? Vous ne les connaissez pas avec des mots, mais vous savez assez lire dans leurs yeux. Vous voulez avoir ces images dans les yeux?

Et chacun secoue la tête en tremblant d’effroi.

Le vieux aime Gepetto parce qu’il n’a pas peur des étrangers. Il ne les déteste pas. Parfois il s’assied au milieu d’eux. Il s’assied par terre, il replie ses genoux sur lui et il se met à regarder droit devant lui. Il regarde doucement, il n’a pas le regard fixe et il n’est pas non plus agité. Il sourit un peu, très doucement aussi. C’est comme s’il ne faisait rien. Il ne cherche pas à parler avec eux, il ne dit rien pour les calmer. Le vieux dit qu’il a une présence magique, que sa respiration aspire les angoisses, qu’il libère de la douceur. C’est comme si les énergies s’agitaient en ondes désordonnées autour des étrangers, et qu’une fois que Gepetto s’assied au milieu d’eux, par une sorte de magnétisme surnaturel, elles se mettent à circuler régulièrement, dans une belle ellipse.

Quand on lui demande pourquoi ils sont comme ça les étrangers, le vieux répond :

-C’est parce qu’ils ne savent pas classer les informations qu’ils reçoivent. Ils n’ont pas dans leurs mémoires suffisamment d’histoires sur notre monde. Tout leur paraît décousu et effrayant. Ils ne se souviennent que de la guerre. Ils ont inscrit en eux profondément la menace constante et imprévisible. C’est la seule loi du monde qu’ils connaissent. Avant la guerre, ils avaient appris à vivre dans un certain monde. Ils ne connaissaient rien de ce monde, mais ils le reconnaissaient. Ils savaient y vivre par habitude. Ils avaient appris comment y vivre. Aujourd’hui plus rien n’existe de leur monde. Comme ils ne reconnaissent plus rien, ils ne se reconnaissent pas non plus eux-mêmes. C’est pour cela qu’on les appelle les étrangers, parce qu’ils ne sont plus reliés à l’histoire de notre monde, ni à leur propre histoire.

D’où il était, le vieux a perçu le bruit de l’explosion après avoir vu jaillir par-dessus les buissons un feu d’artifice de branchage et de terre. Et avant même que les hurlements terrifiés ne lui parviennent, son cœur s’est serré de tristesse et de crainte, parce qu’il savait. Il avait compris. Ce n’était rien d’étonnant après tout, au contraire, cette explosion chacun l’attendait à chaque pas qu’il faisait. De l’autre côté du bosquet d’arbres brûlés et secs, il a entendu courir les étrangers revenus de la rivière, fonçant dans les broussailles, craignant moins de s’écorcher la peau à ces végétaux calcinés que d’être à nouveau confrontés à la malédiction qui monte de la terre dans une furie dévastatrice. Oh, au fond d’eux-mêmes, ils savaient que c’était une mine, ils n’en étaient pas revenus à un stade préhistorique de la pensée, mais le conditionnement qui les emprisonnait ne leur permettait comme réaction que de répondre à une explosion par une explosion. Ils ne fuyaient pas effrayés, non, ils courraient en hurlant, les yeux révulsés et la bave aux lèvres, parce qu’ils étaient frustrés. Frustrés de ne pouvoir laisser s’exprimer leur frayeur avec la même jouissance et la même violence que celle de la mine explosant sous leurs pieds. C’était ce que le vieux craignait. Ils se dirigeaient vers la cachette.

Lorsqu’ils s’étaient installés ici, ils avaient d’abord caché toutes les armes, le Vieux et les quelques personnes errant sans espoir et sans but dans ce désert, ayant tous autant perdu les uns que les autres. Tout ce qui peut être perdu : leur monde. Leur terre, leur vie, leur idée d’eux dans l’univers. Rien ne restait après l’ultime embrasement du genre humain. Les peuples avaient été décimés, catapultés par masses loin de leurs familiarités. Le plus fantastique changement de décor qu’on puisse rêver avait eu lieu. Vraisemblablement, une terre existait toujours, puisqu’ils y posaient les pieds, mais était-ce encore la leur? La question ne préoccupait personne. Cependant une chose leur avait parue bonne, c’était de faire disparaître les armes. Les faire disparaître à leur vue., mais non pas tout à fait. Savait-on jamais? Leur instinct de survie était resté intact, il fallait se sentir protégé. Cette prise de position commune les avait fait se reconnaître, eux qui venaient des quatre terres du globe, se sentir proches. Et petit à petit, ils ont accueilli d’autres errants venus trébucher sur leurs cabanes de branchages, dissimulées dans les sous-bois desséchés. Ils ont vite remarqué que certains parmi ces nouveaux-venus s’accrochaient à leur arme comme à leur vie. C’est ceux-là qui ont été baptisés « les étrangers » parce qu’ils étaient étrangers au sentiment qui les avaient fait se reconnaître frères. Et parce que ceux-là avaient perdu toute trace de « l’autre monde », et n’estimaient donc pas nécessaires de le retrouver. Pourtant les étrangers ont pris leur place dans la communauté. Pourquoi? Comment? C’est étrange. D’abord, on n’a pas reconnu l’étranger en eux. Et quand leur caractère d’étranger s’est manifesté davantage, ils étaient déjà nombreux. Et puis il était peut-être plus prudent de les neutraliser, de les avoir à l’œil que de les laisser courir seuls, comme des fous furieux, avec leur arme, leur âme, proches de leurs maisons et de leurs tentatives de recommencer, de rebâtir, de structurer leurs errances. C’est pourquoi le vieux volait les armes des nouveaux pendant qu’ils dormaient et les enfouissait dans l’arbre creux au centre du campement.

Et maintenant le vieux était dressé contre l’arbre dans toute sa splendeur de vieillard, luttant jusqu’à son dernier souffle pour sauver une idée d’un monde à mettre en œuvre, face à la cohorte des étrangers, hommes redevenus bestiaux, arrivés par Dieu sait quelle intuition animale à la cachette, aux armes cachées, pierre d’achoppement de cette communauté nouvelle. Il luttait? Il pleurait plutôt, incapable d’imaginer une issue heureuse à ce corps à corps inégal : lui, sa foi et sa vieillesse, contre eux, devenus guerriers par un instinct arraché au plus profond des âges. Alors qu’il commençait à baisser la tête en signe de défaite, comme on se laisse glisser dans la mort par lassitude de se battre, un homme s’est faufilé à ses côtés. Il portait un masque et un vêtement de branchage, et face aux étrangers, il a pris la même pose qu’eux, bras pliés vers l’avant, poings serrés, jambes à demi fléchies et sautillements sur place. Il les a singé en amplifiant progressivement chaque geste, avançant imperceptiblement sur eux, sa danse rendue lancinante par une sorte d’incantation gutturale au mouvement de vague, de crescendo rapide en decrescendo profond. Son apparition a complètement désorienté la masse des étrangers, incapables de donner un sens à cette soudaine incursion dans le scénario de leur action. Et cette perplexité momentanée leur a fait perdre presque instantanément leur décharge agressive. Leur énergie s’est entièrement redirigée vers cet être inconnu, légèrement inquiétant et étrangement semblable à eux. La répétition de ses mouvements les envoûtait, et imprimait en eux le même rythme, obsédant et accaparant.

Le vieux n’avait pas relevé la tête tout à fait mais les battements de son cœur lui semblaient presque assourdissants, et il s’était figé dans une attente qui n’osait pas envisager l’espoir. Il savait que cet homme masqué était Gepetto, il avait toujours su que cet homme avait des connaissances qu’ils ignoraient tous, et il ressentait une admiration instinctive pour ces savoirs.

La litanie rauque de l’homme masqué devenait syllabe, petit à petit mot, mot répété, puis un sens atteignait les cerveaux hypnotisés à force de transe. Ces mots ayant pris sens, ils se transformèrent en histoire, histoire dansée, mimée. Cette histoire, dans un langage très imagé, racontait la vie de Snorion, le héros lunaire, descendu sur terre par un scintillant matin d’hiver.

Snorion vit un monde brillant et blanc sous un ciel pur à vouloir se fondre dedans. Il décida que c’était le plus bel endroit de l’univers et s’installa dans le branchage d’un chêne géant avec quelques oiseaux rassemblés là pour s’y réchauffer. Pour vivre, il lui suffisait de se nourrir par le regard parce que tout était tellement beau qu’il se sentait plus que rassasié. A la longue il se sentit lourd de tant de beauté accumulée, il sentit son âme s’enfler comme une outre trop pleine et un jour il explosa. De frayeur les oiseaux se sont mis à chanter alors qu’ils n’avaient jamais émis le moindre son auparavant. De surprise le vent s’est mis à souffler alors qu’il s’était tenu coi jusque là. De désagrément le vieux chêne s’est mis à grincer alors qu’il était resté tranquille depuis son premier jour. Après le silence sans nom qui avait régné jusqu’alors, tous ces sons ressemblaient à un vacarme forcené. Alors Snorion, le héros lunaire, préféra retourner sur la lune, d’où il pouvait voir la terre sans entendre sa clameur. Mais sans la présence de Snorion qui honorait la terre de son admiration, plus rien sur terre ne sentit le besoin de continuer à soigner sa beauté. Alors la neige fondit, la boue transforma la pure blancheur en saleté répugnante, les nuages envahirent le ciel et le colorèrent de gris poussiéreux. Comme plus rien ne semblait plus tout à fait propre, on se soucia moins de ne pas salir et au fil du temps on se contenta de ce nouveau paysage aux couleurs ternes. Alors Snorion détacha complètement son attention de cette planète en décadence et tourna sa face de l’autre côté, avec vue sur la grande nébuleuse. La terre perdit ainsi toute existence aux yeux d’un étranger cosmique. La perte d’un regard d’étranger sur soi rend non-nécessaire de soigner sa beauté. C’est pourquoi, dit le conte, quand une explosion retentit, c’est peut-être Snorion, revenu donner une seconde chance à la terre, gorgé jusqu’à en éclater d’une de ses beautés, qui vient d’exploser, et il faut absolument éviter de répondre à son bruit par un autre bruit parce qu’il n’aime que le silence. Évitons qu’il ne s’enfuie à nouveau.

Quand l’homme masqué eût prononcé le dernier mot, il leva les bras au ciel brusquement et après l’élan d’une grande pirouette se jeta en prosternation sur le sol. Il chuchota trente fois, face contre terre :

-« Pardon Snorion, Pardon. Les hommes s’en font. Pardon, Snorion, Pardon. Les hommes s’en vont. »

Et tout aussi soudainement il rejeta le buste vers la foule des étrangers et leur souffla ;

– « Chuuuut! Doucement! Partez! »

Et penauds comme des lapins, la foule rageuse repartit sur la pointe des pieds.

Quand ils furent loin, Gepetto enleva son masque, le Vieux se redressa lentement tout à fait. Ils se regardèrent longuement, puis sourirent jusqu’à en rire en secouant la tête.

– « L’histoire des Hommes. L’histoire de l’humanité. Quelles histoires quand même!

– Quelles tragiques histoires!

– Quelles risibles histoires! »

©Catherine Pierloz – 2004

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