La noire

Si dans l’art africain, on cherche la beauté de l’essentiel, des lignes brutes, l’énergie primitive sans maniérisme, on trouvera peut-être à redire à cette statue aux traits trop réalistes, aux formes trop lourdes.

L’individu ressort davantage ici que l’archétype.

Cette statue s’adresse moins aux esprits, aux forces surnaturelles qu’aux hommes. C’est bien d’une femme qu’il s’agit. Une femme et non La Femme. Un aspect de la femme.

La femme dans son obscurité, dans ses côtés pauvres. Pas la gracieuse, glorieuse, la mystérieuse, belle et désirée. Mais la noire, impure, l’ombre de l’homme. La silencieuse. La moquée. La poisseuse.

Elle ne sera belle que pour ceux qu’attire la Vie dans son tragique, qui ne s’effarouchent pas des replis d’ombres, qui ne fuient pas l’humidité des pleurs, les marécages redoutables des sentiments tristes. Pour ceux qui ne se lasseront pas de rester frustrés de la distance qu’elle impose. Elle n’invite plus dans son territoire. On y est entré quand elle n’était pas encore apprêtée. Depuis elle n’a jamais trouvé le temps de penser à être belle.

Elle est tellement soumise de ces bras qui tombent le long de ses flancs. Aujourd’hui son unique territoire inviolé est ce qu’elle voit de ces yeux qui ne regardent pas.

J’ai vu cela. Et puis je la regarde encore. Et elle dit tout autre chose. Elle est la Sévère. Et elle regarde bel et bien. Elle sait et elle tranche sans états d’âme. Mépris : traits tombants et fermes.

Tant qu’elle était là où je suis, je m’asseyais parfois face à elle et elle me troublait toujours. Je m’interroge sur ce trouble. Et j’ai des mots lyriques. Ce doit être ce mélange de fermeté supérieure qu’on lit dans le visage, quand ce n’est pas une profonde tristesse rentrée, et cette lassitude soumise du reste du corps.

Mais pourquoi ce corps de sirène ?

Pour qu’elle ne bouge jamais. Plantée dans la terre, ou jaillissant d’elle, pour toujours immobile. Pour qu’elle regarde passer les siècles et les hommes, et que passant devant elle avec l’arrogance de leur jeunesse, de leur force, et de leur ignorante innocence, ils baissent un peu la tête, soudain dérangés dans leurs lumineuses certitudes. Il y en a quelques-uns, des hommes ou des siècles, qui, trois pas plus loin, dépités d’avoir été ainsi troublés, se retourneront et jetteront des pierres à la Noire immobile, avec des rires mauvais. Qui d’intimidante deviendra laide.

©Catherine Pierloz 2002

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s