L’amoureuse abandonnée #Les Portraits

La fenêtre était ouverte. L’étudiant travaillait.

La Tamise coulait. L’amoureuse s’est jetée dedans. Elle voulait savoir si elle était capable de nager à contre courant jusqu’à Vienne. Elle regrettait ce qu’elle avait connu à Vienne.

A Vienne, les maisons étaient blanches et larges. Les avenues pleines d’espace. A Vienne les fascistes se cachaient derrière des façades de luxe. Le monde entier sait que Vienne est peuplée de nazis qui se taisent diplomatiquement tandis que l’œil de l’opinion internationale est braquée sur la ville. Mais Vienne attend.

Dehors le froid pique, à l’intérieur les feux chauffent les cœurs.

L’amoureuse avait froid à Vienne mais elle croyait que son cœur avait chaud.

Dans les musées, l’étudiant estimait l’âge qu’avaient les peintres au moment où ils avaient peint chaque peinture. Il n’aimait pas quand ils étaient plus jeunes que lui : ça lui donnait l’impression d’être déjà en retard sur sa vie. Il avait vingt deux ans et son ambition requérait de lui toute son énergie.

L’amoureuse ne regardait pas l’âge des peintres, ni le nom du peintre, ni même la peinture; elle regardait dans le reflet des vitres si l’Étudiant la regardait. Et cela requérait d’elle toute son énergie.

La tendresse de l’amoureuse était du bois pour le feu d’ambition qui brûlait l’étudiant.

Depuis sa rencontre avec l’étudiant, l’amoureuse se répétait ces mots : »Il faut tellement être patient, et prudent, et attendre que les choses se passent d’elles-mêmes. Et essayer, aux moments où l’on sent qu’une action est nécessaire, d’être le plus sincère et le plus minimaliste possible. Pas jouer. Pas s’épancher. »

Elle se disait ça. Et un jour elle s’est jetée par la fenêtre, dans la Tamise. Pour qu’il la regarde. Mais lui ne pouvait pas la voir : il regardait à l’intérieur de lui-même, intrigué de connaître qui il était.

L’étudiant était comme le soleil dans le froid de Vienne. Il avait un sourire comme un rayon qui chauffe fort juste le point où il tombe. Un sourire qui donne envie de se lover à l’intérieur, un sourire comme une berceuse. Parfois quand le sourire disparaissait, l’amoureuse avait peur: l’expression de l’étudiant ressemblait alors à du désarroi, à une incertitude vitale. Et elle avait envie de le prendre dans ses bras. Mais le mal d’incertitude vitale se soigne tout seul. Quand par moment, tout, absolument tout, perdait son sens pour lui, y compris sa présence à elle, personne n’aurait pu le porter, surtout pas elle. Personne ne peut être porté par quelqu’un en qui on ne trouve pas de sens.

L’étudiant était si concentré en lui-même que même le bonheur, même causé par elle, il le vivait seul.

Il souffrait de n’être touché par rien. Il s’accrochait comme à une bouée aux gens par qui il était ému. Ils étaient son ancre. L’amoureuse ne l’émouvait pas.

Il était ému par des personnages de roman, ou par ses anciennes amours, inlassablement revécues. Par les gens qui souffrent en silence.

L’amoureuse avait peur de devenir frustrée ou aigrie parce qu’elle savait qu’elle irait alors peupler les salles luxueuses des appartement viennois. Tous les fascistes sont des frustrés de ne pas avoir émus.

Elle se demandait pourquoi un soir on s’endort dans les bras d’un homme qui vous prend dans ses bras et sourit de bonheur, et le lendemain vous dit toujours souriant: « Non, je ne suis pas amoureux de toi ».

Elle se demandait pourquoi tout le temps, et comme elle nageait en même temps, elle se noyait un peu.

Les noyés crachotent, respirent trop fort, font des mouvements désordonnés avec les mains et ne réfléchissent pas aux cris qu’ils lancent. Et ils ont peur. Ils sont presque paralysés de peur. Ils croient qu’ils vont mourir. Ils deviennent tellement lourds de peur.

Ils ont un air lamentable. Comme l’amoureuse qui fut présentée aux amis de l’étudiant qui savaient qu’il ne l’aimait pas.

L’amoureuse regrettait ce qu’elle avait vécu à Vienne. L’étudiant regrettait cette ville parce qu’il s’y était senti si bien. L’étudiant voudrait à nouveau se sentir aussi bien. L’amoureuse voudrait que l’étudiant soit amoureux d’elle. A deux ils cultivent le souvenir de Vienne. Mais l’amoureuse se méprend.

Alors elle crachote, agite les mains et lance des cris. Et l’étudiant ferme la fenêtre. Il a besoin de concentration pour construire son œuvre, pour se construire.

Et Vienne attend que l’un ou l’autre revienne. Ou les deux.

Pendant que les amis et les anciennes amours adorées de l’étudiant regardent vers la Tamise en rigolant, l’étudiant rêve.

Il rêve qu’il voit une jeune femme qui se noie. Il la regarde. Elle essaie de nager à contre courant. Elle peine. Il regarde. Puis la jeune femme trouve une barque et monte dedans. Elle pagaie à contre courant. C’est mieux. Alors l’étudiant plonge. Et nage vers la barque. Lorsqu’il l’atteint, il les porte, la barque et la jeune femme à l’intérieur. Il lui dit : « J’attendais que tu t’aides toi-même pour venir jusqu’à toi. » La jeune femme répond : »Porte-moi jusqu’à Vienne, dans les maisons luxueuses le long des allées aérées… Il y a une jouissance très particulière à choisir la part la plus mauvaise de ses souvenirs et à se construire un avenir de deuil et de regret. »

©Catherine Pierloz – 2002

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s