Bodian le traqueur de justesse

Bodian est un prince. Un lumineux auréolé de musique qui aspire l’âme. Quand les femmes le voient leurs viscères se retournent. Elles ne sauraient dire si c’est de désir ou de frayeur. Mais il est cet être rare qui comble des attentes inconnues autres que celles de bien-être, pourtant tout aussi dévorantes aussi impérieuses. Bodian lui-même n’a aucun désir. Ou du moins n’en a plus. Son regard est tout entier vers le dehors. Il aspire ce qu’il voit. Il ne se regarde jamais l’âme. Son âme est en création constante de par son regard qui voit. Bodian vit de sa propre matière sans cesse transformée. Bodian se mange chaque jour et se remet au monde chaque matin. Bodian a la densité qui permet d’entendre dans le bruit d’une feuille qui vole la tempête de la création du monde. Bodian est un être insensé qui aurait du succès dans une Histoire, mais pas dans la vie, parce qu’il n’a pas besoin du regard des gens. Et les gens vivent du besoin qu’ils croient engendrer. Ils existent s’ils se croient essentiels. Et la vie prend corps dans les tissus de relations. Bodin coupe court à toutes relations parce qu’il ne donne jamais rien, il a besoin de tout pour survivre. Bodian est un être absolument vrai.

Bodian a longtemps été tenté par la voie de la religion catholique. Puis il a un jour compris que l’idéologie comportait une imperfection et il la sentait de taille. Jésus était bon. Son grand crime était de donner l’illusion de la bonté comme d’un état vrai. Et pourtant la bonté était à l’origine de tous les jugements. Plus tard il se rendit compte que Jésus n’était pas vraiment bon mais Juste. Cela lui plût davantage. Il essaya d’être juste mais il se trouvait toujours plus bon que juste. Alors il se mit à penser à la justesse. Il remarqua quelques attitudes justes. Qui n’avaient rien à voir avec la bonté. Une chanteuse qui chantait juste, un père qui avait un air juste, une hystérique très juste dans sa fureur, une boulangère qui faisait des parts justes, des machines qui calculaient jusqu’à la justesse infinie… Et il se perdit dans son observation. Du jour où il commença il changea entièrement. Il devint ce Bodian, prince solitaire au regard dévorant. Qui traquait la justesse. Bodian-le-traqueur-de-justesse.

Le matin, le ciel de Marrakech donne des envies aux âmes, qu’il n’assouvira jamais.

Bodian-le-traqueur-de-justesse partit un matin de ciel de Marrakech, à l’heure où l’âme ne peut contenir tout le ciel. Il vola le van de son voisin, parce qu’il n’avait pas d’argent et qu’il savait qu’il était vital pour lui de partir, exactement ce matin-là. Tous les départs se font les matins de ciel de Marrakech.

Il vida le van de tout son contenu, y jeta quelques pots de cuisson, deux trois couvertures et rien de plus. Puis partit. Tout de suite, très loin et très vite. Il voulait être marqué, pour son départ, par une rupture nette et brutale. Il ne voulait pas être habitué en douceur et progressivement aux nouveaux pays. Il voulait s’endormir au volant de son van, et se réveiller au volant de son van contemplant la mer d’un pic enneigé. C’est pourquoi il roula sans s’arrêter, les yeux plissés pour ne voir strictement que la route.

Bodian, cherchant la justesse, pressent qu’il ne doit s’arrêter nulle part, même sur les pages blanches d’un cahier. Il n’écrit jamais. Cela ne lui est nullement nécessaire puisqu’il est présent à chaque seconde. Il ne ressent aucun besoin de vivre cette intensité par la procuration de l’écrit ou de toute autre moyen d’expression.

On ne peut presque rien écrire sur Bodian. Il ne laisse rien sur son passage. Il avale tout. Il est comme Attila, après lui plus que dévastation et désolation. Cherchant la justesse il défie l’univers. Il avale non pas la lune, les arbres, les pierres. Il avale les esprits qui se cachent dans la terre, les arbres, la pierre. Il avale tous les esprits, les cruels et les favorables. Il ne laisse derrière lui que des paysages dévastés d’esprit. Plus de dangers, mais plus de dons. Des pierres, des cailloux, de la terre. Rien d’autre désormais. Comment cela est-il possible? Cet avalement? C’est parce que Bodian est celui qui se réincarne depuis la première naissance de l’humanité. Il a en lui des secrets perdus au fil des générations. En lui survivent des traces de la victoire des hommes sur les esprits. En lui subsistent des résidus d’une existence en tant qu’âme des pierres et du vent. Et les esprits tremblent devant cette âme de vainqueur immémorial.

Un jour, Bodian conçut un projet déjà mille fois conçu avant lui : rebâtir ailleurs un monde plus juste. Le projet ne retint pas Luciane Laurie qui, plus que tout autre savait mesurer la vanité des projets qui demandent à un être de dépasser largement, monstrueusement sa propre vie. Mais elle s’inquiéta de savoir comment une telle idée, si peu juste, avait pu naître dans l’imagination de Bodian, chez qui elle admirait justement la capacité d’évoluer dans son univers propre sans rien demander à l’extérieur. Et voilà qu’il voulait se mêler de fonder un monde et de définir des valeurs comme justes pour une multitude de gens. Que s’était-il passé ? Elle compris que la folie de mettre de l’ordre s’était emparée du cerveau de Bodian. Il avait perdu l’énergie qui permet d’accepter d’avancer dans la jungle et de ressentir comme une totalité chaque instant. Il a été rejeté hors de la sphère dans laquelle il évoluait comme un aveugle parce qu’il n’y voyait pas le chemin dans son entièreté. Il se retrouve à la lisière et entend désormais se tracer à l’avance des repères. Il ne veut plus vivre ; il veut baliser. Et donner un sens à ses errements. Et qu’est ce qui a plus de sens que l’acte qui améliore la vie de beaucoup de gens ? Le bien-être humain comme valeur suprême ? De tous les humains.

©Catherine Pierloz – 2003

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